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Full text of "L'oeuvre de Pétrone: le Satyricon"

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Presentcd  to  the 
LiBRARY  of  the 

UNIVERSITY  OF  TORONTO 

by 

Alexander  C.   Pathy 


LES    MAITRES    DE    L'AMOUR 


li'Œuvpe 


de 


PÉTEONE 

LE  SATYRICON 

Traduction  nouvelle  et  complète,  avec  .hitroductiofi  et  Notes 


LOUIS  DE  LANGLE 


Édition  ornée  de  huit  illustrations  hors  texte 


PARIS 
BIBLIOTHÈQUE  DES  CURIEUX 

4,   RUE  DE  FURSTENBERG,   4 


MCMXXIII 


L'ŒUVRE  DE  PETRONE 


=  Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage  = 
10  exemplaires  sur  Japon  Impérial 

—  1  à  10 

25  exemplaires  sur  papier  d'Arcbes 
11  à  35  ===== 


Droits  de  reproduction  réservés 
pour  tous  pays,  y  compris  la 
Suède,  la  Norvège  et  le  Danemark. 


PL.  I 


Frontispice  du  Satyiucon. 

(Édition  allemande  1773.) 


LES    MAITRES    DE    L'AMOUR 


Li 'Œuvre 


de 


P  ÉTROITE 

LE  SATYRICON 

77'aduction  nouvelle  et  complète,  avec  Introduction  et  Notes 


LOUIS  DE  LANGLE 


Édition  ornée  de  huit  illustrations  hors  texte 


PARIS 
BIBLIOTHÈQUE  DES  CURIEUX 

4,      RUE      DE      FURSTENBERG,      4 


MCMXXIII 


IflTRODUCTIOH 


Parmi  tant  de  chefs-d'œuvre  que  nous  a  laissés  l'antiquité 
classique,  il  y  en  a  de  plus  célèbres,  mais  il  y  en  a  peu  d'aussi 
lus  que  le  Satyricon  de  Pétrone.  De  ce  que  ce  roman  a  tou- 
jours été  populaire  et  l'est  resté  même  à  notre  époque, 
ce  serait  pourtant  une  erreur  de  conclure  qu'il  soit  d'un 
abord  très  facile.  Nul  ouvrage,  peut-être,  n'a  plus  besoin  de 
commentaire. 

Sans  doute,  à  première  lecture,  le  charme  du  récit,  la 
vive  peinture  des  mœurs  et  des  caractères,  l'esprit  et  l'en- 
train de  l'auteur  font  que  l'on  passe  volontiers  et  presque 
sans  les  apercevoir  sur  des  difficultés  aussi  nombreuses  que 
graves,  mais  il  n'y  a  rien  d'exagéré  à  dire  que  plus  on  vit 
dans  la  familiarité  de  Pétrone,  plus  on  approfondit  son 
œuvre,  plus  on  voit  se  multiplier  les  points  d'interrogation. 

Une  notice  donnant  à  l'avance  la  solution  de  toutes  ces 
obscurités  apparaît  donc  comme  le  complément  presque 
indispensable  d'une  édition  de  Pétrone. 

Malheureusement,  malgré  de  très  nombreux  et  très 
savants  travaux,  c'est  une  tâche  impossible  actuellement 
de  résoudre  seulement  les  plus  essentielles  des  innom- 
brables questions  que  soulève  le  Satyricon. 

Ajoutons-le  pour  la  consolation  du  lecteur,  il  est  peu 
probable  —  à  moins  qu'on  ne  découvre  de  nouveaux  manus- 


L  ŒUVRE    DE    PETRONE 


crits  —  que  les  érudits  de  l'avenir  arrivent  à  des  conelu- 
sions  beaucoup  plus  satisfaisantes  et  beaucoup  plus  sûres 
que  celles  dont  nous  sommes   obligés  de  nous   contenter. 

Pétrone  est,  en  efïet,  d'une  lecture  difficile  non  seulement 
pour  un  homme  cultivé,  mais  pour  un  latiniste,  mais  même 
pour  les  spécialistes,  philologues  et  historiens,  qui  ont 
consacré  toute  une  vie  de  labeur  acharné  à  l'étude  de  la 
décadence  latine  (1).  Nombreux  sont  les  points  sur  les- 
quels leurs  travaux  n'ont  fait  qu'accentuer  la  divergence 
de  leurs  vues,  et  ce  n'est  pas  sans  motif  qu'un  traducteur  de 
Pétrone,  J.  N.  M,  de  Guérie  a  intitulé  le  commentaire 
qu'il  lui  consacre  :  Recherches  sceptiques  sur  le  «  Saiijricon  » 
et  sur  son  auteur. 

Pour  ne  pas  nous  engager  dans  des  discussions  sans  fin, 
nous  nous  bornerons  ici  à  indiquer  les  problèmes  posés 
par  la  critique  et  les  principales  solutions  entre  lesquelles 
elle  hésite,  sans  nous  interdire  cependant  de  laisser  devi- 
ner nos  opinions  personnelles. 

H  ne  nous  est  parvenu  qu'une  partie  du  Satyricon;  les 
morceaux  qui  nous  ont  été  conservés  présentent  bien  des 
lacunes,  bien  des  obscurités,  bien  des  fautes.  Non  seulement 
l'époque  où  vivait  Pétrone,  non  seulement  le  temps  et  le 
lieu  où  se  passe  le  roman  sont  discutés,  mais  on  n'est  d'ac- 
cord ni  sur  l'identité  de  l'auteur,  ni  sur  le  but  de  son  œuvre, 
ni  sur  l'authenticité  d'une  notable  partie  des  fragments 
qui  nous  sont  parvenus.  Nous  allons  examiner  brièvement 
ces  diverses  questions. 

I.  L'auteur  du  «  Satyricon  ».  —  Les  manuscrits  portent, 

sans  autre  indication,  le  nom  de  Titus  Petronius  Arbiter. 

L'histoire  a  conservé  la  trace  de  nombreux  dignitaires 

(1)  <t  Tout  le  Satijricon  me  paraît  semé  pour  nous  de  chausse- 
trapes  »,  dit  un  savant  interprète  de  Pétrone,  M.  E.  Thomas  :  L'En- 
vers de  la  Société  romaine  :  Pétrone.  Paris,  Fontemoing,  1902.  Préface, 
p.    VII. 


INTRODUCTION 


du  nom  de  Pétrone  qui  se  sont  distingués  à  divers  titres 
sous  l'Empire  dans  l'administration  ou  dans  la  guerre,  y 
compris  un  empereur,  Pétrone-Maxime,  assassin  de  Valen- 
tinien  III  et  lui-même  assassiné  trois  mois  après.  Les  lettres 
gardent  la  mémoire  de  onze  auteurs  ayant  porté  ce  nom, 
dont  un  pieux  évêque  canonisé  par  l'Église.  Il  était  natu- 
rel de  chercher  parmi  ces  personnages  l'auteur  du  Saty- 
ricon,  et  les  érudits  n'y  ont  point  manqué. 

Au  xvi^  siècle,  Pithou,  aussi  estimé  comme  philologue 
que  comme  juriconsulte,  a  cru  pouvoir  l'idenlifier  avec 
le  plus  célèbre  de  tous,  avec  le  Pétrone,  favori,  puis  vic- 
time de  Néron  (1),  immortalisé  par  une  belle  page  de  Tacite 
au  XVI^  livre  des  Annales,  paragraphes  18  et  19. 

«  ...  Il  consacrait,  dit  le  grand  historien,  le  jour  au  som- 
meil, la  nuit  aux  devoirs  et  aux  agréments  de  la  vie.  Si 
d'autres  vont  à  la  renommée  par  le  travail,  il  y  alla  par  la 
mollesse.  Et  il  n'avait  pas  la  réputation  d'un  homme  abîmé 
dans  la  débauche,  comme  la  plupart  des  dissipateurs,  mais 
celle  d'un  voluptueux  qui  se  connaît  en  plaisirs.  L'insou- 
ciance même  et  l'abandon  qui  paraissaient  dans  ses  actions 
et  dans  ses  paroles  leur  donnaient  un  air  de  simplicité  d'où 
elles  tiraient  une  grâce  nouvelle. 

«  On  le  vit,  cependant,  proconsul  en  Bithynie  et  ensuite 
consul,  faire  preuve  de  vigueur  et  de  capacité.  Puis  retourné 
aux  vices,  ou  à  l'imitation  calculée  des  vices,  il  fut  acbiùs  à 
la  cour  parmi  les  favoris  de  prédilection.  Là,  Ll  était  l'arbitre 
du  bon  goût  :  rien  d'agréable,  rien  de  déUcat,  pour  un  prince 
embarrassé  du  choix,  que  ce  qui  lui  était  recommandé  par 
le  suffrage  de  Pétrone.  Tigellin  fut  jaloux  de  cette  faveur  : 
il  crut  avoir  un  rival  plus  habile  que  lui  dans  la  science  des 

(1)  Les  romanciers  qui  ont  rais  en  scène  Pétrone  ont  adopté  cette 
hypothèse  :  nous  ne  citerons  que  Sienckiewicz  dans  Quo  Vadis  et 
Prosper  Castanier  dans  V Orgie  romaine.  Mais  M.  CoUignon  en  signale 
bien  d'autres  dans  une  intéressante  brochure  :  Pétrone  et  le  Roman 
des  temps  néroniens. 


L  ŒUVRE    DE    PETRONE 


voluptés.  Il  s'adressa  donc  à  la  cruauté  du  prince,  contre 
laquelle  ne  tenaient  jamais  les  autres  passions,  et  signala 
Pétrone  comme  ami  de  Scévinus  ;  un  délateur  avait  été 
acheté  parmi  ses  esclaves,  la  plus  grande  partie  des  autres 
jetés  dans  les  fers,  et  la  défense  interdite  à  i'accusé. 

«  L'empereur  se  trouvait  alors  en  Campanie,  et  Pétrone 
l'avait  suivi  jusqu'à  Cumes,  où  il  eut  ordre  de  rester.  Il  ne 
soutint  pas  l'idée  de  languir  entre  la  crainte  et  l'espérance, 
et  toutefois  il  ne  voulut  pas  rejeter  brusquement  la  vie.  Il 
s'ouvrit  les  veines,  puis  les  referma  ;  puis  les  ouvrit  de  nou- 
veau, parlant  à  ses  amis  et  les  écoutant  à  leur  tour;  mais, 
dans  ses  propos,  rien  de  sérieux,  nulle  ostentation  de  courage, 
et  de  leur  côté,  point  de  réflexions  sur  l'immortalité  de  l'âme 
et  les  maximes  des  philosophes  ;  il  ne  voulait  entendre  que 
des  vers  badins  et  des  poésies  légères.  Il  récompensa  quel- 
ques esclaves,  en  fit  châtier  d'autres,  il  sortit  même;  il  se 
livra  au  sommeil,  afin  que  sa  mort,  quoique  forcée,  parût 
naturelle.  Il  ne  chercha  point,  comme  la  plupart  de  ceux 
qui  périssaient,  à  flatter  par  son  codicille  ou  Néron,  ou 
Tigellin  ou  quelque  autre  des  puissants  du  jour.  Mais,  sous 
les  noms  de  jeunes  impudiques  et  de  femmes  perdues  (1), 
il  traça  le  récit  des  débauches  du  prince,  avec  leurs  plus 
monstrueuses  recherches,  et  lui  envoya  cet  écrit  cacheté, 
puis  il  brisa  son  anneau,  de  peur  qu'il  ne  servît  plus  tard  à 
faire  des  victimes  (2).  » 

Tacite  appelle  le  courtisan  de  Néron  :  arbiter  elegantia- 
rum,  l'arbitre  des  élégances  ;  il  en  fait  un  voluptueux  raffiné 
et  lui  attribue  une  satire  contre  Néron.  Or  le  nom  de  notre 

(1)  Nous  avons  suivi  la  célèbre  traduction  de  Burnouf,  mais  il 
vaut  peut-être  mieux  traduire  :  «  en  ajoutant  les  noms  à  l'appui  ». 
On  ne  comprend  pas  en  eïïet  pourquoi  un  homme  qui  n'a  plus  rien 
à  perdre  éci irait  une  satire  sous  des  noms  supposés.  Celui  qui  va  mou- 
rir ne  prend  pas  tant  de  précautions. 

(2)  Cet  anneau,  servant  à  la  fois  de  cachet  et  de  signature,  aurait 
pu  servir  à  authentiquer  de  fausses  lettres  de  Pétrone  compromet- 
tantes pour  tel  ou  tel  de  ses  amis. 


INTRODLXTIOX 


auteur  est  Titus  Petronius  Arbiter,  il  se  donne  pour  un 
adepte  de  la  philosophie  d'Épicure;  et  il  est  bien  tentant 
d'admettre  que  le  Satyricon  n'est  autre  chose  que  cet  écrit 
ridiculisant  et  flétrissant  les  mœurs  de  Xéron,  de  l'infâme 
Tigellin  et  des  autres' favoris  du  prince.  Le  récit  de  Tacite 
est  du  reste  confirmé  par  Pline  l'Ancien  et  par  Plutarque, 
qui  ajoutent  qu'avant  de  mourir  Pétrone  fit  briser  une  coupe 
précieuse,  «  une  coupe  de  cassidoine  valant  300  grands 
sesterces  »  (1),  pour  la  dérober  à  l'avidité  de  Xéron. 

Enfin  Terentianus  Maurus,  qu'on  fait  vivre  sous  Domi- 
tien,  cite  Pétrone  comme  se  servant  volontiers  du  vers 
iambique.  Il  faut  donc  que  l'auteur  du  Satyricon  soit  anté- 
rieur à  Domitien  ;  et  comme  entre  le  règne  de  ce  dernier  et 
celui  de  Xéron  nous  ne  connaissons  aucun  Pétrone  dont 
le  signalement  réponde  à  celui  du  romancier,  on  est  amené 
logiquement  à  l'identifier  avec  le  favori  de  Xéron. 

iNIalheureusement  ce  dernier  s'appelait  Caius  Petronius 
Turpillianus,  tandis  cpie  notre  auteur  se  nomme  Titus 
Petronius  Arbiter  :  on  n'explique  pas  par  quel  miracle  l'épi- 
thète  arbiter  elegantiarum  s'est  transformée  si  bien  en  un 
nom  propre  que,  dans  la  suite,  l'auteur  du  Satyricon  est 
appelé  indifféremment  Petronius  et  Arbiter.  En  outre,  les 
prénoms  sont  différents. 

Le  pamphlet  que  Pétrone  composa  quelques  heures  avant 
sa  mort  était  nécessairement  court  :  le  roman  satirique, 
dont  nous  ne  possédons  du  reste  qu'une  faible  partie,  a  deux 
ou  trois  cents  pages  et  contient  deux  longs  poèmes.  Quelque 
prodigieuse  que  fut  sa  facilité,  le  favori  de  Xéron  n'a  pas 
eu  le  temps  matériel  de  dicter  avant  d'expirer  une  œuvre 
d'aussi  longue  haleine. 

X'ayant  plus  rien  à  ménager,  on  ne  voit  pas  pourquoi 
il  se  serait  servi  de  noms  supposés,  pourcjuoi  il  aurait  eu 
recours  au  roman  pour  flétrir  ses  ennemis;  il  aurait  bien 

(1)  Soit  60.000  francs  :  Pline,  Hist.  nat.,  lib.  XXXVII,  cap.  II. 


L  ŒUVRE   DE    PETRONE 


mal  atteint  son  but,  puisque  pour  certains  commentateurs 
c'est  Xéron  qu'il  a  voulu  peindre  sous  les  traits  de  Tri- 
malcion,  tandis  que  pour  d'autres  ce  parvenu  vieux  et  ridi- 
cule peut  tout  au  plus  être  identifié  à  Tigellin.  On  ne  com- 
prend pas  davantage  comment  il  a  pu  perdre  un  temps  pré- 
cieux sur  des  hors-d'œuvre  inutiles  à  sa  vengeance,  comme, 
par  exemple,  la  matrone  d'Ephèse. 

Avant  de  la  cacheter,  il  aurait  dû  prendre  le  temps  de 
faire  copier  sa  diatribe,  car  il  est  difficile  d'admettre  que 
Néron  ait  poussé  l'amour  des  belles-lettres  jusqu'à  livrer 
bénévolement  à  la  publicité  un  écrit  destiné  à  le  tourner  en 
ridicule. 

Enfin,  l'identification  des  deux  Pétrone  ne  date  que  du 
XVI®  siècle,  et  Pithou,  qui  en  est  l'auteur,  ne  la  donne  que 
pour  une  simple  conjecture.  Comment  se  fait-il  que  l'œuvre 
d'un  personnage  illustre,  illustré  en  outre  par  Tacite  et  trai- 
tant par  surcroît  d'un  Néron,  ne  soit  mentionnée  ni  par 
Suétone  ni  par  Pline,  ni  par  Martial,  ni  par  Juvénal,  et  que 
Quintilien  même,  si  bien  informé  de  tout  ce  qui  s'était 
écrit  avant  lui,  ait  négligé  d'en  parler.  On  a  allégué,  il 
est  vrai,  le  témoignage  de  Terentianus  IMaurus,  mais  pour 
le  placer  sous  Domitien  il  faut  l'identifier  avec  le  Teren- 
tianus, fonctionnaire  en  Afrique,  mentionné  par  INIartial, 
ce  qu'on  fait  sans  l'ombre  d'une  preuve.  Bien  plus,  Lac- 
tance-Placide  accuse  T.  Pétrone  d'avoir  pris  dans  la  Thé- 
baïde  de  Stace,  qui  mourut  sous  Trajan,  l'hémistiche  fameux  : 

C'est  la  crainte  d'abord  qui  créa  les  dieux, 

ce  qui  repousse  assez  bas  dans  l'histoire  des  lettres  latines 
et  Pétrone  et,  par  suite,  Terentianius  Maurus  qui  le  men- 
tionne. 

Nous  n'aurions  pas  discuté  aussi  longuement  cette  hypo- 
thèse si  elle  avait  pour  seule  conséquence  d'attribuer  à 
l'auteur  de  Satijricon  une  biographie  de  fantaisie.  Mais 
elle  fixe,  ce  qui  est  beaucoup  plus  grave,  la  date  de  l'œuvre 


INTRODUCTION' 


et  par  suite,  si  elle  est  erronée,  elle  en  fausse  radicalement 
l'interprétation  :  si  T.  Pétrone  a  été  contemporain  de  Néron, 
ses  jérémiades  sur  la  décadence  de  la  poésie  et  surtout  de 
la  peinture  ne  peuvent  passer  que  pour  les  déclamations  pro- 
phétiques peut-être,  mais  très  exagérées,  d'un  esprit  cha- 
grin quoique  clairvoyant.  N'est-il  pas  plus  beau  et  aussi 
plus  vraisemblable  de  voir  en  notre  auteur  un  dernier  ado- 
rateur et  un  dernier  représentant  de  l'idéal  classique  égaré 
en  pleine  décadence  et  sentant  déjà  la  barbarie  proche  ? 

Si  T.  Pétrone  est  mort  en  66,  c'est-à-dire  deux  ans  avant 
Néron,  il  a  entendu  situer  son  roman  sous  Auguste  ou 
Tibère,  et  les  mœurs  qui  s'y  trouvent  décrites  sont  celles 
de  ses  contemporains.  Si  cette  date  est  erronée,  l'historien 
qui  l'adopte  risque  de  se  figurer  la  Rome  des  Césars  comme 
déjà  rendue  à  un  degré  de  décadence,  de  décomposition 
morale  qui,  en  réalité,  n'a  été  atteint  qu'un  ou  deux  siècles 
plus  tard. 

Enfin,  le  critique  qui  fait  de  T.  Pétrone  presque  un  con- 
temporain d'Auguste  sera  porté  à  se  dissimuler  les  défauts 
de  sa  langue,  ceux  de  son  style,  ceux  de  sa  poétique.  Et 
cela  est  si  vrai  que  le  suprême  argument  qu'allèguent  les 
partisans  de  l'hypothèse  que  nous  combattons  en  ce  moment, 
c'est  la  pureté  de  la  langue,  la  pureté  du  style,  l'élégance 
classique  des  vers  chez  Pétrone.  Il  nous  semble,  au  con- 
traire, que  ses  rares  qualités  ne  doivent  pas  servir  à  nous 
dissimuler  des  défauts  assez  visibles  et  même  assez  gros. 
X'est-il  pas  dangereux  d'admettre  trop  facilement  au  nombre 
des  modèles  classiques  un  écrivain  qui,  à  plus  d'un  titre,  ne 
le  mérite  pas  complètement,  et  une  erreur  de  date  qui 
engendrerait  un  tel  aveuglement  serait-elle  sans  consé- 
quence et  pour  le  goût  littéraire  et  pour  l'esprit  critique  lui- 
même  ?  N'est-il  pas  plus  intéressant,  pour  peu  que  l'hypo- 
thèse soit  vraisemblable,  de  se  représenter  en  Pétrone  un 
dévot  de  la  littérature  et  de  l'art  antiques  se  débattant  en 
pleine    décadence,    subissant    cependant,    malgré    lui,    les 


L  ŒUVRE   DE   PETRONE 


modes  littéraires  de  son  époque  et  victime  parfois  à  son  tour 
de  cette  corruption  du  goût  contre  laquelle  il  s'élève. 

L'opinion  vers  laquelle  nous  inclinons  a  du  reste  pour  elle 
des  autorités  anciennes  :  Henri  Valois  place  Pétrone  sous 
le  règne  de  Marc  Aurèle,  son  frère  Adrien  sous  Gallien, 
Stabilius,  Bourdelot  et  Jean  Leclerc  sous  Constantin. 
Enfin  Lydio  Giraldi  le  fait  vivre  sous  Julien,  ce  qui  est  aller 
un  peu  loin  :  comment,  en  effet,  en  pleine  bataille  religieuse , 
Pétrone  eût-il  pu  ignorer  si  parfaitement  le  christianisme? 
On  l'a  même  confondu  avec  l'évêque  de  Bologne  canonisé 
dont  nous  parlions  au  début  de  cette  étude  et  qui  vivait  au 
ye  siècle.  Ce  n'est  donc  point  chose  facile  de  lui  assigner 
une  date.  Mais  il  ne  saurait  en  aucun  cas,  à  notre  avis, 
être  ni  le  favori  de  Néron,  ni  même  un  de  ses  contempo- 
rains. Comme,  d'autre  part,  il  est  mentionné  par  quelques 
écrivains  du  iii«  siècle,  il  n'est  guère  possible  de  le  faire  des- 
cendre plus  bas  que  Dioclétien,  mais,  étant  donné  surtout 
ce  qu'il  dit  de  la  décadence  totale  de  la  peinture  à  son 
époque,  nous  inclinons  à  le  placer  fort  peu  avant  ce  prince. 
On  ne  manquera  pas  de  nous  objecter  la  pureté,  du  reste 
relative,  de  sa  langue  et  de  son  style.  Mais  les  exemples  ne 
manquent  pas  d'écrivains  qui,  en  pleine  décadence,  ont  su 
maintenir  l'idéal  classique. 

On  n'est  pas  plus  fixé  sur  le  lieu  que  sur  la  date  de  nais- 
sance de  notre  auteur.  Mentionnons  cependant  la  tradition 
qui  fait  de  Pétrone  un  Gaulois.  Elle  est  basée  sur  un  texte 
de  Sidoine-Apollinaire,  du  reste  insuffisamment  clair,  qui 
semble  le  faire  naître  ou  au  moins  le  faire  vivre  à  Marseille, 
et  sur  une  conjecture  assez  plausible  de  Bouche,  dans  son 
Histoire  de  la  Provence,  qui  fait  sortir  l'auteur  du  Satyricon 
du  village  de  Petruis,  aux  environs  de  Sisteron,  parce  qu'une 
inscription  découverte  en  1560  a  révélé  que  cette  localité 
portait  dans  l'antiquité  le  nom  de  Vicus  Petronii.  Ce  ne 
serait  donc  pas  tout  à  fait  par  hasard  que  par  la  légèreté  de 


INTRODUCTION 


son  style,  par  les  agréments  de  son  esprit  et  surtout  par  son 
talent  de  conteur,  Pétrone  se  trouve  être  l'ancêtre  de  Rabe- 
lais, de  La  Fontaine,  de  Le  Sage  et  de  Voltaire.  Mais  est-il 
besoin  de  le  dire,  cette  hypothèse,  du  reste  assez  plausible, 
est  plus  agréable  à  notre  amour-propre  de  Français  que  soli- 
dement établie. 

II.  Le  texte  du  «  Saturicon  ».  —  I.  Le  texte  que  nous  pos- 
sédons se  compose  de  trois  parties  :  la  première  et  la  der- 
nière racontent  les  aventures  d'Encolpe  et  de  ses  amis, 
la  seconde,  qui  est  un  liors-d'œuvre,  décrit  un  banquet 
donné  par  l'affranchi  Trimalcion. 

Comme  nous  l'avons  déjà  dit,  nous  ne  possédons  qu'une 
faible  partie  du  roman  de  Pétrone,  un  douzième,  suivant 
Douza,  un  sixième,  suivant  l'estimation  plus  modérée  et 
sans  doute  plus  exacte  de  ^L  Collignon.  Le  Codex  Tragurensis 
(actuellement  Parisinus  7989)  porte,  en  efîet,  en  sous- 
titre  :  Fragments  des  livres  XV  et  XVI.  D'autre  part,  une 
interpolation  de  Fulgence  (Ms.  Paris  7975)  attribue  au 
livre  XIV  la  scène  racontée  au  chapitre  20.  Bien  que  ces 
deux  indications  ne  soient  qu'à  peu  près  concordantes,  il 
est  permis  d'en  conclure  que  la  première  partie  des  frag- 
ments que  nous  possédons  (chap.  1  à  26),  contenant  l'entre- 
tien d'Encolpe  et  d'Agamemnon  sur  la  décadence  de  l'art 
oratoire,  la  fuite  d'Ascylte,  l'histoire  du  manteau  volé  et 
celle  de  Quartilla  faisait  partie  du  livre  XIV.  Le  Banquet 
de  Trimalcion,  qui  vient  couper  les  aventures  d'Encolpe  et 
constitue,  avons-nous  dit,  un  épisode  bien  distinct  et  fort 
long,  formait  très  probablement  à  lui  seul  un  livre  complet, 
le  XV^,  et,  en  conséquence,  la  suite  des  aventures  d'Encolpe 
à  partir  de  sa  rencontre  avec  Eumolpe  (à  la  fin  du  chapitre 
140)  se  trouvait  très  vraisemblablement  dans  le  livre  XVI. 
La  déconfiture  d'Eumolpe  devait  clore  ce  livre,  mais  non 
pas,  probablement,  l'ouvrage  tout  entier,  puisque  le  sort 
des    deux    principaux    personnages  n'est  pas   encore   fixé 


10  l'œuvre    de   PÉTRONE 


au  inonicnt  où  nos  fragments  s'arrêtent.  Donc,  en  considé- 
rant l'épisode  de  Trimalcion  comme  un  livre  complet  ne 
présentant  ni  lacunes  ni  abréviations,  en  supposant  tous  les 
livres  à  peu  près  d'égale  longueur,  en  admettant  enfin  que 
l'ouvrage  s'arrêtât  à  la  fin  du  livre  XVI  ou  peu  après,  hypo- 
thèse encore  plus  douteuse  que  les  deux  précédentes,  il  fau- 
drait multiplier  par  seize  la  longueur  du  Banquet,  qui 
compte  environ  cinquante  paragraphes,  pour  avoir  appro- 
ximativement celle  de  l'ouvrage  I  Quelle  que  soit  la  valeur 
de  cette  méthode  de  calcul,  ce  qui  est  certain,  c'est  que  le 
roman  formait  un  énorme  manuscrit  dont  le  dessus  et  sans 
doute  aussi  le  dessous  se  sont  perdus  et  dont  le  milieu  seul 
a  été  conservé. 

Dans  la  partie  qui  subsiste  on  trouve  du  reste  tant  d'al- 
lusions à  des  événements  qui  n'y  sont  pas  mentionnés  qu'il 
est  impossible  à  première  vue  de  ne  pas  s'apercevoir  que  le 
texte  qui  nous  est  parvenu  n'est  qu'une  suite.  Enfin,  les  écri- 
vains du  moyen  âge  citent  divers  passages  de  Pétrone,  que 
nous  n'avons  plus. 

Le  fragment  même  que  nous  possédons  n'est  pas  complet  : 
il  présente  des  lacunes  dont  il  est  difficile  d'apprécier  l'im- 
portance. Certaines  incohérences,  certaines  transitions  défec- 
tueuses, certaines  faiblesses  de  style  réyè/e/iZ/e/rai'az/pZizs  ou 
moins  adroit  d'un  abréviateur  qui  a  copié  fidèlement  divers 
morceaux,  qui  en  a  sauté  d'autres,  qui  en  a  enfin  résumé. 
Il  paraît  du  reste  n'avoir  pas  opéré  au  hasard.  «  Il  semble, 
dit  M.  Lecouître  (1),  que  l'abréviateur,  s'il  a  été  guidé  par 
un  principe  quelconque,  a  eu  soin  de  nous  conserver  des 
discussions  sur  la  décadence  de  l'art  oratoire,  qui  étaient  si 
fréquentes  au  premier  siècle,  les  discours  ridicules  d'un  par- 
venu qui  cite  des  auteurs  à  tort  et  à  travers  et  les  élucu- 
brations  d'un  poète  de  l'école  classique  qui  proteste  contre 
les  innovations  de  Lucain.  »  Ces  préoccupations  littéraires 


(1)  Lccoultre,  Notes  sur  Pétrone,  page  326. 


INTRODUCTION  11 


semblent  indiquer  que  le  remaniement  que  nous  constatons 
est  dû  à  un  écrivain  ou  à  un  professeur  qui,  poursuivant  un 
but  très  spécial  et  très  précis,  a  pu  altérer  profondément  le 
texte  pour  ne  garder  que  ce  qui  était  à  sa  convenance. 

Cet  abrégé,  à  son  tour,  a  subi  les  injures  du  temps  et  pré- 
sente de  nombreuses  lacunes.  Il  a  été  d'autant  plus  massa- 
cré par  les  copistes  que  ceux-ci  ont  dû  s'ingénier  à  combler 
les  lacunes,  à  rétablir  le  texte  là  où  il  était  devenu  illi- 
sible, à  le  corriger  quand  il  renfermait  des  mots  grecs,  ou 
des  termes  techniques,  ou  des  expressions  populaires,  ou 
des  allusions  à  des  usages  qu'ils  ne  comprenaient  plus, 
toutes  occasions  d'altérer  davantage  un  texte  déjà  abîmé, 
que  le  Satyricon  leur  offrait  en  abondance. 

Enfin,  le  texte  cjue  nous  possédons  ne  nous  est  parvenu 
que  par  fragments  successifs. 

1°  Un  premier  fragment  découvert  en  1476  a  été  imprimé 
à  Milan,  en  1482,  et  est  resté  le  seul  texte  connu  de  Pétrone 
jusqu'en  1565.  Il  correspond  aux  deux  meilleurs  manus- 
crits de  la  Bibliothèque  nationale  et  contient  la  majeure 
partie  de  ce  qui  nous  est  parvenu  des  aventures  d'Encolpe, 
ainsi  que  le  début  du  Banquet  de  Trimalcion,  C'est  la  par- 
tie la  plus  sûrement  authentique. 

2°  Le  Codex  Sambucus,  publié  à  Vienne  (1564)  et  à  Anvers 
(1565),  qui  a  servi  à  l'établissement  des  éditions  publiées  de 
1564  à  1664,  et  le  fragment  trouvé  par  Corvin,  dans  un 
couvent  de  Bude,  en  1587,  ou  Codex  Pithœius  (de  Pithou), 
donnent  un  texte  moins  bon,  mais  généralement  considéré 
comme  authentique  et  complétant  sur  plusieurs  points  les 
manuscrits  précédents,  dans  lesquels  ils  s'emboîtent  en 
quelque  sorte. 

3"  Parmi  les  lacunes  que  laissait  subsister  la  combinaison 
des  difïérents  manuscrits  que  nous  venons  de  mentionner, 
il  y  en  avait  une  particulièrement  importante.  Il  nous  man- 
quait encore  la  dernière  et  majeure  partie  du  banquet  de 


12  l'œuvre    de    PÉTRONE 


Tiiniakion.  Elle  lut  découveiLe  par  l'it'ire  Petit  dans  la 
bibliothèque  du  couvent  de  Trau  et  publiée  pour  la  première 
fois  à  Padoue  en  1661.  Le  nouveau  manuscrit  s'emboîtait 
également  dans  les  précédents  :  il  contenait  en  effet  tout 
le  Banquet,  dont  les  premiers  chapitres  étaient  déjà  connus, 
et  se  raccordait  ainsi  au  début  avec  la  première  partie  des 
aventures  d'Eumolpe.  11  se  raccordait  aussi,  à  la  fin,  avec 
la  deuxième  partie  de  ces  aventures  :  le  fragment  de  Trau 
rétablissait  donc  la  continuité  entre  les  deux  fragments  déjà 
connus  (1).  C'était,  en  outre,  un  document  du  plus  haut 
intérêt  pour  l'étude  des  mœurs  et  de  la  langue  de  la  ville 
impériale. 

Pourtant,  son  authenticité  fut  immédiatement  contestée 
par  les  deux  frères  A.  et  Ch.  Valois.  Pierre  Petit,  sous  le 
pseudonyme  de  ^Nlarinus  Stabilius,  défendit  sa  découverte 
et  envoya  le  manuscrit  à  Grimani,  ambassadeur  de  Venise 
à  Rome,  pour  le  faire  étudier  par  les  savants  :  il  fut  établi 
qu'il  datait  au  moins  de  deux  cents  ans.  Un  nouvel  examen 
eut  lieu  en  France,  chez  le  grand  Condé,  et  conduisit  aux 
mêmes  conclusions.  Depuis  lors,  il  fut  communément 
admis,  mais  saiis  preuves  décisives,  que  le  Banquet  était  du 
même  auteur  que  les  Aventures  d'Encolpe. 

Nous  aurons  à  revenir  sur  cette  mémorable  discussion. 
Bornons-nous  pour  l'instant  à  en  souligner  l'importance. 
Ce  n'est  pas  pour  le  plaisir  d'être  pédant  que  nous  avons 
ennuyé  le  lecteur  de  cette  aride  histoire  de  manuscrits  :  si 
par  hasard  la  solution  qui  a  prévalu  était  erronée,  si  le 
Banquet  était  d'un  autre  auteur  que  les  Aventures  d'En- 
colpe et  d'un  auteur  bien  postérieur,  toute  la  critique, 
toute  l'interprétation  de  l'œuvre  attribuée  à  Pétrone  se 
trouverait  faussée  depuis  1664.  Tout  ce  ({u'oii  a  écrit  sur  le 
style,  sur  le  talent  de  l'auteur,  sur  la  grammaire  du  Satij- 
ricon,  sur  les  mœurs  qui  y  sont  décrites,  sur  le  but  même  de 

(1)  Le  FcsUn  faisait  parlic  du  texte  que  Jean  de  Salisbury  (1120- 
lloO)  avait  sous  les  yeux,  puisque  celui-ci  en  nienllunne  un  incident. 


INTRODUCTION  13- 


l'ouvrage  serait  nul  et  non  avenu,  puisqu'on  aurait  parlé 
à  la  fois  de  deux  auteurs  très  différents,  écrivant  à  des 
époques  peut-être  très  éloignées. 

4°  Il  existait  encore  de  nombreuses  lacunes  dans  le  texte 
du  Satyricon  qui  en  rendaient  le  sens  obscur  et  la  lecture 
difTicile.  Elles  se  trouvèrent  comblées  d'une  manière  assez 
heureuse  par  le  manuscrit  découvert  par  Dupuis  à  Bel- 
grade, traduit  par  Xodot  et  édité  par  Leers  de  Rotterdam. 

L'inauthenticité  en  fut  presque  aussitôt  péremptoire- 
ment établie,  et  par  la  seule  étude  de  la  langue  :  le  faussaire^ 
mauvais  latiniste,  mais  écrivain  assez  ingénieux,  s'était 
servi  des  allusions  contenues  dans  les  fragments  déjà  connus 
à  des  événements  qui  n'y  sont  pas  racontés  pour  en  recons- 
tituer le  récit  et  avait  exécuté  ce  travail  avec  assez  d'adresse 
pour  faire  du  Saiijricon  un  ouvrage  suivi,  se  sufTisant  à  lui- 
même  et  ne  présentant  plus  que  de  rares  incohérences. 

Nous  n'avons  pas  exclu-  de  cette  traduction  les  frag- 
ments de  Nodot,  parce  que,  suivant  la  remarque  de  Bas- 
nage,  ils  donnent  de  la  liaison  à  un  ouvrage  qui  n'en  avait 
pas  et  en  rendent  la  lecture  facile  et  agréable.  Nous  nous 
sommes  borné  à  mettre  entre  une  apostrophe  renversée  (') 
et  une  apostrophe  (')  toutes  les  parties  du  texte  dont  l'in- 
authenticité n'est  plus  discutée  aujourd'hui. 

5°  Les  fragments  découverts  plus  tard  par  Marchena  à 
Saint-Gall  ont  également  été  reconnus  inauthentiques  et 
n'ont  pas  même  le  mérite  de  rendre  l'ouvrage  plus  lisible. 
Nous  avons  donc  jugé  inutile  de  les  traduire. 

Arrivé  au  terme  de  cet  ennuyeux  mais  indispensable 
paragraphe,  il  nous  faudrait  conclure,  ne  fût-ce  ciue  pour 
être  clair,  et  nous  ne  trouvons  à  apporter  au  lecteur  qu'une 
impression  personnelle  :  nous  croyons  pour  notre  part,  et 
plus  fermement  encore  depuis  que  nous  avons  traduit  l'un 
et  l'autre,  que  le  Banquet  est  d'une  autre  main  et  d'une  autre 


14  l'œuvre    de   PÉTRONE 


cçoque  que  les  Aventures  d'Encolpe.  De  ces  deux  mor- 
ceaux, le  premier  nous  a  paru  beaucoup  plus  difficile  à 
comprendre  parce  qu'il  est  écrit  suivant  une  syntaxe  plus 
incertaine,  dans  une  langue  plus  corrompue,  plus  faisandée  ; 
le  second  nous  a  semblé  plus  difficile  à  traduire  parce  que  sa 
langue  est  plus  latine  et  plus  élégante,  son  style  plus  fin  et 
plus  serré.  Le  premier  nous  paraît  l'oeuvre  d'un  romancier 
naturaliste  qui  peint  avec  une  exactitude  scrupuleuse  les 
mœurs  et  les  usages  de  son  temps,  mais  qui  se  révèle  assez 
inhabile  dans  l'analyse  des  caractères;  le  second  est  au  con- 
traire l'œuvre  d'un  psychologue  enjoué  et  profond  et  d'un 
moraliste  sceptique,  nourri  des  maximes  d'Épicure  et  tout 
spécialement  préoccupé  des  rapports  qu'il  entrevoit  entre 
la  décadence  des  mœurs  et  celle  des  arts  et  des  lettres  (1). 
Son  Encolpe  est  un  aventurier  lettré  qui  ne  connaît  ni 
scrupules,  ni  remords,  ni  foi,  ni  pitié,  mais  c'est  un  jeune 
homme,  et  quand  il  lui  arrive  d'avoir  à  souffrir  des  agisse- 
ments de  ses  pareils,  il  pleure,  il  déclame,  il  s'indigne  et 
devient  pour  un  moment  moraliste  :  son  caractère  est  peint 
avec  une  finesse,  une  naïveté  et  une  grâce  inimitables. 
Dans  le  Banquet,  ce  n'est  plus  qu'un  provincial  un  peu  naïf 
à  qui  le  luxe  de  Trimalcion  en  impose  malgré  tout,  et  plus 
qu'il  ne  convient  à  un  homme  de  goût  :  on  ne  sait  pas  assez 
s'il  est  dupe  ou  s'il  se  moque. 

Le  caractère  de  Trimalcion  lui-même  nous  paraît  égale- 
ment d'un  dessin  peu  net.  Le  personnage  nous  semble  avoir 
été  étudié  fidèlement  de  l'extérieur  à  la  manière  des  roman- 
ciers réalistes  plutôt  que  pénétré,  compris,  et  surtout  expli- 
qué :  tantôt  il  ment  par  ostentation,  tantôt  il  étale  de  la 
meilleure  grâce  du  monde  ses  humilies  origines.  Sans  doute, 

(1)  Un  bon  juge,  La  I\)iie  du  Theil,  dérlarc  que  les  aventures 
d'Encolpe  sont  la  seule  partie  du  roman  «  qui  lui  paraisse  pouvoir 
être  lue  avec  un  peu  d'intérêt  du  moins  sans  trop  d'ennui  »  et  qu'au 
demeurant  «  c'est  la  seule  portion  de  l'ouvrage  attribué  à  Pétrone 
qui  soit  intelligible  pour  lui  et  qu'il  ait  cru  pouvoir  interpréter  ». 


IXTRODUCTIOX  15 


toutes  les  contradictions  se  rencontrent  dans  la  nature 
humaine  et  il  ne  faut  voir  là  que  celles  d'un  caractère  scru- 
puleusement noté  sur  nature,  mais,  en  art,  le  vrai  a  besoin 
d'être  rendu  vraisemblable. 

L'auteur  des  aventures  d'Encolpe  et  d'Ascylte  pénètre 
plus  profondément  dans  l'àme  de  ses  personnages  :  son 
Eumolpe  aussi  se  dément  lui-même  :  après  nous  avoir  conté 
une  aventure  crapuleuse  où  il  a  trahi  la  confiance  de  son 
hôte  en  s'habillant  hypocritement  du  manteau  de  la  vertu, 
il  s'élève  un  instant  après  sans  effort  aux  plus  hautes  con- 
sidérations morales  et  nous  prouve  en  un  admirable  langage 
que  c'est  l'abaissement  du  caractère  et  la  faillite  des  mœurs 
qui  sont  l'unique  cause  de  la  décadence  des  arts.  Il  n'a 
d'autre  souci  que  la  poésie,  il  est  volontiers  généreux  avec 
ses  amis,  il  sait  pardonner  une  offense,  mais  pourtant  il 
recourt  sans  hésiter  aux  plus  bas  mensonges  et  à  la  plus 
honteuse  duplicité  pour  gagner  sa  vie  et  faire  sa  fortune. 
Les  contrastes  de  son  caractère,  hardiment  mais  habilement 
accusés,  ne  nous  étonnent  pas  :  l'auteur  sait  nous  les  rendre 
vraisemblables,  tout  comme  la  gentillesse  avisée,  le  cœur 
excellent  et  l'esprit  droit  du  petit  Giton,  jolie  nature  trop 
tôt  corrompue  par  le  milieu.  C'est  que  nous  avons  affaire 
ici  à  un  psychologue  doublé  d'un  conteur  et  d'un  écrivain, 
tandis  que  l'auteur  du  Banquet  n'est  qu'un  observateur 
curieux,   consciencieux  et   érudit   du  milieu  qui  l'entoure. 

Il  est  même  un  peu  lourd.  Le  Banquet  est  surchargé  de 
descriptions  minutieuses  fort  intéressantes  pour  l'histo- 
rien, et  dont  la  parfaite  exactitude  s'est  trouvée  déjà  bien 
des  fois  vérifiée  par  les  découvertes  de  la  science,  mais 
fort  peu  intéressantes  pour  l'humble  lecteur  qui  ne  demande 
à  un  roman  que  de  le  divertir  :  tous  ces  services  compli- 
qués, et  d'une  baroque  ingéniosité,  qui  se  succèdent  sur 
la  table  de  Trimalcion  ne  sont  pas  l'œuvre  de  l'imagination 
de  l'auteur;  ils  ont  réellement,  la  science  moderne  est  par- 
venue à  l'établir,  paru  un  jour  dans  quelque  somptueux 


16  l'œuvre    de    PÉTRONE 


banquet,  mais  il  y  en  a  vraiment  trop,  ils  sont  trop  minu- 
tieusement décrits,  et  après  s'y  être  intéressé  quelque  temps 
on  finit,  comme  les  convives,  par  en  avoir  une  indigestion. 
L'auteur  de  ce  morceau  était  certainement  un  érudit  possé- 
dant une  collection  fort  curieuse  des  plus  beaux  menus  de 
l'antiquité,  mais  ce  n'était  certes  pas  un  artiste  que  son  sens 
de  la  mesure  et  du  beau  avertit  à  temps  que  l'excès  en  tout 
•est  un  défaut  :  il  manque  un  peu  de  goût. 

Il  n'en  manc^ue  pas  qu'en  littérature.  Il  a  voulu  nous 
donner  un  manuel  de  l'élégance  :  tout  ce  que  fait  Trimal- 
cion  est  à  éviter,  tout  ce  qu'il  dit  est  à  ne  pas  dire.  Mais  il 
di'a  pas,  comme  l'auteur  des  Aventures  d'Encolpe,  le  sens 
de  ce  qu'est  la  véritable  distinction.  On  sent  que  c'est 
chez  lui  leçon  apprise,  qu'il  professe  à  son  tour  ce  qu'on  lui 
a  enseigné,  qu'il  a  étudié  les  règles  du  bon  ton,  laborieu- 
sement, mais  que  ce  n'est  là  que  connaissance  acquise; 
aussi  ne  s'élève-t-il  guère  au-dessus  du  niveau  des  manuels  de 
civilité  puérile  et  honnête.  Chez  l'auteur  des  Aventures  d'En- 
colpe, la  distinction  serait  plutôt  poussée  jusqu'à  la  recherche. 

Les  propos  des  amis  de  Trimalcion,  par  leur  naïveté 
amusante,  leur  banalité  implacable  et  leur  savoureuse  vul- 
garité, sont  sans  doute  d'un  comique  de  bon  aloi,  mais 
semblent  sortis  d'une  tout  autre  veine  que  les  traits  vifs, 
spirituels,  cyniques,  la  verve  railleuse,  la  fantaisie  légère, 
l'irrévérence  désinvolte,  l'élégance  aisée  et  détachée  c[ui, 
•chez  Pétrone,  s'allient  au  plus  solide  bon  sens.  L'auteur 
■du  Banquet  nous  paraît  l'ancêtre  authentique  de  notre  Rabe- 
lais, celui  des  Aventures  d'Encolpe  annonce  plutôt  Voltaire. 

Tels  sont,  à  côté  d'autres  motifs  d'ordre  plus  technique 
■et  qu'il  serait  trop  long  d'exposer  ici,  les  raisons  qui  nous 
font  soupçonner  que  les  fragments  que  nous  possédons 
pourraient  bien  être  de  deux  auteurs  différents  (1). 

(1)  Du  Theil  fait  remarquer  en  outre  que  le  Festin  de  Trimalcion, 
tel  qu'il  a  paru  pour  la  première  fois  en  1575,  ou  tel  que  le  présentent 
.les  éditions  données  depuis  1664,  est  à  peine  rattaché  au  reste  de 


INTRODUCTION  17 


Oserons-nous  aller  jusqu'au  bout  de  notre  pensée  et 
avancer  qu'il  y  en  a  eu  sans  doute  trois  ou  davantage  ? 
Dans  les  Aventures  d'Encolpe  nous  croyons  distinguer,  en 
effet,  des  morceaux  d'inspiration  et  de  valeur  bien  difîé- 
rentes.  Il  nous  semble  que  les  chapitres  relatifs  au  culte 
de  Priape,  l'histoire  de  Quartilla,  et  peut-être  celle  de  la 
prêtresse  Œnothea  sont  au  moins  en  partie  d'un  auteur 
relativement  récent. 

Leur  mérite  littéraire  est  mince.  Ils  sont  lugubrement 
tristes,  platement  pornographiques  ;  l«s  terreurs  de  la  supers- 
tition s'y  marient  au  matérialisme  le  plus  bas,  avi  sensua- 
lisme le  plus  grossier.  On  n'y  retrouve  rien  de  la  bonne 
humeur,  du  bel  équilibre  intellectuel,  de  la  bonne  santé 
morale  qui  caractérisent  l'auteur  des  meilleurs  morceaux 
du  Satyricon.  On  se  sent,  au  contraire,  en  pleine  décadence. 

Eumolpe  date  encore  de  l'époque  où  Rome,  déjà  corrompue 
mais  encore  vigoureuse  et  brillante,  lutte  non  sans  cou- 
rage contre  sa  propre  décadence.  L'auteur  du  Banqiid, 
comme  celui  des  priapées,  n'en  est  plus  à  pressentir  la  fail- 
lite intellectuelle  et  morale  de  Rome  :  il  la  constate  avec  une 
netteté  de  procès-verbal. 

Un  morceau  célèbre,  et  qui  mérite  de  l'être,  la  Alatrone 
d'Éphèse,  n'est  peut-être  même  cju'une  Milésienne  récente 
qui  se  serait  glissée  tardivement  dans  le  recueil. 

Résumons-nous  :  tout  ce  qui  trahit  une  décadence  trop 
complète  soit  de  la  littérature,  soit  des  mœurs,  nous  paraît 
indigne  de  l'auteur  primitif  du  Satyricon.  Il  aurait  écrit 
la  meilleure  partie  de  l'œuvre,  celle  qu'on  ne  se  lassera 
jamais  de  relire.  Il  aurait  créé  un  type,  celui  de  l'élégant 
coquin,  lettré,  déluré  et  sans  aucun  scrupule,  un  style, 
celui  du  récit  familier,  un  cadre,  celui  du  roman  à  tiroir. 

l'ouvrage  :  «  Il  ne  contient,  dit-il,  aucun  fait  dont  la  connaissance 
préalable  soit  nécessaire  pour  l'intelligence  de  la  dernière  partie  du 
roman.  » 


18  l'œUVHIC    de    PÉTRONI-; 


Son  succès  lui  fit  des  émules,  des  continuateurs,  qui 
riniitèrent  sans  l'égaler  ;  il  était  tentant  d'attribuer  à 
Ascylte  ou  à  Encolpe  toutes  les  bonnes  histoires  de  brigands 
qui  couraient  Rome  :  c'était  leur  assurer  le  meilleur  des 
patronages;  il  était  tentant  de  les  insérer  dans  une  œuvre 
déjà  célèbre  qui  leur  ferait  faire  leur  chemin  dans  le  monde  ; 
il  était  facile  d'adopter  le  ton,  la  manière  de  l'auteur  qui 
est  déjà  celle  de  nos  meilleurs  conteurs  français.  Et  c'est 
ainsi  que  le  livre,  démesurément  grossi,  devint  un  recueil 
énorme,  quelque  chose  comme  l'épopée  de  la  crapule  durant 
la  décadence  romaine. 

L'œuvre  primitive  était,  à  en  juger  par  les  fragments 
qui  en  restent,  quelque  chose  de  plus  élevé,  de  plus  délicat, 
et,  ajouterons-nous,  de  plus  moral  :  il  s'agissait  de  la  déca- 
dence des  lettres  envisagée  comme  conséquence  de  la  déca- 
dence des  mœurs. 

III.  Les  personnages  et  le  cadre  du  roman.  —  Les  lacunes 
et  l'incertitude  du  texte,  l'ignorance  où  nous  restons  sur 
la  date  même  approximative  de  la  composition  des  diffé- 
rents fragments  rendent  parfois  l'œuvre  assez  difficile  à 
comprendre. 

LTn  des  hommes  qui  ont  le  plus  consciencieusement  étu- 
dié le  Satijricon,  un  de  ceux  aussi  qui,  à  notre  sens,  ont  le 
mieux  compris  Pétrone,  le  chevalier  La  Porte  du  Theil  (1), 
a,  dans  des  pages  encore  inédites,  tenté  de  restituer  la 
physionomie  des  principaux  personnages  du  roman,  en  se 
basant  exclusivement  sur  les  Aventures  d' Encolpe,  qui  seules 


(1)  Au  moment  de  publier  son  savant  ouvrage,  pris  de  scrupules 
de  conscience,  il  n'hésita  pas  à  priver  ses  contemporains  et  du  fruit 
de  ses  travaux  et  d'un  plaisir  qu'il  s'était  permis  à  lui-même.  Il 
donna  l'ordre  d'arrêter  l'impression,  mais,  heureusement,  épargna 
quelques  exemplaires  des  épreuves  et  ses  notes  qui  sont  à  la  Biblio- 
thèque nationale.  Les  épreuves  portent  la  date  de  1793. 


INTRODUCTION  19 


lui  semblent  d'une  authenticité  certaine.  Nous  ne  saurions 
choisir  un  meilleur  guide  : 

«  Peut-être,  dit-il,  aucun  des  nombreux  interprètes  qui 
ont  tant  travaillé  sur  cette  production  singulière  ne  s'est-il 
assez  occupé  du  soin  de  rassembler  et  de  présenter  sous  un 
seul  point  de  vue  tout  ce  qui  se  trouve,  dans  le  cours  de  la 
narration  d'Encolpe,  de  particularités  éparses,  d'après  les- 
quelles on  peut  deviner  bien  des  faits  qui  nécessairement 
devaient  avoir  précédé  ceux  que  nous  trouvons  ici  plus  ou 
moins  clairement  exposés,  plus  ou  moins  défigurés  par  de 
très  nombreuses  lacunes  dont  on  ne  saurait  calculer  la  gran- 
deur respective.  Ce  soin,  qui  eût  été  léger,  n'eût  pas  laissé 
fréquemment  d'ajouter  aux  lumières  que  tant  d'habiles 
gens  se  sont  efforcés,  mais  non  pas  toujours  avec  un  égal 
succès,  de  jeter  sur  une  multitude  de  passages  qui  nous  arrê- 
tent encore  par  leur  obscurité.  Voici,  à  ce  qu'il  m'a  semblé, 
tout  ce  que  le  narré  d'Encolpe  suppose  avoir  été  précé- 
demment raconté  quelque  part  :  de  ce  rapprochement 
résultera  une  idée  nette,  telle  que  l'on  peut  se  la  faire,  avec 
quelque  fondement,  du  caractère  de  cœur  et  d'esprit  que 
Pétrone  devait  avoir  voulu  donner  à  ce  principal  personnage 
de  ce  drame  narratif  et  satirique  ;  personnage  qui,  à  plus 
d'un  égard,  semble  avoir  servi  de  modèle  aux  modernes 
Gil-Blas  et  Figaro. 

«  Encolpe,  soit  Grec,  soit  plutôt  Romain  d'origine, 
aurait  appartenu  à  une  famille  honnête.  On  est  fondé  à 
penser  que  Pétrone  l'avait  représenté  comme  né  dans  la 
classe  des  hommes  libres.  Si  on  peut  induire  aussi  de  cer- 
tains passages  qu'Encolpe  avait  dû  être  quelque  temps  en 
service,  il  est  permis  de  supposer  que  cet  esclavage  avait 
été  accidentel,  et  peut-être  uniquement  le  fruit  ou  la  suite 
d'un  dérangement  de  conduite  bien  prématuré.  En  tout 
cas,  je  ne  sais  si  ce  que  l'auteur  lui  attribue  de  connaissances 
et  d'acquis  ne  nous  met  pas  en  droit  de  conjecturer  qu'il 
lui  avait  donné  des  parents   d'un  état  qui  aurait  permis 


20  l/ŒrVRE    DE    PÉTRONE 

à  leur  enfant  de  fréquenter  les  meilleures,  même  les  plus 
hautes  sociétés,  lesquelles  néanmoins  ne  l'attirèrent  jamais, 
ou  ne  le  captivèrent  pas  longtemps. 

«  Encolpe,  en  naissant,  devait  avoir  reçu  de  la  nature 
toutes  les  grâces  du  corps,  tous  les  talents  de  l'esprit; 
mais,  du  côté  du  cœur  et  de  l'âme,  il  s'en  fallait  bien  que 
son  partage  eût  été  aussi  bon. 

«  Sans  doute,  une  éducation  très  soignée  avait  contribué 
à  développer  en  lui  le  germe  de  tous  ses  avantages,  mais 
n'avait  certainement  point  étouffé  celui  de  tous  ses  vices. 

«  Quant  au  physique,  de  très  bonne  heure  il  s'était  trouvé 
en  état  de  ressentir  comme  d'inspirer  avec  violence  la 
passion  de  l'amour.  Éminemment  pourvu  de  ces  moyens, 
de  ces  forces  extraordinaires  qui  distinguent  presque  pri- 
vativement  certains  individus  et  les  rendent  d'une  aptitude 
prodigieuse  à  goûter  eux-mêmes  ainsi  qu'à  donner  aux  autres 
les  jouissances  les  plus  vives  et  les  plus  répétées,  il  semble 
avoir  tour  à  tour  enflammé  et  aimé  tout  ce  que  les  grandes 
villes,  théâtre  du  libertinage  le  plus  raffiné  ou  le  plus  cra- 
puleux, pouvaient  compter,  chez  l'un  et  l'autre  sexe,  de 
personnes,  n'importe  à  quel  âge,  plongées,  soit  dans  la 
volupté  la  plus  tendre,  soit  dans  la  débauche  la  plus  sale. 

«  Quels  étaient  au  juste  les  sentiments  que  Pétrone  lui 
avait  prêtés  relativement  aux  femmes  ?  Encolpe  avait-il 
été,  au  total,  représenté  de  manière  que,  chez  lui,  un  goût 
dépravé  n'eût  jamais  pris  effectivement  la  supériorité 
décidée  sur  le  penchant  le  plus  naturel,  et  que  les  femmes, 
ne  pouvant  s'empêcher  de  l'aimer,  eussent  simplement 
à  regretter  de  n'être  pas  seules  à  l'intéresser  ?  Ou  peut-on 
penser  que  partout,  dans  ce  qui  est  perdu  comme  dans  ce 
qui  nous  reste  du  roman,  ce  qu'il  disait  de  ses  sentiments 
pour  elles  tendait  uniquement  à  masquer  le  tort  réel  de  leur 
donner  une  trop  faible  place  dans  son  coeur  ?  C'est  sur  quoi 
on  ne  doit  peut-être  passe  prononcer.  Mais  ce  qui  est  certain 
est  que,  dans  ce  que  nous  lisons  aujourd'hui,  on  croit  recon- 


INTRODUCTION  21 


naître  évidemment  que,  s'il  lui  eût  fallu  déterminément 
choisir  et  renoncer  à  aimer  l'un  des  deux  sexes,  celui  pour 
qui  nous  sommes  faits  n'eût  pas  obtenu  de  lui  la  préférence. 
Disons  plus  :  le  rôle  que,  dans  nos  fragments,  nous  le  voyons 
jouer  vis-à-vis  des  femmes  en  général,  ne  répondant  nulle- 
ment aux  moyens  dont  la  nature  l'avait  si  libéralement 
pourvu,  semble  annoncer  que  Pétrone  l'avait  voulu  repré- 
senter comme  assez  peu  porté  à  les  contenter.  Je  ne  parle 
point  ici  simplement  de  la  triste  manière  dont  on  le  verra, 
dans  le  morceau  dont  je  donne  la  traduction,  se  comporter 
avec  une  belle  et  charmante  femme  de  dix-huit  -à  vingt 
ans  :  mais  je  rapproche  encore  ce  qui,  de  son  propre  aveu, 
avait  pu,  sans  réclamation  de  son  côté,  lui  être  reproché 
par  un  camarade  de  débauche,  lorsque  celui-ci  l'accusait 
en  propres  termes,  antérieurement  à  la  fatale  époque  dont 
il  vient  d'être  question  et  au  temps  de  sa  plus  grande  vigueur, 
de  n'avoir  pu  se  tirer  galamment  d'affaire  avec  une  jeune 
personne  encore  neuve  en  amour  (car  je  reste  persuadé  que 
tel  est  le  sens  d'un  passage  sur  lequel  il  est  superflu  de  dis- 
serter); et  tout  à  l'heure  d'autres  faits  viendront  à  l'appui 
de  ce  que  je  dis  présentement. 

«  Quant  aux  agréments  de  l'esprit,  11  paraît  que  rien 
de  ce  qui  sert  à  rendre  la  société  d'un  homme  séduisante 
et  sa  conversation  agréable  ne  lui  était  étranger.  Dans  les 
lettres,  dans  les  arts,  dans  les  sciences,  il  ne  manque  d'au- 
cune de  ces  connaissances  qui  permettent  de  parler  avec 
justesse  sur  tout  objet  intéressant  et  qui  dénotent  l'homme 
bien  élevé  et  l'homme  instruit,  l'homme  du  bon  ton.  Par- 
ticulièrement en  fait  de  littérature,  tout  annonce  chez 
lui  un  goût  assez  épuré,  un  tact  assez  fin,  malgré  l'obscu- 
rité et  les  fréquentes  lacunes  qui  défigurent  les  passages 
où  il  est  question  de  semblables  sujets,  toutes  ses  censures, 
toutes  ses  plaintes  sur  le  mauvais  genre  d'éloquence  des 
déclamateurs  de  son  siècle,  sur  le  style  et  la  manière  des 
poètes  de  cet  âge,  sur  le  peu  de  talent  et  l'avilissement  des 


22  l'œuvre    de    PÉTRONE 


artistes  ses  contemporains,  paraissent  marquées  au  meil- 
leur coin.  On  dira  peut-être  que,  quand  il  prétend  joindre 
l'exemple  au  précepte,  il  est  moins  heureux  et  que  l'on 
pourrait  à  bon  droit  lui  appliquer  les  vers  : 

I.a  critii|ue  est  aisée  cl  l'art  est  diflirile. 

«  Mais  prenons-y  garde  ;  si  le  style  dans  lequel  tout  ce 
roman  est  écrit  est  en  effet  (comme  il  me  le  paraît)  plu- 
tôt vicieux  que  correct,  soit  en  prose,  soit  surtout  en  vers, 
c'est  le  tort  de  l'auteur.  Je  ne  prétends  point  ici  discuter 
son  mérite;  mais  toujours  puis-je  dire  que  les  maximes 
avancées  par  Encolpe,  en  fait  de  littérature,  sont  les  plus 
sûres,  les  plus  propres  à  maintenir  le  goût  dans  sa  justesse 
et  dans  sa  pureté. 

«  A  l'égard  des  principes  qui  fondent  la  morale  et  assu- 
rent la  conduite  de  l'homme,  supposé  qu'Encolpe  les  eût 
jamais  adoptés,  il  ne  les  avait  pas  longtemps  suivis.  S'il 
semble  avoir  connu  et  même  avoir  foncièrement  aimé  la 
vertu,  s'il  va  quelquefois  jusqu'à  tonner  fortement  contre 
le  vice,  on  est  presque  autorisé  à  croire  qu'il  ne  faut  pas 
s'y  méprendre  ;  que  c'est  uniquement  dans  la  vue  d'excuser 
ses  excès  et  avec  l'intention  de  prouver  combien  un  franc 
libertin  peut  encore  être  préférable,  pour  ce  qu'on  appelle 
le  fond  du  cœur,  au  sectateur  hypocrite  d'une  rigide  mais 
fausse  vertu.  Ce  que  je  pourrais  ajouter  sur  ce  point  tien- 
drait à  la  morale  générale  du  roman  considéré  dans  son 
ensemble.  De  célèbres  littérateurs  en  ont  peut-être  suffi- 
samment parlé.  Je  pourrai  rappeler  ailleurs  ce  qu'ils  en 
ont  dit;  ici,  je  me  borne  à  rassembler  les  traits  qui  carac- 
térisent en  particulier  le  personnage  d'Encolpe;  traits 
qu'on  a  besoin  de  connaître  préalablement  pour  n'être 
point  arrêté  dans  la  lecture  de  ce  qui  nous  reste  du  récit 
de    ses    aventures. 

«  Encolpe,  soit  que,  dès  son  bas  âge,  par  quelque  acci- 
dent ordinaire  il  eût  perdu  ses  parents,  soit  que  simple- 


INTRODUCTION  23 


ment,  dans  les  premiers  jours  de  l'adolescenee,  emporté 
par  la  fougue  des  passions,  il  se  fût,  sans  tarder,  soustrait 
à  la  domination  ordinairement  si  douce,  presque  toujours 
si  utile,  mais  parfois  importune,  d'un  père  et  d'une  mère, 
Encolpe,  dis-je,  paraît  avoir  été  représenté  par  Pétrone 
comme  ayant  été  de  très  bonne  heure  livré  à  lui-même  et 
maître  de  ses  actions.  A  quelque  époque  de  sa  vie  qu'on 
place  l'occasion  qui,  dans  le  plan  général  du  roman,  était 
supposée  lui  avoir  fait  entamer  sa  narration,  certainement, 
dans  ce  qui  nous  reste  de  cette  narration,  on  ne  trouve 
la  mention  ni  l'indication  d'aucun  fait,  d'aucun  événement 
qui  ne  concerne  un  jeune  homme  de  vingt  à  vingt-cinq 
ans,  plutôt  qu'un  homme  fait  et  d'un  âge  mûr;  et  on  voit 
qu'antérieurement  au  point  où  le  prennent  les  fragments 
aujourd'hui  subsistants,  Encolpe  avait  fait  déjà  plus 
d'un  métier.  On  ne  saurait  douter  que,  dans  ce  qui  pré- 
cédait, comme  dans  les  lacunes  courantes  qui  se  recon- 
naissent maintenant,  il  devait  être  question  d'une  mul- 
titude de  faits,  d'un  grand  nombre  d'intrigues  amoureuses, 
de  maint  et  maint  tour  d'escroquerie  du  genre,  je  l'ai  déjà 
dit,  de  ce  que  présente  le  tableau  de  la  vie  de  Gil  Blas,  de 
Figaro,  mais   avec  des  nuances    adaptées    à    nos    mœurs. 

«  Une  fois  livré  au  monde  et  au  tourbillon  du  plaisir, 
Encolpe,  sans  doute,  n'avait  point  tardé  à  tomber  dans 
tous  les  embarras  où  nous  précipite  bientôt  le  dérange- 
ment de  la  fortune,  compagnon  inséparable  du  dérègle- 
ment des  mœurs  et  des  actions.  A  des  mots  échappés  qu'on 
rencontre  çà  et  là  dans  nos  fragments,  on  reconnaît  que, 
dès  l'entrée  de  sa  carrière,  il  avait  subi  un  esclavage  dans 
lequel  il  avait  été  soumis  à  tout  ce  que  la  passion  ou  le 
libertinage  d'un  maître  amoureux  ou  vicieux  avait  pu  exiger 
de   lui. 

«  Le  désordre  dans  sa  conduite  n'avait  été  que  la  moindre 
de  ses  fautes;  Encolpe  s'était  porté  jusqu'au  crime.  Il 
se  peut  que,  dans  la  portion  non  existante  du  roman;  des 


24  l'œuviu-:  de  I'Étuone 


circunslaïK-es,  (lui  l'auraient  seules  rendu  coupable,  le 
disculpassent  en  partie;  mais  ce  que  nous  lisons  aujour- 
d'hui nous  apprend  clairement  que,  dans  un  voyage,  il 
avait  tué  son  hôte  et  que  s'il  avait  ensuite  échappé  à  la 
justice,  c'avait  été  uniquement  par  un  bonheur  inespéré 
ou  par  une  prompte  fuite. 

«  Dans  les  différentes  et  nombreuses  courses  que  vrai- 
semblablement sa  vie  agitée  et  licencieuse  lui  avait  occa- 
sionnées, non  seulement  sur  terre  il  avait  couru  maint  et 
maint  danger  (comme  quand  il  avait  failli  être  écrasé  sous 
des  ruines,  ou  englouti  dans  quelque  bouleversement  géné- 
ral, événement  dont  il  ne  nous  parle  que  par  hasard  et  sans 
détail)  ;  mais  sur  mer,  dans  quelque  traversée,  il  avait 
été  près  de  périr;  et  le  naufrage  qu'on  trouvera  décrit 
dans  le  morceau  dont  je  donne  la  traduction  semble  n'avoir 
pas  été  le  seul  ni  le  premier  que  Pétrone  le  supposait  ailleurs 
avoir   essuyé. 

«  On  reconnaît  encore,  ou  du  moins  on  croit  reconnaître 
qu'Encolpe  devait  avoir  fait  le  métier  de  gladiateur;  que, 
engagé  à  un  chef  de  ces  tristes  victimes  du  goût  barbare 
des  anciens  pour  des  jeux  sanguinaires,  il  n'avait  point 
été  fidèle  aux  conditions  du  marché,  par  lequel,  comme 
on  sait,  le  gladiateur  d'un  certain  genre,  et  en  certaines 
occasions,  se  dévouait  à  la  mort,  au  gré  des  spectateurs, 
qui  rarement  épargnaient  le  vaincu  dans  l'arène.  Encolpe 
parle  positivement,  quoique  avec  plus  de  clarté,  d'un  dan- 
ger de  cette  espèce  auquel  il  avait  été  exposé,  mais  dont 
il  s'était  sauvé  par  une  audace  et  une  adresse  assez  peu 
communes  pour  qu'il  pût  s'en  glorifier  comme  d'un  chef- 
d'œuvre  en  fait  de  coquinerie. 

«  Cependant,  tout  en  lui  attribuant  de  tels  exploits,  il 
s'en  faut  beaucoup  que  Pétrone  lui  eût  donné  du  courage  ; 
il  ne  lui  fait  pas  même  vanter  une  prétendue  valeur.  Au 
contraire,  dans  le  cours  du  récit  qu'il  met  dans  sa  bouche, 
il  lui  fait   avouer  franchement,   même  pour  ainsi   dire,   il 


INTRODUCTION  25 


le  montre  se  targuant  de  la  poltronnerie  dont  sa  conscience 
habituellement  l'accusait.  En  plus  d'un  endroit,  Encolpe 
donne  à  entendre  qu'il  n'était  point  brave  et  que  ses  menaces, 
quand  il  en  faisait,  étaient  uniquement  de  la  forfanterie; 
ailleurs  il  récite  naïvement  les  reproches  que  son  compa- 
gnon de  débauche  et  de  friponnerie  lui  faisait  de  sa  lâcheté 
réelle;  on  verra  que  lui-même  en  badine. 

«  Après  bien  des  aventures,  qui  ne  sont  que  très  obscu- 
rément (même  inintelligiblement)  indiquées,  Encolpe  s'était 
violemment  épris  d'un  jeune  adolescent,  que  partout  il 
nomme  Giton.  Celui-ci  devait  être  un  enfant,  né  aussi 
de  parents  libres.  Je  dis  de  parents  libres,  mais  que  l'on 
doit  supposer  pauvres  et  fort  peu  délicats  (puisqu'ils  l'avaient 
eux-mêmes  livré  à  un  esclavage  dont  il  n'avait  pu  briser 
la  chaîne  qu'aux  dépens  de  sa  pudeur  et  en  abandonnant 
sa  personne  à  un  maître  libertin).  Le  passage  d'où  je  tire 
cette  induction  peut  prêter  à  une  autre  interprétation, 
je  le  sais;  mais  la  différence  que  cette  interprétation  appor- 
terait dans  les  notions  qui  concernent  Giton  ne  mérite 
pas  qu'on  en  fasse  l'objet  de  la  moindre  discussion.  Il  est 
certain  qu 'Encolpe  lui-même  nous  le  représente  comme 
avouant  aisément  toute  sa  turpitude,  se  reconnaissant 
digne  du  sort  le  plus  malheureux,  puisqu'il  avait  donné 
dans  le  jeu  dès  qu'il  avait  pu  raisonner,  et  que  s'il  était 
devenu  libre  ce  n'avait  été  que  par  l'infamie  ;  il  conve- 
nait d'avoir  été  vendu,  comme  fille,  à  un  acheteur,  lequel 
ne  s'y  trompait  point,  et  en  feignant  de  se  laisser  abuser 
par  une  mère  avide  ou  nécessiteuse  qui  sacrifiait  son  enfant, 
s'estimait  heureux  de  pouvoir  s'assurer  ainsi,  sans  paraître 
les  avoir  préalablement  cherchées,  des  jouissances,  pré- 
cieuses à  son  goût  dépravé,  mais  dont  un  désir  trop  hau- 
tement annoncé  l'eût  fait  rougir  en  public.  Du  reste,  Giton 
ne  manque  ni  d'un  fonds  de  bonté  dans  le  cœur,  ni  d'une 
sorte  de  justesse  dans  l'esprit.  Ses  désordres,  ses  coupables 
complaisances   paraissent   venir  plutôt   de  la  faiblesse   de 


26  l'œuvre  de  pkthonk 


son  unie  et  d'un  défaut  total  de  principes  que  de  l'enipor- 
tement  des  passions  et  de  la  force  du  vice.  Egalement 
attrayant  pour  les  deux  sexes,  il  se  prête,  sans  préférence 
marquée,  aux  plaisirs  de  l'un  et  de  l'autre.  Partout  on 
le  voit  céder  et  jamais  attaquer.  Enfin,  il  montre  de  la 
douceur,  de  la  raison,  de  la  gentillesse,  surtout  une  cer- 
taine grâce  enfantine  qui,  pour  ainsi  dire,  fait  parfois  oublier 
à  quel  point  s'avilit  sa  personne. 

«  Tel  est  l'objet  d'une  passion  qui,  selon  le  plan  géné- 
ral du  roman,  devait  avoir  régné,  sinon  exclusivement, 
du  moins  avec  plus  d'empire  que  tout  autre  sentiment 
accidentel  et  passager,  dans  le  cœur  d'Encolpe,  durant 
un  temps  considérable  :  il  en  est  constamment  et  violem- 
ment occu^îé  pendant  la  période  qu'embrassent  nos  frag- 
ments. Sur  quel  pied,  je  veux  dire  en  quelle  condition 
Encolpe,  intrinsèquement,  était-il  censé  tenir  Giton  avec 
lui  ?  c'est  ce  qu'il  n'est  pas  aisé  de  déterminer.  En  cer- 
tains endroits  et  d'après  la  mention  de  quelques  services, 
tenant  de  la  pure  domesticité,  auxquels  Giton  paraît  non 
seulement  résigné  sans  réclamation,  mais  comme  parfai- 
tement accoutumé,  on  serait  tenté  de  prononcer  c]ue,  en 
tout,  il  doit  être  censé  avoir  été  mis  en  scène  comme  domes- 
tique :  et  véritablement,  s'il  faut  décidément  admettre 
l'authenticité  du  fragment  trouvé  à  Trau,  il  faudra  aussi 
convenir  que  Giton  avait  été  mené  chez  Trimalcion  comme 
devant  servir  les  deux  amis,  Ascylte  et  Encolpe.  Mais 
habituellement  on  rencontre  tant  de  motifs  frappants 
de  penser  difïéremment,  qu'on  ne  saurait  adopter  cette 
idée;  l'union  d'Encolpe  avec  Giton  est  trop  étroite.  Il 
le  traite  toujours  de  jrère,  et  vit  en  effet  avec  lui,  connue 
avec  la  sœur,  connue  avec  la  maîtresse,  connue  avec  l'épouse 
la  plus  hautement  avouée.  ]\Iême  logis,  même  table,  uiCmuc  lit, 
mêmes  compagnies  ;  tout  à  ces  deux  amants  est  comnuni. 
Ni  les  plaisirs,  ni  les  voyages,  ni  les  arrangements  de  société 
ne   les    séparent;   il   semble   que   foncièrement   un   contrat 


INTRODUCTION  27 


indissoluble  les  lie  et  qu'à  peine  un  pareil  ménage  puisse, 
comme  l'engagement  légal  entre  des  époux  des  deux  sexes, 
devenir,  en  certaines  circonstances,  sujet  au  divorce. 

«  A  ce  couple  vivant  d'une  si  étrange  manière,  se  trouve 
uni  un  tiers  parfaitement  assorti.  Celui-ci  porte  le  nom 
d'Ascylte.  Pétrone  a-t-il  ici,  comme  ailleurs,  prétendu 
présenter  un  nom  purement  appellatif  ?  et  ce  nom  d'As- 
cylte doit-il,  ou  avec  tous  les  autres  généralement,  ou  seul 
en  particulier,  être  censé  significatif?  Je  l'ignore.  En  tous 
les  cas,  si  nous  suivions  l'analogie  de  la  langue  grecque, 
ce  terme  ne  peut  guère  signifier  autre  chose  que  l'Infa- 
tigable (1)  :  sans  doute,  une  telle  dénomination  convien- 
drait assez  bien  au  rôle  que  Pétrone  fait  jouer  à  ce  per- 
sonnage; mais  comme,  après  tout,  ce  terme  n'est  pas  trop 
décidément  connu  dans  la  langue  grecque,  si  on  veut  main- 
tenir l'opinion  que  notre  auteur  connaissait  parfaitement 
cette  langue,  il  faudra  plutôt  croire  que,  dans  son  idée,  le 
nom  d'Ascylte  ne  signifiait  rien. 

«  Quoi  qu'il  en  soit,  Ascylte,  bien  digne  de  figurer  ici, 
est  un  des  plus  francs  vauriens,  si  je  puis  m'exprimer  ainsi. 
Né  dans  un  pays  étranger,  vraisemblablement  dans  la  Grèce, 
par  les  suites  de  quelque  exploit,  pareil  à  ceux  dont  nous 
avons  vu  Encolpe  réduit  à  se  vanter,  il  avait  été  forcé  de 
s'expatrier;  et,  pour  lui,  le  lieu,  quel  qu'il  fût,  où  dans 
le  roman,  il  était  supposé  avoir  formé  sa  liaison  avec  notre 
héros  n'était  qu'un  lieu  d'exil.  Pour  le  libertinage,  il  était 
peut-être  encore  supérieur  à  Encolpe,  qui  se  croyait  fondé 

(1)  Les  noms  des  principaux  personnages  ont  une  signification 
en  grec.  Ascylte,  c'est  Yinjuligabk  à  cause  de  sa  valeur  amoureuse. 
Encolpe  veut  dire  celui  qui  est  tenu  dans  le  sein,  dans  les  bras. 
Entendez  :  le  chéri.  Giton  signifie  voisin,  Eumolpe,  harmonieux. 
Trimalcion,  comme  le  Trissotin  de  Molière,  veut  dire  probablement 
triple  brute.  Tryphène  vient  de  -.o-j:^r[.  vie  de  délices,  et  indique  une 
détraquée  qui  court  indifféremment  après  tout  plaisir;  .Enothea 
vient  de  oTvoç,  vin  ;  et  la  vieille  sorcière,  en  effet,  ne  déteste  pas  la 
dive    bouteille. 


28  l'œuvre    de    PÉTRONE 


à  lai  reprocher  ses  infamies  et  jusqu'à  l'impureté  même 
(Je  son  souille. 

«  Ascylte  ne  laisse  pas  d'être  instruit  :  le  roman  le  sup- 
pose assez  lettré  pour  pouvoir  tirer  une  ressource  de  ses 
connaissances  et  gagner  sa  vie,  en  donnant  quelques  leçons 
à  des  jeunes  gens.  C'était  en  partie  le  désir  de  se  perfec- 
tionner dans  cet  exercice  qui  l'avait  poussé  et  déterminé 
à  se  lier  si  étroitement  avec  Encolpe,  plus  avancé  que  lui 
datis  ce  genre  d'étude,  mais  tout  au  plus  son  égal  en  fait 
de  débauche,  de  malice  et  de  friponnerie.  Toutefois,  il 
n'avait  point  gratuitement  obtenu  de  participer  à  des  ins- 
tructions qui  devaient  lui  devenir  profitables,  et,  au  milieu 
d'un  verger  (c'est  lui-même  qui,  dans  la  chaleur  d'un  vio- 
lent débat,  en  fait  le  reproche  à  son  maître),  Ascylte  avait 
été  forcé  de  se  soumettre  aux  mêmes  complaisances  qu'En- 
colpe  exigeait  habituellement  du  tendre  Giton  :  c'est  ainsi 
qu'il  était  devenu  pour  lui  un  second  ji-f-re. 

«  Dans  une  pareille  association,  l'argent  devait  sou- 
vent manquer  ;  aussi,  les  trois  amis  (comme  on  peut  s'ex- 
primer, en  parlant  ici  une  langue  assortie)  faisaient-ils 
flèche  de  tout  bois.  Pour  être  admis  à  de  bons  repas,  il 
ne  leur  répugnait  point  de  faire  habituellement  le  métier 
de  flatteurs  et  de  parasites.  Et  comme  dans  une  très  grande 
ville,  telle  que  celle  où  évidemment  doit  être  le  lieu  de  la 
scène,  pour  toutes  les  aventures  détaillées  dans  la  por- 
tion qui  nous  reste  du  roman,  il  ne  manque  jamais  d'y 
avoir  de  ces  riches  vaniteux,  qui  se  piquent  d'aimer  les 
lettres,  qui  se  mêlent  de  les  cultiver  plutôt  par  air  que  par 
soût  réel,  qui  même  se  croient  de  bonne  foi  du  talent,  et 
rassemblent  volontiers  des  auditeurs  disposés  à  louer  leurs 
compositions,  Encolpe  et,  sans  doute  à  son  exemple,  ses 
deux  camarades  n'épargnaient  point  les  applaudissements 
à  tout  amateur  dont  la  prétention  au  mérite  littéraire  était 
appuyée  d'une  table  bien  garnie. 

«  Il  paraît  que,  au  moment  où  les  prennent  nos  frag- 


INTRODUCTION  29 


ments,  nos  jeunes  gens  étaient  comme  agrégés  parmi  une 
troupe  d'écoliers  qui  suivaient  déterminément  la  classe, 
et,  comme  nous  dirions  aujourd'hui,  le  cours  d'vm  célèbre 
professeur  d'éloquence,  ou  plutôt  de  déclamation  :  car, 
d'après  ce  qu'on  lit  au  début  de  ce  qui  nous  reste  du  roman,, 
on  voit  que,  au  siècle  (quel  qu'il  soit)  dont  Pétrone  peut 
avoir  voulu  nous  retracer  et  blâmer  les  ridicules  et  les  \ices,. 
les  orateurs  étaient  de  purs  déclamateurs.  Et,  peut-être, 
ce  qui,  dès  l'abord,  se  trouve  dit  sur  ce  sujet,  sans  pouvoir 
maintenant  paraître  neuf  ou  correctement  écrit,  est-iL 
ce  qu'il  y  a  de  plus  judicieux  et  de  plus  sérieusement  utile^ 
dans  tout  ce  que  le  temps  a  épargné  de  cette  composition 
singulière  en  son  genre.  C'aura  sans  doute  été  en  leur  qua- 
lité d'écoliers  que  nos  trois  jeunes  gens  pouvaient  être  admis 
dans  des  société.:  où,  quel  qu'eut  été,  au  fond,  le  peu  de 
délicatesse  du  maître  du  logis,  sans  leur  titre  d'étudiants, 
sans  ce  vernis  de  littérature,  leur  conduite  d'ailleurs  leur 
eût  nécessairement  fermé  tout  accès.  » 

On  le  voit,  le  savant  critique  a  quelque  peine  à  coor?- 
donner  et  <à  concilier  les  renseignements  épars  dans  ce- 
qu'il  nous  reste  du  Satyricon  :  Encolpe  est  sans  doute  de 
naissance  libre,  Ascylte  est  probablement  un  affranchi, 
mais  est  peut-être,  au  cours  de  quelque  aventure,  retombé 
exi  esclavage,  et  c'est  sans  doute  par  erreur  que,  dans  le 
Banquet,  Hermeros  le  prend  pour  un  chevalier,  à  suppo- 
ser que  le  Banquet  soit  de  Pétrone.  Bien  d'autres  points 
restent  obscurs  dans  les  aventures  passées  des  deux  mau- 
vais compagnons.  Quant  à  Giton,  il  est  vraisemblablement 
de  naissance  servile,  mais  traité  par  Encolpe  tantôt  en 
camarade,  tantôt  en  domestique.  Voilà  bien  des  incerti^ 
tudes  sur  les  trois  héros  de  Pétrone. 

Il  n'en  subsiste  pas  moins  sur  le  théâtre  de  leurs  exploits:: 
nous  avons  dit  que  l'auteur  du  Satyricon  était  peut-être 
INIarseilIais.  Comme  le  roman  a  pour  cadre  une  ville  grec- 
que certainement  très  populeuse  et  qui  est  même  un  port 


30  l'œuvre    de    PÉTRONE 


de  mer,  on  pourrait,  sur  la  conjecture  qui  précède,  en 
appuyer  une  autre  et  se  demander  si  les  aventures  d'En- 
colpe  et  de  ses  acolytes  ne  se  passeraient  pas  à  Marseille 
même.  Un  court  fragment  d'un  livre  perdu  établit  qu'au 
moins  un  des  épisodes  du  roman  avait  cette  ville  pour 
théâtre. 

Mais  toute  une  école  de  savants  napolitains  s'est  éver- 
tuée avec  autant  d'ingéniosité  que  d'érudition  à  établir 
que  les  lieux  décrits  dans  le  roman  ne  pouvaient  être  que 
l'ancienne  Naples  et  ses  environs.  On  a  même  retrouvé 
dans  la  langue  des  modernes  lazzaroni  des  expressions 
qui  sont  la  traduction  exacte  en  italien  de  celles  employées 
par  les  camarades  de  Trimalcion.  Naples  est,  en  outre,  plus 
presque  Marseille  de  Crotone,  où  les  héros  du  roman  vont 
chercher  fortune  après  un  voyage,  semble-t-il,  assez  court. 
On  trouvera  du  reste  le  nom  même  de  cette  ville  dans  notre 
texte,  mais  il  n'y  a  aucune  conclusion  à  tirer  de  cette  men- 
tion, parce  qu'elle  se  trouve  dans  un  passage  certainement 
interpolé. 

Pouzzoles  a  paru  également  remplir  les  conditions  vou- 
lues :  c'était  un  port  de  mer  très  peuplé,  très  commerçant, 
où  l'élément  grec  était  important;  c'était  en  outre,  autre 
particularité  mentionnée  par  le  Safijricon,  un  municipe; 
enfin  l'argot  qu'on  y  parlait  ne  devait  pas  être  très  diffé- 
rent de  celui  de  Naples,  Mais  cette  dernière  hypothèse 
se  base  sur  ce  fait  établi  que  Pouzzoles,  jusqu'au  temps 
de  Néron,  fut  le  véritable  port  de  Rome  ;  ce  ne  fut  qu'un 
peu  plus  tard  qu'elle  tomba  en  décadence,  à  la  suite  de*^ 
travaux  entrepris  pour  faire  d'Ostie  une  grande  ville  mari- 
time. Elle  n'a  donc  toute  sa  valeur  que  pour  qui  consent 
à  admettre  que  Pétrone  et  ses  héros  étaient  des  contem- 
porains   de    Néron. 

Cumes,  et  Misène,  proposée  par  Mommsen,  remplissent 
aussi  les  conditions  voulues. 

Sur  ce  point  encore,  il  est  plus  facile  de  critiquer  toutes 


INTRODUCTION  31 


les  solutions  proposées  que  d'apporter  la  moindre  précision 
présentant  le  moindre  degré  de  certitude. 

C'est  encore  au  chevalier  du  Theil  que  nous  allons  deman- 
der de  nous  donner  les  raisons  qui  militent  en  faveur  de 
Xaples  et  de  replacer  les  personnages  dans  leur  cadre  : 

«  En  quel  lieu  pouvons-nous  placer  la  scène,  au  mo- 
ment où  elle  s'ouvre  pour  nous  ?  Je  ne  sais  si  rien  peut 
démontrer  qu'elle  doive  être  censée  à  Rome;  disons  plus  : 
je  reste  persuadé  que  Rome  est  précisément  l'endroit  où 
on  ne  peut  en  aucune  manière  la  supposer.  Il  me  paraît 
permis  de  conjecturer  que  Pétrone  l'avait  placée  à  Naples, 
ville  assez  considérable  pour  qu'il  y  eût  des  gymnases, 
consacrés  aux  exercices  tant  de  l'esprit  que  du  corps  et 
dignes  d'être  comparés  à  ce  que  Rome  peut  avoir  eu  de 
plus  remarquable  en  ce  genre.  Dans  les  fragments  authen- 
tiques, rien  de  ce  qui  précède  le  lambeau,  le  plus  ancienne- 
ment publié,  du  Festin  de  Trimalcion  n'empêche  d'ad- 
mettre une  pareille  conjecture.  Elle  peut  (que  di?-je!) 
elle  doit  convenir  à  ceux  mêmes  qui  soutiendront  le  plus  for- 
tement l'authenticité  du  long  morceau  (à  ce  qu'on  a  pré- 
tendu) trouvé,  le  siècle  dernier,  à  Trau.  A  chaque  page 
de  ce  morceau,  certaines  phrases  forcent  à  supposer  que 
le  lieu  du  festin  est  une  espèce  de  maison  de  campagne, 
du  moins  une  maison  située,  ou  proche,  ou  dans  une  ville 
à  laquelle  convenait  la  dénomination  de  colonie,  et  qui 
devait  être  elle-même  voisine  dune  autre  ville  plus  consi- 
dérable et  maritime  :  je  dis  voisine:  de  manière  à  ce  que, 
dans  l'espace  de  peu  d'heures,  on  pût  en  rev^'nir  à  pied  dans  la 
grande  ville  dont  je  parle.  Enfin,  lorsque,  en  unissant  ce 
même  morceau  au  reste  de  l'ouvrage,  on  rentre  dans  la 
lecture  des  anciens  fragments,  on  se  sent,  pour  ainsi  dire, 
contraint  de  regarder  les  acteurs  comme  habitant  une  ville 
tout  à  la  fois  très  vaste,  très  peuplée  et  pourvue  d'un  port 
sur  la  mer  où,  par  la  suite/  on  les  voit  s'embarquer. 

«  Je  supposerai  donc  que  le  portique  et  la  classe  dont 


32  l'œuvre    de    PÉTRONE 


il  est  fait  mention  dès  le  troisième  chapitre  des  fragments 
authentiques,  dans  les  éditions  les  plus  connues,  étaient 
des  édifices  napolitains,  où  naturellement  avaient  dû  se 
rendre  Encolpe,  Ascylte  et  Giton,  venus  depuis  peu  de 
temps  à  Nai)les,  pour  y  perfectionner  des  ;,études  qui  pou- 
vaient devenir  utiles  à  leur  fortune  et  peut-être  aussi  pour 
d'autres  raisons.  J'ai  dit,  venus  depuis  peu  de  temps  : 
c'est  ainsi  ciu'on  expliquera  qu'aucun  d'entre  eux  ne  con- 
naissait encore  le  chemin  de  leur  auberge  et  ne  pouvait 
Ja  retrouver  quand  ils  en  étaient  une  fois  éloignés. 

«  Là,  sans  doute,  ils  suivaient  plus  particulièrement 
Je  cours  d'éloquence  d'un  professeur  accrédité  que  Pétrone 
leur  fait  désigner  sous  le  nom  d'Agamemnon,  et  qu'il  fait 
représenter  par  Encolpe  comme  un  personnage  doué  de 
quelque  mérite  réel,  mais  ne  laissant  pas  de  prêter  au  ridi- 
vcul*  ainsi  qu'à  la  -censure. 

«  Selon  l'usage  dont  il  a  été  parlé  plus  haut,  nos  trois 
écoliers,  ainsi  que  leurs  camarades  de  classe,  se  trouvaient 
quelquefois  invités  à  des  repas  somptueux,  soit  séparé- 
ment, soit  ensemble,  à  la  suite  du  professeur  dont  ils  pre- 
naient les  leçons;  et  bien  que  Giton,  comme  on  l'a  déjà 
observé,  puisse  paraître  avoir  toujours  joué  un  rôle  subal- 
terne, tenant  sinon  de  l'esclavage,  du  moins  de  la  domes- 
ticité, cependant  on  le  voit  reçu  partout  comme  l'égal 
ou  comme  le  compagnon  d'études  et  de  plaisirs  des  deux 
autres.  C'est  ainsi  que,  particulièrement,  peu  après  l'époque 
joù  commencent  les  fragments  authentiques,  toute  la  société, 
Encolpe,  Ascylte,  Giton  et  plusieurs  de  leurs  camarades 
de  classe,  entre  autres  un  certain  Menelaus,  se  trouvent 
engagés  quelques  jours  d'avance  au  grand  souper  que 
devait  donner  ce  personnage  extraordinaire,  ce  Trimal- 
■cion,  dont  le  rôle,  ni  bien  frappant,  ni  bien  étendu  dans 
ces  fragments,  est  aussi  considérable  que  difficile,  pour 
ne  pas  dire  impossible  à  expliquer,  dans  le  long  morceau, 
qui  nous  est  connu  uniquement  depuis  la  prétendue  décou- 


INTRODUCTION'  33 


verte  du  manuscrit  de  Trau.  Tous  ces  étudiants  devaient 
se  rendre  à  l'invitation  avec  leur  professeur,  leur  maître 
commun,  Agamemnon.  « 

Dans  le  caractère  de  Trimalcion  et  de  ses  hôtes,  dans 
'eur  exubérance  et  leur  cynisme,  dans  leur  naïveté  et  leur 
canaillerie,  dans  ^eur  langage  même,  du  Theil  croit  recon- 
naître la  populace  napolitaine  telle  qu'elle  est  encore  aujour- 
d'hui    : 

«  Que  l'on  observe,  dit-il,  le  caractère  de  Trimalcion, 
on  y  reconnaîtra  un  charlatan  crapuleux,  un  de  ces  honunes 
que  les  Italiens  qualifient  proprement  de  goffi,  un  vrai 
modèle...  de  ces  caractères  dépeints  par  Xic.  Aminta.  L'au- 
teur du  roman  satirique  ne  représente-t-il  pas  Trimalcion, 
réunissant  dans  son  festin  l'abondance  et  la  profusion, 
au  plus  mauvais  goût  pour  le  clioix  des  mets,  à  la  malpro- 
preté du  service,  à  la  grossièreté  et  à  l'incivilité  de  ses 
manières,  qui,  toutefois,  semblent  partir  d'un  cœur  assez 
bon  ?  Presque  tout  le  dialogue  de  ce  festin...  respire,  si 
l'on  peut  s'exprimer  ainsi,  un  goût  de  terroir  napolitain.  » 

IV.  Discussions  sur  le  Satyricon.  —  L'interprétation 
du  Satyricon  a  soulevé  des  difficultés  et  des  discussions  fort 
naturelles  si,  comme  nous  inclinons  à  le  croire,  il  est  l'œuvre 
de  plusieurs  auteurs  et  même  de  plusieurs  temps,  parfois 
assez  déconcertantes  s'il  faut  y  voir,  au  contraire,  l'ouvrage 
incomplet  sans  doute,  mais  pourtant  homogène,  d'un  écri- 
vain unicpie. 

Nous  empruntons  à  l'opuscule,  devenu  très  rare,  de 
J.-N.-M.  de  Guérie,  Recherches  sceptiques  sur  le  Satyricon 
et  sur  son  auteur,  un  excellent  résumé  de  ces  débats  qui  por- 
tent à  la  fois  sur  l'objet,  sur  le  titre  et  sur  le  style  de  l'ouvrage. 

I.  Objet  du  Satyricon.  —  «  J'ai  réfuté  ceux  qui  regar- 
dent l'ouvrage  de  Pétrone  comme  la  satyre  de  Néron; 
n'en  parlons  plus.  D'autres  ont  cru   reconnaître  le  vicieux 


34  l'œi'viu-:  de  pétrone 


Claude  dans  Trinialcion,  Agrippine  dans  Fortunata,  Lucain 
dans  Euniolpe,  Sénèque  dans  Agameninon  :  Tiraboski,  Bur- 
mann  et  Dotteville  seml)lent  i)encher  de  ce  côté  (1).  Selon 
les  deux  Valois,  le  Satyricon  n'est  que  le  tableau  ordinaire 
de  la  vie  humaine,  une  vérital)lc  IMcnippée,  mêlée  de  prose 
et  de  vers,  dans  le  goût  de  Varron,  une  satyre  générale  des 
ridicules  et  des  vices  qui  appartiennent  à  tous  les  peuples, 
à  tous  les  temps.  Quelques-uns  ont  presque  fait  de  Pétrone 
un  casuiste  ;  ils  y  voient  à  chaque  page  des  sermons  très 
édifiants;  et  le  Satyricon  est,  à  leur  avis,  un  traité  complet 
de  morale,  qui  vaut  bien  celui  de  Nicole.  C'est  du  moins 
ce  que  semljle  insinuer  Burmann,  quand  il  appelle  Pétrone 
virum  sanctissimiim.  L'ingénieux  Saint-Evremond  a  réfuté, 
d'une  manière  agréable,  ce  dernier  sentiment.  A  l'appui 
de  cet  écrivain,  Leclerc,  toujours  caustique,  ajoute  avec  un 
peu  d'humeur  :  «  Que  dirait-on  d'un  peintre  qui,  pour 
inspirer  l'horreur  du  vice,  tracerait  avec  toute  la  délicatesse 
possible  les  postures  de  l'Arétin?»  Enfin,  si  l'on  en  croit 
Macrobe,  le  Satyricon  est  un  pur  roman  dont  l'unique  but  est 
de  plaire. 

«  Je  ne  vois  pas  trop  ce  qu'on  pourrait  opposer  à  l'au- 
torité de  Macrobe.  Il  fut  l'écrivain  du  quatrième  siècle  le 
plus  versé  dans  la  connaissance  de  l'antiquité;  sa  saga- 
cité dans  la  critique  égalait  sa  vaste  érudition.  Il  vivait 
dans  un  temps  où  l'on  ne  pouvait  encore  avoir  perdu  le 
secret  du  Satyricon,  s'il  eût  renfermé  quelque  mystère. 
Son  opinion  individuelle  peut  donc  ici  passer  pour  celle 
de  ses  contemporains,  et,  dans  le  cas  où  l'une  eût  dilTéré 
de  l'autre,  un  auteur  aussi  judicieux  aurait-il  manqué  d'ex- 
poser au  lecteur  les  motifs  qui  l'engageaient  à  s'écarter  du 
sentiment  général  ?  Parmi  les  modernes,  Huet,  Leclerc, 
Basnage  se  sont  rangés  à  l'avis  de  Macrobe.  Défions-nous 
de  ces  esprits  systématiques  ou  malins,  qui  se  plaisent  à 
torturer  un  auteur  pour  lui  faire  penser  ce   qu'ils   eussent 

(1)  Lavaur  inlilulc  sa  Iraduclion  :  Histoire  sccretle  de  Xtron  J 


INTRODUCTION  35 


dit  :  leur  pupitre  est,  en  fait  de  critique,  le  lit  de  fer  de  Pro- 
custe.  La  Bruyère  riait  sous  cape  des  prétendues  clefs  ajus- 
tées à  ses  Caractères  par  des  devins  en  défaut.  Peut-être, 
un  jour,  tirant  Artamène  ou  Clélie  de  la  poussière,  quelques 
savants  en  us  les  publieront  tour  à  tour  grossis  de  nou- 
veaux tomes;  et  pour  prouver  que  Louis  XIV  est  Cyrus  ou 
Porsenna,  ils  joindront  aux  fadeurs  de  Scudéry,  avec  leurs 
propres  visions,  les  varionim  des  commentateurs. 

IL  Forme  du  Satyricon.  —  «  L'Espagnol  Joseph- Antoine 
Gonsalle  de  Sallas  a  fait  jadis  une  belle  dissertation  sur 
ce  seul  mot  Satyricon.  Son  étymologie  est-elle  grecque  ou 
latine  ?  Grande  question  parmi  les  érudits.  Voici  ce  qu'Hein- 
sius,  Scaliger  et  plusieurs  autres  allèguent  en  faveur  de  la 
première  opinion.  Les  Grecs  appelaient  satyriques  certains 
drames,  moitié  sérieux,  moitié  bouffons,  dans  lesquels 
les  acteurs,  le  visage  barbouillé  de  lie,  imitaient  les  danses 
grotesques,  ainsi  que  les  propos  un  peu  lestes  des  divini- 
tés des  bois,  et  tournaient  en  ridicule,  dans  la  personne 
des  magistrats  et  des  riches,  les  véritables  dieux  de  la  terre. 
Ces  drames  eurent  cours  longtemps  encore  après  Thespis  : 
il  nous  en  reste  un  modèle  dans  le  Polyphème  d'Euripide. 
D'après  cette  hypothèse,  notre  mot  satyre  vient  du  grec 
SaTJooç,  faune  ou  satyre  ;  il  doit  alors  s'écrire  par  un  y  (1). 

«  Casaubon,  Spanheim  et  Dacier  ne  manquent  point 
d'arguments  pour  combattre  Heinsius  et  Scaliger.  Ils 
dérivent  satyre  du  latin  satura  (plat  rempli  de  différents 
mets)  (2).  Si  vous  demandez  quelle  analogie  peut  exister 
entre  un  plat  rempli  de  différents  mets  et  les  satyres  d'Ho- 
race, par  exemple,  on  vous  répond  que  ce  genre  de  poésie 
est  farci,  pour  ainsi  dire,  de  quantité  de  choses  diverses, 


(1)  Les  manuscrits  poricnt  les  uns  Satijricon,  les  autres  Satiricon. 

(2)  Comparez  à  nos  expressions  françaises  :   Œuvres  mêlées.  Mé- 
langes. 


36  i/œuvrf.  DI-:  pétroxi-: 


comme  s'exprime  éléqamment  Porphyrion,  miillis  et  variis 
rébus  hoc  carmen  re/ertnm  est  (1). 

«  Le  vulgaire  des  écrivains,  gens  dénués  d'érudition, 
ont  simplement  distingué  la  satyre  en  deux  espèces.  L'une, 
ont-ils  dit,  tend  directement  à  réformer  les  mœurs  ou  à 
ridiculiser  les  travers  de  l'esprit  humain.  C-eux  qui  la 
craignent  l'accusent  de  misanthropie  ou  de  malignité.  C'est 
sans  doute  pour  adoucir  l'austérité  du  précepte  ou  l'acerbe 
du  sarcasme  qu'elle  emprunte  à  la  poésie  les  grâces  de  son 
langage.  Sœur  cadette  de  la  comédie,  elle  n'en  diffère 
que  dans  sa  forme.  Elle  est  plus  courte  et  n'est  pas  essen- 
tiellement dramatique.  Horace,  Juvénal  et  Perse  ont  porté 
dans  Rome  cette  espèce  de  satyre  à  sa  perfection  ;  elle  n'a 
point  dégénéré  en  France  sous  la  plume  des  Régnier,  des 
Boileau,    des    Gilbert. 

»  La  seconde  espèce  de  satyre  est  celle  qu'on  nomme 
Ménippce.  Le  plus  savant  des  Romains,  Varron,  la  mit 
en  honneur  chez  ses  concitoyens.  Si  son  but  est  également 
d'instruire,  elle  y  vise  par  des  détours  plus  cachés  :  plaire 
est  son  premier  désir,  l'instruction  chez  elle  n'est  que  secon- 
daire. Ses  tableaux  plus  variés  embrassent  toutes  les  scènes 
de  la  vie,  comme  toutes  les  branches  de  la  littérature.  Son 
caractère  distinctif  est  un  mélange  agréable  de  ])rose  et 
de  vers.  La  fiction  est  son  arme  favorite  ;  sa  marche  appro- 
che de  cells  du  roman  dont  elle  usurpe  impunément  l'étendue. 
Elle  caresse  plus  souvent  qu'elle  n'cgratigne;  et  pour  faire 
aimer  la  vertu,  elle  lafïuble  quelquefois  des  livrées  de  la 
folie.  L' Apocotokyntosis  de  Sénèque,  le  Misopogon  de  l'em- 
pereur Julien,  la  Consolation  de  Boêcc  sont  autant  de  Ménip- 
pées.  La  France  peut  leur  comparer  sans  honte  le  Panta- 
gruel de  Rabelais,  le  Cathoticon  d' Espagne,  la  Pompe  funèbre 
(Je  Voiture,  par  Sarrazin. 


(1)  Chez  Eniiius  la  satire  élalt   également   caractérisée   par  le  mc- 
Icinijc  de  dinéreiils  mètres. 


INTRODUCTION  37 


«  Aux  yeux  de  ceux  pour  qui  les  disputes  de  mots  ne 
sont  que  de  doctes  àneries,  Rome  paraîtra  peut-être  rede- 
vable à  la  Grèce  de  ces  deux  espèces  de  satyres.  Varron,  de 
son  aveu  même,  avait  imité  INIénippe  le  Cynique;  et  les 
siLyres  du  second  genre  s'appellent  encore  aujourd'hui 
Ménippées,  du  nom  du  philosophe  grec.  Pour  la  satyre 
du  premier  genre,  les  Grecs  lui  avaient  donné  le  nom  de 
Silles  ;  et  les  fragments  de  Silles  de  Timon  le  Phliasien, 
sceptique  célèbre  par  ses  vers  mordants  contre  les  dogma- 
tiques, prouvent  assez  que  la  Grèce  avait  ses  Lucile  et  ses 
Horace.  N'était-ce  donc  pas  une  satyre,  ces  iambes  lancés 
par  le  Grec  Sotade  contre  Ptolémée-Philadelphe;  ces  iambes 
cruels  qui  mirent  en  fureur  leur  royale  victime,  et  firent 
enfin  précipiter  dans  le  Nil  leur  malheureux  auteur  ?  Main- 
tenant personne  n'ignore  que  Lucile,  Pacuve,  Ennius  même, 
ne  parurent  qu'après  Ptolémée-Philadelphe  ;  or,  Timon 
et  Sotade  florissaient  sous  ce  prince.  Les  Grecs  connurent 
donc  la  satyre  proprement  dite  ;  ils  la  connurent  donc 
même  avant  les  Romains.  Ainsi  la  satyre  fut  d'abord  à 
Rome  ce  qu'elle  avait  été  dans  Athènes  :  la  seule  différence 
qui  la  distingua  par  la  suite  chez  ces  deux  peuples,  c'est 
qu'en  changeant  de  forme,  elle  retint  en  Italie  son  nom  pri- 
mitif, tandis  c^u'elle  prenait  tour  à  tour  chez  les  Grecs  celui 
de  Silles  ou  de  Ménippée. 

«  Les  mots  ne  tiennent  pas  toujours  ce  que  leur  étymo- 
logie  promet;  l'usage,  ce  tyran  des  langues,  est  plus  fort 
que  les  grammairiens,  et  souvent  l'expression  est  la  même 
quand  la  chose  a  changé.  Charmé  de  la  marche  libre  et 
facile  que  donnait  à  la  Ménippée  le  mélange  des  vers  et 
de  la  prose,  les  Romains  s'accoutumèrent  insensiblement 
à  désigner  par  son  nom  les  écrits  revêtus  de  la  même  forme, 
quoique  éloigné  de  son  caractère  original.  Histoirer,  romans, 
philosophie,  morale,  tout  fut  bientôt  de  son  ressort.  On 
oublia  qu'elle  était  née  caustique,  pour  ne  plus  voir  en  elle 
qu'une  ingénieuse  babillarde.  Pourvu  que,  dans  un  même 


L  ŒUVRE    DE    PETRONE 


ouvrage,  elle  semât  avec  esprit  et  les  vers  et  la  prose  (1), 
on  lui  pardonna  de  ne  plus  médire  ;  en  dépit  de  son  change- 
ment, elle  resta  Ménippée.  Cette  satyre  n'est  donc  point 
essentiellement  mordante.  Celle  même  de  Varron,  quoique 
plus  proche  de  son  origine,  montre  rarement  le  vice  cou- 
vert de  ridicule  ou  d'opprobre.  Sa  philosophie  badine  plus 
qu'elle  ne  dogmatise  ;  elle  cache  sous  les  fleurs  les  épines 
de  l'érudition,  et  ses  leçons  de  morale,  elle  ne  les  donne 
ciu'en  se  jouant.  La  satyre  chez  Pétrone  est  encore  |  lus 
indulgente.  Ne  cherchez  pas  en  elle  un  pédagogue  :  enfant 
gâté  d'Epicure,  sa  malignité  s'endort  auprès  du  vice  aimable; 
craignez  qu'elle  ne  s'éveille  aux  sermons  de  la  sagesse. 
Près  de  Pétrone,  l'âne  d'Apulée  est  un  Caton.  Il  censura 
fort  bien  les  travers  de  son  siècle  :  cependant,  il  n'a  pas 
l'honneur  de  siéger  parmi  les  satyriques.  Cet  âne,  content 
de  parler  mieux  que  certains  hommes,  négligea  d'employer 
le  langage  des  dieux;  et,  je  l'ai  déjà  dit,  il  n'est  point  de 
Ménippées  sans  le  mélange  de  la  prose  et  des  vers. 

«  Pétrone  ne  pouvait  choisir  pour  son  roman  une  forme 
de  composition  plus  variée,  plus  agréable  que  celle  de  la 
Ménippée;  aussi  n'y  manqua-t-il  point,  et  voilà  sans  doute 
tout  le  mystère  du  Satyricon  (2).  Quant  à  la  désinence  du 
mot,  les  Latins,  selon  Gonsalle  de  Sallas,  ont  fait  salyricon 
de  satyra,  comme  ils  faisaient  épigrammaiion  d'cpigrainma, 
elegidarion  d'elegia;  le  diminutif  ne  changeait  rien  d'essen- 
tiel dans  l'objet  principal  de  l'expression,  il  annonçait  seu- 
lement dans  le  dérivé  moins  de  prétention  et  plus  d'enjoue- 
ment. Peut-être  aimeriez-vous  mieux  la  leçon  de  Rollin, 
Baillet,  Burmann  et  autres  :  ils  font  longue  la  dernière  du 

(1)  Elle  admet  aussi,  comme  le  fait  remarquer  M.  Collignon,  «  le 
mélange  des  termes  nobles  et  du  langage  populaire  »,  et  «  autorise 
l'imitation  de  beaucoup  de  styles  divers  ». 

(2)  La  grande  originalité  de  I^étrone,  dit  M.  Collignon,  nous  paraît 
consister...  à  avoir  emprunté  le  cadre  de  l'ancienne  Ménippée  pour 
y  faire  entrer  un  genre  nouveau  (le  roman  de  mœurs).  (Collignon, 
Étude  sur  Pétrone,  Paris,  1892,  p.  20.) 


INTRODUCTION  39 


Satijricon,  et  la  prononcent  comme  l'oméga  des  Grecs.  Dans 
cette  hypothèse,  le  Satijricon  serait  un  recueil  de  satyres  (1).  » 
Mais  l'omicron  n'en  fait  qu'un  innocent  badinage;  je  suis 
pour   l'omicron   (2). 

m.  Style  du  Satyricon.  —  «  Le  style  de  Pétrone  a  trouvé 
des  censeurs,  même  parmi  les  meilleurs  juges  en  cette 
matière.  «  Quoique  Pétrone,  dit  Huet,  paraisse  avoir  été  un 
grand  critique  et  d'un  goût  exquis,  son  style,  pourtant, 
ne  répond  pas  tout  à  fait  à  la  délicatesse  de  son  jugement. 
On  y  remarque  quelque  affectation;  il  est  un  peu  trop 
peint  et  trop  étudié  ;  il  dégénère  de  cette  simplicité  natu- 
relle et  majestueuse  de  l'heureux  siècle  d'Auguste.  Peut- 
être  doit-il  une  partie  de  sa  réputation  à  la  liberté  de  ses 
portraits  ;  il  aurait  été  moins  lu  s'il  avait  été  plus  modeste. 
Rollin  porte  à  peu  près  le  même  jugement  ;  et  Rapin  assure 
que  Pétrone,  s'il  donne  quelquefois  d'excellents  préceptes 
d'éloquence,  ne  les  suit  pas  toujours.  Valois  croyait  remar- 
quer dans  son  style  un  air  un  peu  étranger;  il  se  servait 
même  de  cet  argument  pour  prouver  que  notre  auteur 
était  Gaulois  et  qu'il  vécut  après  Suétone.  Saumaise  ne 
trouve  dans  les  fragments  de  Pétrone  que  des  extraits  faits 
sans  goût  par  quelques  libertins  obscurs  du  Bas-Empire. 
«  Pétrone,  dit  Bayle,  est  moins  dangereux  dans  ses  tableaux 
trop  nus  que  dans  les  délicatesses  dont  Bussi-Rabutin  les 
a  revêtus  ;  la  galanterie  se  présente,  dans  les  Amours  des 
Gaules,  sous  des  formes  bien  plus  aimables  que  dans  le 
Satyricon.  »  Aux  yeux  de  Voltaire,  cet  ouvrage  n'est  pas 
plus  un  modèle  de  style  qu'il  n'est  l'histoire  secrète  de 
Néron;  les  suppôts  de  nos  tavernes  tiennent,  à  l'entendre, 

(1)  Il  faudrait  comprendre  :  Satyricon  avec  liber,  livre,  sous- 
entendu,  comme  on  a  le  Poimenicon  de  Longus,  Y Ephesiacon  de 
Xénophon  d'Éphèse,  YMthiopicon  d'Héliodore. 

(2)  Bucheler  Intitule  simplement  l'ouvrage  :  Satirœ,  d'après  plu- 
sieurs manuscrits.  D'autres  portent  Sntirici  ou  Satyri  liber. 


40  l'œuvre   de    PÉTRONE 


des  discours  plus  honnêtes  que  les  convives  de  Trinialcion  ; 
à  l'exception  de  quelques  vers  heureux,  de  deux  ou  trois 
contes  agréables,  tout  le  livre  n'est  qu'un  anii^s  confus 
d'images  ampoulées  ou  lascives,  d'érudition  ou  de  débauches. 
Selon  Baillet  et  Tiraboski,  on  y  rencontre  des  tours  ingé- 
nieux et  de  jolies  pensées;  mais  ces  beautés  sont  obscurcies 
par  l'inégalité  du  style,  par  des  mots  barbares,  par  des 
récits  on  l'on  ne  comprend  rien.  C'est  peut-être,  ajoutent- 
ils,  la  faute  des  copistes  ;  mais  l'ouvrage,  en  somme,  ne 
méritait  pas  les  peines  qu'on  s'est  données  pour  en  recher- 
cher et  recoudre  les  lambeaux.  Leclerc  maltraite  encore 
plus  Pétrone.  Mais  c'est  trop  longtemps  parler  de  ses  détrac- 
teurs; écoutons  enfm  ses  panégyristes. 

«  A  la  tête  des  nombreux  admirateurs  de  Pétrone  mar- 
chent Vossius  et  Douza,  Turnèbe  et  Pithou,  Briet  et 
Ronsin.  Les  censures  même  h^s-.rdées  contre  Pétrone 
sont  mêlées,  disent-ils,  d'éloges  arrachés  par  la  force  de 
la  vérité  ;  et,  dans  la  bouche  d'un  ennemi,  la  louange  est 
d'un  bien  plus  grand  poids  que  les  reproches.  Cette  bar- 
barie même  et  cette  bassesse  d'expression,  qui  paraissent 
défigurer  quelquefois  le  stj^le  de  Pétrone,  sont  aux  yeux 
de  Ménage  le  chef-d'œuvre  de  l'art  ;  il  ne  les  a  placées  que 
dans  la  bouche  des  valets  et  des  débauchés  sans  délicatesse. 
Voyez,  au  contraire,  avec  quelle  élégance  il  fait  parler 
les  gens  de  la  bonne  compagnie.  Pétrone  donne  à  chacun 
de  ses  acteurs  le  langage  qui  lui  convient.  Ce  mérite  est 
d'autant  plus  précieux  qu'il  est  plus  rare  ;  et  les  ombres 
qu'un  peintre  habile  répand  dans  ses  tableaux  en  rendent 
les  beautés  plus  saillantes.  Barthius  trouve  réunies  dans 
Pétrone  seul,  quand  il  n'est  pas  défiguré  par  l'ignorance 
des  copistes,  toutes  les  finesses  de  Plante,  toutes  les  grâces 
de  Cicéron;  et  Juste  Lipse  l'appelle  aiiclor  purissimœ  impii- 
ritatis.  Telle  était  l'admiration  du  vainqueur  de  Bocroi  pour 
Pétrone,  qu'il  pensionnait  un  lecteur,  uniquement  chargé  de 
lui    réciter  le  Salyricon.  En  parlant  du  poème  de  la   Guerre- 


INTRODUCTION  41 


civile,  dans  lequel  Pétrone,  dit-on,  prétendit  lutter  contre 
Lucain,  l'abbé  Desfontaines  s'écrie  :  «  Quelle  finesse  dans 
la  peinture  des  vices  des  Romains  et  des  défauts  de  leur 
gDUvernement  !  que  d'esprit  dt.ns  ses  fictions  !  Ces  beautés 
sjnt  relevées  par  un  stvle  mâle  et  nerveux,  en  faveur  duquel 
on  doit  pardonner  au  poète  quelques  fautes  contre  l'élo- 
cution,  et  certains  traits  qui  sentent  le  rhéteur.  »  Fréron, 
dont  le  goût  fut  presque  toujours  d'accord  avec  la  raison 
(|uand  il  ne  jugea  que  les  anciens,  parle  de  Pétrone  dans 
le  sens  de  Desfontaines  :  «  Son  pinceau,  dit-il,  respire  par- 
tout la  chaleur  de  l'imagination  et  la  délicatesse  de  l'esprit; 
il  est  riant  dans  ses  descriptions,  coulant,  net  et  facile  dans 
sa  narration,  admirable  dans  ses  vers,  et,  ce  qui  le  carac- 
térise plus  particulièrement,  il  est  toujours  fin  et  délicat 
en  fait  de  galanterie,  quand  il  parle  de  celle  que  la  nature 
avoue.  »  Je  fais  grâce  des  éloges  prodigués  à  Pétrone  par  ses 
différents  traducteurs,  ils  pourraient  paraître  suspects;  mais 
on  me  permettra,  du  moins,  d'opposer  à  ses  censeurs  les 
suffrages  de  Saint-Evremond.  De  tous  les  panégyristes  de 
Pétrone,  aucun  n'eut  plus  de  ressemblances  morales  avec  son 
héros  que  cet  ingénieux  épicurien  ;  et  comme  nul  n'apprécia 
notre  auteur  avec  plus  de  connaissance  d?  cause,  nul  aussi 
ne  l'a  vanté   avec  plus  d'esprit. 

«  Ce  n'est  pourtant  pas  sans  quelque  injustice  peut- 
être,  ou  du  moins  sans  un  peu  de  prévention,  que  Saint- 
Evremond,  après  Douza,  semble  élever  au-dessus  de  la 
Pharsale  VEssai  de  Pétrone  sur  la  Guerre  civile,  et  même 
son  Fragment  de  la  guerre  de  Troie.  Mais,  si  le  premier  de 
ces  morceaux,  à  peine  composé  de  trois  cents  vers,  ne  peiit 
être  mis  en  parallèle  avec  aucun  poème  en  dix  chants,  il 
n'en  étincelle  pas  moins  de  beautés  sublimes.  Quant  au 
fragment  de  la  prise  de  Troie,  son  seul  défaut  peut-être 
est  de  rappeler  un  des  plus  beaux  épisodes  de  l'Enéide  : 
sans  le  Laocoon  de  Virgile,  celui  de  Pétrone  pourrait  passer 
pour    un    chef-d'œuvre. 


42  l'œUVRF.    de    PÉTRONE 


«  Voilà  sans  doute  de  quoi  contrebalancer  les  reproches 
qu'on  a  pu  faire  au  style  de  Pétrone.  Je  n'ai  parlé  que  de 
ses  vers  ;  sa  prose  est  peut-être  plus  élégante  encore.  Oui 
ne  sait  (jue  La  Fontaine  lui  doit  son  joli  conte  de  la  Matrone 
d'Ephèse ;  et  Bussi-Rahutin,  en  transportant  dans  les  Amours 
des  Gaules  l'épisode  piquant  de  Polyœnos  et  de  (".ircé,  n'a 
chanpé  que  le  nom  des  acteurs.  .Je  ne  prétends  point  fixer 
la  place  que  doit  occuper  Pétrone  ;  mais  qu'il  me  soit  per- 
mis de  faire  observer  en  passant  que  la  critique  n'a  jamais 
rien  trouvé  fie  sacré.  Scioppius  n'a-t-il  pas  traité  Phèdre  de 
barbare,  et  Cicéron  de  visigoth  ?  Selon  Claude  Duverdier, 
Horace  est  raboteux,  et  Virgile  fourmille  de  solécismes. 
Tassoni  a  rencontré,  dit-il,  cinq  cents  absurdités  dans 
Homère  ;  et,  parmi  nous,  l'aimable  Deshoulières  préféra 
Pradon  à  Racine.  M^'^  de  Sévigné  ne  s'est  pas  montrée 
plus  indulgente  envers  l'auteur  de  Phèdre  et  d'Athalie. 
La  multiplicité  des  critiques,  leur  autorité  même,  ne  forment 
donc  pas  toujours  une  présomption  défavorable  contre 
l'ouvrage  critiqué. 

<'.  Résumons-nous  :  1°  Pétrone,  sans  doute,  n'a  vouhi 
faire  qu'un  roman  ;  2°  Le  Satyricon  peut  être  classé  parmi 
les  iMénippées  ;  3°  Son  style  est  mêlé  de  beautés  et  de  défauts  ; 
mais  risquerait-on  beaucoup,  en  attribuant  les  beautés  à 
Pétrone,  et  les  défauts  à  ses  copistes  ?  » 

V.  Valeur  morale  et  littéraire.  —  Parmi  tant  de  jugements 
divers  portés  sur  notre  auteur,  deux  sont  restés  célèbres, 
celui  de  Saint-Evremond  et  celui  de  Voltaire,  l'un  très  favo- 
rable à  Pétrone,  l'autre  assez  sévère.  Comme  il  faut  les 
aller  chercher  dans  les  œuvres  complètes  des  deux  grands 
écrivains,  nous  croyons  être  utiles  —  et  agréables  —  au 
lecteur,  en  les  reproduisant  in  extenso. 

Saint-Evremond  est  le  champion  le  plus  autorisé  et  le 
plus  radical  de  la  thèse  classique  :  il  identifie  le  favori  de 
Néron  et  l'auteur  du  Satyricon  et  associe  l'homme  et  l'œuvre, 


PL.    II 


La  Noce  de   Gitox, 


(Sauvé,  inv.) 


INTRODUCTION  43 


toute  l'œuvre  prise  en  bloc,  dans  une  même  admiration. 
C'est  dans  son  essai  Sur  Pétrone  qu'il  convient  de  cher- 
cher l'expression  la  plus  forte  et  aussi  la  plus  séduisante 
de  la  théorie  que  nous  combattons. 

I.  L'homme.  —  «  Pour  juger  du  mérite  de  Pétrone,  je 
ne  veux  que  voir  ce  qu'en  dit  Tacite;  et  sans  mentir,  il 
faut  bien  que  c'ait  été  un  des  plus  honnêtes  hommes  du 
monde,  puisqu'il  a  obligé  un  historien  si  sévère  de  renon- 
cer à  son  naturel,  et  de  s'étendre  avec  plaisir  sur  les  louanges 
d'un  voluptueux.  Ce  n'est  pas  qu'une  volupté  si  exquise 
n'allât  autant  à  la  délicatesse  de  l'esprit  qu'à  celle  du  goût. 
Cet  enidito  liixu,  cet  arbiter  elegantiarum  (1),  est  le  carac- 
tère d'une  politesse  ingénieuse,  fort  éloignée  des  sentiments 
grossiers  d'un  vicieux  :  aussi  n'était-11  pas  si  possédé  de 
ses  plaisirs,  qu'il  fût  devenu  incapable  des  affaires;  la  dou- 
ceur de  sa  vie  ne  l'avait  pas  rendu  ennemi  des  occupations. 
Il  eut  le  mérite  d'un  gouverneur  dans  son  gouvernement 
de  Bithynie,  la  vertu  d'un  consul  dans  son  consulat  :  mais 
au  lieu  d'assujettir  sa  vie  à  sa  dignité,  comme  font  la  plupart 
des  hommes,  et  de  rapporter  là  tous  ses  chagrins  et  toutes 
ses  joies,  Pétrone,  d'un  esprit  supérieur  à  ses  charges,  les 
ramenait  à  lui-même;  et  pour  m'expliquer  à  la  façon 
de  Montaigne,  il  ne  renonçait  pas  à  l'homme  en  faveur 
du  magistrat.  Pour  sa  mort,  après  l'avoir  bien  examinée, 
ou  je  me  trompe,  ou  c'est  la  plus  belle  de  l'antiquité.  Dans 
celle  de  Caton,  je  trouve  du  chagrin,  et  même  de  la  colère. 
Le  désespoir  des  affaires  de  la  répubhque,  la  perte  de  la 
liberté,  la  haine  de  César,  aidèrent  beaucoup  sa  résolution  ; 
et  je  ne  sais  si  son  naturel  farouche  n'alla  point  jusqu'à 
la  fureur,  quand  il  déchira  ses  entrailles. 

(1)  Les  citations  latines  qui  étayent  cette  dissertation  sont  pres- 
que toutes  empruntées  soit  au  texte  du  Satyricon,  soit  au  passage 
de  Tacite  traduit  plus  haut.  Nous  n'avons  pas  cru  pouvoir  les  sup- 
primer ;  nous  n'avons  pas  cru  devoir  en  donner  une  traduction 
qui  eût  fait  double  emploi. 


44  l'œuvre   de    PÉTRONE 


«  Socrate  est  mort  véritablement  en  homme  sage  et 
avec  assez  d'inditTérence;  cependant,  il  cherchait  à  s'as- 
surer de  sa  condition  en  l'autre  vie,  et  ne  s'en  assurait  pas; 
il  en  raisonnait  sans  cesse  dans  la  prison  avec  ses  amis  assez 
faiblement  :  et  pour  tout  dire,  la  mort  lui  fut  un  objet  con- 
sidérable. Pétrone  seul  a  fait  venir  la  mollesse  et  la  noncha- 
lance dans  la  sienne.  Audiehalque  referentes,  nihil  de  immor- 
talitate  animée,  et  sapientium  placitis,  sed  levia  carmina  et 
faciles  versus.  Il  n'a  pas  seulement  continué  ses  fonctions 
ordinaires,  à  donner  la  liberté  à  des  esclaves,  à  en  faire 
châtier  d'autres  ;  il  s'est  laissé  aller  aux  choses  qui  le  flat- 
taient, et  son  âme,  au  point  d'une  séparation  si  fâcheuse, 
était  plus  touchée  de  la  douceur  et  de  la  facilité  des  vers 
c[ue  de  tous  les  sentiments  des  philosophes. 

K  Pétrone,  à  sa  mort,  ne  nous  laissa  qu'une  image  de 
la  vie  ;  nulle  action,  nulle  parole,  nulle  circonstance  qui 
marque  l'embarras  d'un  mourant.  C'est  pour  lui,  propre- 
ment, que  mourir  c'est  cesser  de  vivre.  Le  Vixit  des  Romains, 
lui   appartient  justement. 

IL  La  morale.  —  «  Je  ne  suis  pas  de  l'opinion  de  ceux 
qui  croient  que  Pétrone  a  voulu  reprendre  les  vices  de 
son  temps,  et  qu'il  a  composé  une  satire  avec  le  même  esprit 
qu'Horace  écrivait  les  siennes.  Je  me  trompe,  ou  les  bonnes 
mœurs  ne  lui  ont  pas  tant  d'obligation.  C'est  plutôt  un 
courtisan  délicat,  qui  trouve  le  ridicule,  qu'un  censeur 
public,  qui  s'attache  à  blâmer  la  corruption.  Et  pour  dire 
vrai,  si  Pétrone  avait  voulu  nous  laisser  une  morale  ingé- 
nieuse dans  la  description  des  voluptés,  il  aurait  tâché  de 
nous  en  donner  quelque  dégoût  :  mais  c'est  là  que  paraît 
le  vice  avec  toutes  les  grâces  de  l'auteur;  c'est  là  qu'il  fait 
voir  avec  plus  de  soin  l'agrément  et  la  politesse  de  son 
esprit. 

e  Davantage,  s'il  avait  eu  dessein  de  nous  instruire  par 
une  voie  plus  fine  et  plus  cachée  que  celle  des  préceptes» 


INTRODUCTION  45 


pour  le  moins  verrions-nous  quelques  exemples  de  la  justice 
divine  ou  humaine  sur  ses  débauchés.  Tant  s'en  faut,  le 
seul  homme  de  bien  qu'il  ait  introduit,  le  pauvre  Licas, 
marchand  de  bonne  foi,  craignant  bien  les  dieux,  périt 
misérablement  dans  la  tempête  au  milieu  de  ces  corrom- 
pus, qui  sont  conservés.  Encolpe  et  Giton  s'attachent  l'un 
avec  l'autre  pour  mourir  plus  étroitement  unis  ensemble, 
et  la  mort  n'ose  toucher  à  leurs  plaisirs.  La  voluptueuse 
Triphène  se  sauve  dans  un  esquif  avec  toutes  ses  hardes; 
Eumolpe  fut  si  peu  ému  du  danger  qu'il  avait  le  loisir  de 
faire  quelque  épigramme.  Licas,  le  pieux  Licas,  appelle 
inutilement  les  dieux  à  son  secours;  et  à  la  honte  de  leur 
providence,  il  paye  ici  pour  tous  les  coupables.  Si  l'on  voit 
quelquefois  Encolpe  dans  les  douleurs,  elles  ne  lui  viennent 
pas  de  so.i  repentir.  Tl  a  tué  son  hôte,  il  est  fugitif,  il  n'y 
a  sorte  de  crime  qu'il  n'ait  commis;  grâce  à  la  bonté  de 
sa  conscience,  il  vit  sans  remords  :  ses  larmes,  ses  regrets 
ont  une  cause  bien  diHerente  :  il  se  plaint  de  l'infidélité 
de  Giton,  qui  l'abandonne;  son  désespoir  est  de  se  l'imaginer 
dans  les  bras  d'un  autre,  qui  se  moque  de  la  solitude  où  il 
est  réduit.  Jacent  mine  amaiores  obligati  noclibus  toiis,  et 
forsitan  muiiiis  lubidinibus  allriti,  dérident  solitudînem 
meam. 

«  Tous  les  crimes  lui  ont  succédé  heureusement,  à  la 
réserve  d'un  seul,  qui  lui  a  véritablement  attiré  une  puni- 
tion fâcheuse  ;  mais  c'est  un  péché  pour  qui  les  lois  divines 
et  humaines  n'ont  point  ordonné  de  châtiment.  Il  avait  mal 
répondu  aux  caresses  de  Circé,  et  à  la  vérité  son  impuissance 
est  la  seule  faute  qui  lui  a  fait  de  la  peine,  11  avoue  qu'il 
a  failli  plusieurs  fois,  mais  qu'il  n'a  jamais  mérité  la  mort 
qu'en  cette  occasion.  Enfin,  sans  m'attacher  au  détail  de 
toute  l'histoire,  il  retombe  dans  le  même  crime  et  reçoit 
le  supplice  mérité  avec  une  parfaite  résignation.  A.lors  il 
rentre  en  lui-même  et  connaît  la  colère  des  dieux  : 

«  Hellesponiiaci  seqiiitur  gravis  ira  Priapi. 


46  l'œuvre   de    PÉTRONE 


«  Il  se  lamente  du  pitoyable  état  où  il  se  trouve,  /«/le- 
rata  est  pars  illa  corporis,  qua  quondam  Achilles  eram  ;  et 
pour  recouvrer  sa  vigueur,  il  se  met  entre  les  mains  d'une 
prêtresse  de  ce  dieu  avec  de  très  bons  sentiments  de  reli- 
gion, mais  en  effet  les  seuls  qu'il  paraisse  avoir  dans  toutes 
ses  aventures.  Je  pourrais  dire  encore  que  le  bon  Eumolpe 
est  couru  des  petits  enfants  quand  il  récite  ses  vers  ;  mais 
quand  il  corrompt  son  disciple,  la  mère  le  regarde  comme 
un  philosophe  :  et  couchés  dans  une  même  chambre,  le 
père  ne  s'éveille  pas,  tant  le  ridicule  est  sévèrement  puni 
chez  Pétrone,  et  le  vice  heureusement  protégé.  Jugez  par 
là  si  la  vertu  n'a  pas  besoin  d'un  autre  orateur  pour  être 
persuadée.  Je  pense  qu'il  était  du  sentiment  de  Bautru  : 
«  Qu'honnête  homme  et  bonnes  mœurs  ne  s'accordent  pas 
ensemble.  Si  ergo  Petronium  adimiis,  adimus  virum  ingenio 
vere  aiilico,  elegantise  arbitrum,  non  sapientiss  (1). 

lîl.  Pélrone  et  Néron.  —  «  On  ne  saurait  douter  que 
Pétrone  n'ait  voulu  décrire  les  débauches  de  Néron,  et 
que  ce  prince  ne  soit  le  principal  objet  de  son  ridicule,  mais 
de  savoir  si  les  personnes  qu'il  introduit  sont  véritables 
ou  feintes;  s'il  nous  donne  des  caractères  à  sa  fantaisie, 
ou  le  propre  naturel  de  certaines  gens,  la  chose  est  fort  dif- 
ficile, et  on  ne  peut  raisonnablement  s'en  assurer.  Je  pense, 
pour  moi,  qu'il  n'y  a  aucun  personnage  dans  Pétrone  qui 
ne  puisse  convenir  à  Néron.  Sous  Trimalcion,  il  se  moque 
apparemment  de  sa  magnificence  ridicule  et  de  l'extrava- 
gance de  ses  plaisirs.  Eumolpe  nous  représente  la  folle  pas- 
sion qu'il  avait  pour  le  théâtre  :  Sub  nominibiis  exolctorum 
fseminarumque,  et  novitate  cufusqiie  stupri,  flagitia  Prin- 
cipis  prescripsit  ;  et  par  une  agréable  disposition  de  diffé- 
rentes personnes  imaginées,  il  touche  diverses  imperti- 
nences de  l'Empereur  et  le  désordre  ordinaire  de  sa  vie. 

(l)^En  abordant  Pétrone,  nous  abordons  un  auteur  plein  d'urbanité, 
un  arbitre  de  l'élégance,  non  de  la  sagesse. 


INTRODUCTION  47 


tt  On  pourra  dire  que  Pétrone  est- bien  contraire  à  soi- 
même,  d'en  blâmer  les  vices,  la  mollesse  et  les  plaisirs,  lui 
qui  fut  si  ingénieux  dans  la  recherche  des  voluptés  :  Diim 
nihil  amaenum,  ei  molle  affliientia  piitat,  nisi  qiiod  ei  Petro- 
nius  approbavisset.  Car,  à  dire  vrai,  quoique  le  prince  fût 
aàsez  corrompu  de  son  naturel,  au  jugement  de  Plutarque, 
la  complaisance  de  ce  courtisan  a  contribué  beaucoup  à 
le  jeter  dans  toute  sorte  de  luxe  et  de  profusion.  En  cela, 
comme  en  la  plupart  des  choses  de  l'histoire,  il  faut  regar- 
der la  différence  des  temps.  Avant  que  Néron  se  fût  laissé 
aller  à  cet  étrange  abandonnement,  personne  ne  lui  était 
si  agréable  que  Pétrone  :  jusque-là,  qu'une  chose  passait 
pour  grossière,  quand  elle  n'avait  pas  son  approbation. 
Cette  cour-là  était  comme  une  école  de  voluptés  recher- 
chées, où  tout  se  rapportait  à  Ifi  délicatesse  d'un  goût  si 
exquis.  Je  crois  même  que  la  politesse  de  notre  auteur 
devint  pernicieuse  au  public,  et  qu'il  fut  un  des  principaux 
à  ruiner  des  gens  considérables  qui  faisaient  une  profes- 
sion particulière  de  sagesse  et  de  vertu.  Il  ne  prêchait  que 
la  libéralité  à  un  empereur  déjà  prodigue,  la  mollesse  à 
un  voluptueux.  Tout  ce  qui  avait  une  apparence  d'aus- 
térité avait  pour  lui  un  air  ridicule. 

«  Selon  mes  conjectures,  Traséas  eut  son  tour,  Helvidius 
le  sien  ;  et  quiconque  avait  du  mérite,  sans  l'art  de  plaire, 
n'était  pas  fâcheux  impunément.  Dans  cette  sorte  de  vie, 
Néron  se  corrompait  de  plus  en  plus  ;  et  comme  la  déli- 
catesse des  plaisirs  vint  à  céder  au  désordre  de  la  débauche, 
il  tomba  dans  l'extravagance  de  tous  les  goûts.  Alors  Tigel- 
lin,  jaloux  des  agréments  de  Pétrone  et  des  avantages  qu'il 
avait  sur  lui  dans  la  science  des  voluptés,  entreprit  de  le 
ruiner,  quasi  adversus  aemulum  et  scientia  voluptatum  potio- 
rcm.  Ce  ne  lui  fut  pas  une  chose  malaisée  ;  car  l'Empereur, 
abandonné  comme  il  était,  ne  pouvait  plus  souffrir  un 
témoin  si  déUcat  de  ses  infamies.  Il  était  moins  gêné  par  les 
remords  de  ses  crimes  que  par  une  honte  secrète  qu'il  sen- 


48  l'œuvre   de   PÉTRONE 


tait  de  ses  voluptés  grossières,  quand  il  se  souvenait  de  la 
délicatesse  des  passées.  Pétrone,  de  son  côté,  n'avait  pas 
de  moindres  dégoûts;  et  je  pense  que,  dans  le  temps  de  ses 
mécontentements  cachés,  il  composa  cette  satire  ingénieuse, 
que  nous  n'avons  malheureusement  que  défigurée. 

e  Nous  voyons  dans  Tacite  l'éclat  de  sa  disgrâce,  et  qu'en- 
suite de  la  conspiration  de  Pison,  l'amitié  de  Scevinus  fut 
le  prétexte  de  sa  perte. 

IV.  la  peinture  des  caracfcres,  le  style,  la  galanterie  dans 
Pétrone.  —  «  Pétrone  est  admirable  partout,  dans  la  pureté 
de  son  style,  dans  la  délicatesse  de  ses  sentiments  ;  mais 
ce  qui  me  surprend  davantage  est  cette  grande  facilité 
à  nous  donner  ingénieusement  toute  sorte  de  caractères. 
Térence  est  peut-être  l'auteur  de  l'antiquité  qui  entre  le 
mieux  dans  la  nature  des  personnes.  J'y  trouve  cela  à  redire 
qu'il  a  peu  d'étendue  ;  tout  son  talent  est  borné  à  faire  bien 
parler  des  valets  et  des  vieillards,  un  père  avare,  un  fils 
débauché,  une  esclave,  une  espèce  de  Briguelle.  Voilà  où 
s'étend  la  capacité  de  Térence.  N'attendez  de  lui  ni  galan- 
terie, ni  passion,  ni  les  sentiments,  ni  les  discours  d'un 
honnête  homme.  Pétrone,  d'un  esprit  universel,  trouve  le 
génie  de  toutes  les  professions  et  se  forme  comme  il  lui  plaît 
à  mille  naturels  différents.  .S'il  introduit  un  déclamateur, 
il  en  prend  si  bien  l'air  et  le  style  qu'on  dirait  qu'il  a  déclamé 
toute  sa  vie.  Rien  n'exprime  plus  naturellement  le  désordre 
d'une  vie  débauchée  que  les  querelles  d'Encolpe  et  d'As- 
cylte  sur  le  sujet  de  Giton. 

«  Quartilla  ne  représente-t-elle  pas  admirablement  ces 
femmes  prostituées  quorum  sic  accensa  libido,  ut  saepius 
pelèrent  viros,  quant  peterenfur  ?  Les  noces  du  petit  Giton 
et  de  l'innocente  Pannychis  ne  nous  donnent-elles  pas 
l'image  d'une  impudicité  accomplie  ? 

«  Tout  ce  que  peut  faire  un  sot  ridiculement  magnifique 
dans  un  repas,  un  faux  délicat,  un  impertinent,  vous  l'avez 
sans  doute  au  festin  de  Trimalcion. 


INTRODUCTION  49 


«  Eumolpe  nous  fait  voir  la  folie  qu'avait  Néron  pour 
le  théâtre,  et  Sa  vanité  à  réciter  ses  ouvrages  ;  et  vous 
remarquerez  en  passant,  par  tant  de  beaux  vers  dont  il  fait 
un  méchant  usage,  qu'un  excellent  poète  peut  être  un 
malhonnête  homme.  Cependant  comme  Encolpe,  pour 
représenter  Eumolpe  un  faiseur  de  vers  fantasque,  ne  laisse 
pas  de  trouver  en  sa  physionomie  quelque  chose  de  grand, 
il  observe  judicieusement  de  ne  pas  ruiner  les  idées  qu'il 
nous  en  donne.  Cette  maladie  qu'il  a  de  composer  hors  de 
propos,  même  in  vicinia  moriis  (1)  ;  sa  volubilité  à  dire  ses 
compositions  en  tous  lieux  et  en  tous  temps  répond  à  son 
début  ridicule  :  Et  ego,  inquit,  poêla  sum,  et  ut  spero,  non 
humillimi  spiritus,  si  modo  aliquid  coronis  credendum  est, 
quas  etiam  ad  imperitos  gratia  déferre  solet.  Sa  connaissance 
assez  générale,  ses  actions  extraordinaires,  ses  expédients 
en  de  malheureuses  rencontres,  sa  fermeté  à  soutenir  ses 
compagnons  dans  le  vaisseau  de  Licas,  cette  cour  plaisante 
de  chercheurs  de  successions  qu'il  attire  dans  Crotone,  ont 
toujours  du  rapport  avec  les  choses  qu'Encolpe  s'en  était 
promises  :  Senex  canus,  exercitati  vultus,  et  qui  videbatur 
nescio  qiiid  magnum  promitiere. 

«  Il  n'y  a  rien  de  si  naturel  que  le  personnage  de  Crisis  : 
toutes  nos  confidentes  n'en  approchent  pas  ;  et  sans  parler 
de  sa  première  conversation  avec  Poliœnos,  ce  qu'elle  lui 
dit  de  sa  maîtresse  sur  l'affront  qu'elle  a  reçu  est  d'une  naï- 
veté inimitable  :  Verum  enim  fatendum  est,  ex  qua  hora 
accepit  injuriam,  apud  se  non  est.  Quiconque  a  lu  Juvénal 
connaît  assez  impotentiam  malronarum  (2),  et  leur  méchante 
humeur,  si  quando  vir  aut  familiaris  infelicius  cum  ipsis 
rem  habuerat  (3).  Mais  il  n'y  a  que  Pétrone  qui  eût  pu  nous 
décrire  Circé  si  belle,  si  voluptueuse  et  si  galante. 

(1)  A  rarticle  de  la  mort. 

(2)  L'impatience  des  dames. 

(3)  Quand  par  hasard  un  homme  ou  un  ami  n'a  pas  réussi  avec 
elles. 


50  l'œuvre    de    PÉTRONE 

«  Œiiothea,  la  prêtresse  de  Priape,  me  ravit  avec  les 
miracles  qu'elle  promet,  avec  ses  enchantements,  ses  sacri- 
fices, sa  désolation  sur  la  mort  de  l'oie  sacrée,  et  la  manière 
dont  elle  s'apaise,  quand  Poliœnos  lui  fait  un  présent 
dont  elle  peut  acheter  une  oie  et  des  dieux,  si  bon  lui  semble. 

«  Philumènc,  cette  honnête  dame,  n'est  pas  moins  bonne, 
"qui,  après  avoir  escroqué  plusieurs  héritages  dans  la  fleur  de 
sa  jeunesse  et  de  sa  beauté,  devenue  vieille,  et  par  conséquent 
inutile  à  tout  plaisir,  tâchait  de  continuer  ce  bel  art  par  le 
moyen  de  ses  enfants,  qu'avec  mille  beaux  discours  elle 
introduisait  auprès  des  vieillards  qui  n'en  avaient  point. 
Enfin,  il  n'y  a  profession  dont  Pétrone  ne  suive  admirable- 
ment le  génie.  II  est  poète,  il  est  orateur,  il  est  philosophe, 
quand  il  lui  plaît. 

«  Pour  ses  vers,  j'y  trouve  une  force  agréable,  une  beauté 
naturelle,  naturali  piilchritudine  carmen  exsurqil-:  en  sorte 
que  Douza  ne  saurait  plus  souffrir  la  fougue  et  l'impétuosité 
de  Lucain,  quand  il  a  lu  la  prise  de  Troie,  ou  ce  petit  Essai 
de  la  guerre  civile  qu'il  assure  aimer  beaucoup  mieux. 

Quam  vc]  trccenta  Cordubensis  illius 
Pharsalicorum  versuum  Vohimina  (i). 

«  Je  ne  sais  si  je  me  trompe,  mais  il  me  semble  que  Lucrèce 
n'a  pas  traité  si  agréablement  la  matière  des  songes  que 
Pétrone. 

Somnia.  qux  mentes  ludunt,  volitantihits  nmbris. 
Non  delubra  Deum,  nec  ab  aethcre  numina  mittunt, 
Sed  sibi  quisqiie  facit.  Nam  cum  prostrata  sopore 
Urget  membra  qiiies,  et  mens  sine  pondère  ludit, 
Quidquc  luce  fuit,  tenebris  aget.  Oppida  bcllo 
Qui  qualit,  et  flammis  miserandas  sxvil  in  urbes, 
Tela  videl,  etc. 

«  Et  que  peut-on  comparer  à  cette  nuit  voluptueuse, 
dont  l'image  remplit  l'âme  de  telle  sorte  qu'on  a  besoin  d'un 

(1)  Que  jusqu'à  trois  cents  volumes  des  vers  pharsaliens  de  cet 
homme  de  Cordoue  (c'est-à-dire  de  Lucain). 


INTRODUCTION  51 


peu  de  vertu  pour  s'en  tenir  aux  simples  impressions  qu'elle 
fait  sur  l'esprit  ? 

Qualis  nox  fuit  illa,  DU,  Deœque  ! 
Quam  mollis  torus  !  Haesimus  calentes. 
Et  transfudimus  hinc,  et  hinc  labellis 
Errantes  animas.  Valete  Curœ. 
ilortalis  ego  sic  pcrire  cœpi. 

a  Quelle  nuit,  ô  bons  dieux  I  quelle  chaleur  !  quels  baisers  ! 
quelle  haleine  I  quel  mélange  d'âmes  en  chaudes  et  amou- 
reuses respirations  !  » 

»  Quoique  le  style  de  déclamation  semble  ridicule  à 
Pétrone,  il  ne  laisse  pas  de  montrer  beaucoup  d'éloquence 
en  ses  déclamations  ;  et  pour  faire  voir  que  les  plus  débau- 
chés ne  sont  pas  incapables  de  méditation  et  de  retour,  la 
morale  n'a  rien  de  plus  sérieux  ni  de  mieux  touché  que  les 
réflexions  d'Encolpe  sur  l'inconstance  des  choses  humaines 
et  sur  l'incertitude  de  la  mort. 

a  Quelque  sujet  qui  se  présente,  on  ne  peut  ni  penser 
plus  délicatement,  ni  s'exprimer  avec  plus  de  netteté. 
Souvent,  en  ses  narrations,  il  se  laisse  aller  au  simple  natu- 
rel, et  se  contente  des  grâces  de  la  naïveté  ;  quelquefois  il 
met  la  dernière  main  à  son  ouvrage  et  il  n'y  a  rien  de  si  poli. 
Catulle  et  Martial  traitent  les  mêmes  choses  grossièrement  ; 
et  si  quelqu'un  pouvait  trouver  le  secret  d'envelopper  les 
ordures  avec  un  langage  pareil  au  sien,  je  réponds  pour  les 
dames   qu'elles  donneraient  des  louanges  à  sa  discrétion. 

«  Mais  ce  que  Pétrone  a  de  plus  particulier,  c'est  qu'à 
la  réserve  d'Horace  en  quelques  odes,  il  est  peut-être  le  seul 
de  l'antiquité  qui  ait  su  parler  de  galanterie.  Virgile  est 
touchant  dans  les  passions  :  les  amours  de  Didon,  les  amours 
d'Orphée  et  d'Euridice  ont  du  charme  et  de  la  tendresse, 
toutefois  il  n'y  a  rien  de  galant  ;  et  la  pauvre  Didon,  tant 
elle  avait  l'âme  pitoyable,  de\-int  amoureuse  du  pieux  Enée 
au  récit  de  ses  malheurs.  Ovide  est  spirituel  et  facile,  Tibulle 
délicat  ;   cependant  il  fallait  que  leurs  maîtresses  fussent 


52  l'œuvre    de   PÉTRONE 

plus  savantes  que  M"^  de  Scudéry.  Comme  ils  allèguent 
les  dieux,  les  fables  et  des  exemples  tirés  de  l'antiquité  la 
plus  reculée,  ils  promettent  toujours  des  sacrifices  ;  et  je 
pense  que  M.  Chapelain  a  pris  d'eux  la  manière  de  brûler 
les  cœurs  en  holocauste.  Lucien,  tout  ingénieux  qu'il  est, 
devient  grossier  sitôt  qu'il  parle  d'amour.  Ses  courtisanes 
ont  plutôt  le  langage  des  lieux  publics  que  les  discours  des 
ruelles.  Pour  moi,  qui  suis  grand  admirateur  des  anciens,  je 
ne  laisse  pas  de  rendre  justice  à  notre  nation,  et  de  croire 
que  nous  avons  sur  eux  en  ce  point  un  grand  avantage. 
Et  sans  mentir,  après  avoir  bien  examiné  cette  matière,  je  ne 
sache  aucun  de  ces  grands  génies  qui  eût  pu  faire  parler 
d'amour  Massinisse  et  Sophonisbe,  César  et  Cléopâtre, 
aussi  galamment  que  nous  les  avons  ouï  parler  en  notre 
langue.  Autant  que  les  autres  nous  le  cèdent,  autant  Pétrone 
l'emporte  sur  nous.  Nous  n'avons  point  de  roman  qui  nous 
fournisse  une  histoire  aussi  agréable  que  la  Matrone  d'Ephèse. 
Rien  de  si  galant  que  les  poulets  de  Circé  et  de  Poliœnos. 
Toute  leur  aventure,  soit  dans  l'entretien,  soit  dans  les  des- 
criptions, a  un  caractère  fort  au-dessus  de  la  politesse  de 
notre  siècle.  Jugez  cependant  s'il  eût  traité  délicatement 
une  belle  passion,  puisque  c'était  ici  une  afïaire  de  deux  per- 
sonnes qui,  à  leur  première  vue,  devaient  goûter  le  dernier 
plaisir.  » 

Voltaire  n'admet  au  contraire  ni  que  l'arbitre  des  élé- 
gances ait  pu  écrire  le  Satyricon,  ni  que  Trimalcion  soit 
une  satire  de  Néron.  Son  goût  exigeant  le  rend  sévère  et 
pour  Pétrone  et,  par  ricochet,  pour  Saint-Evremond, 
auquel  il  n'a  cessé  de  penser  tandis  qu'il  écrivait  ces  lignes; 
de  même  que  Saint-Evremond,  grand  seigneur  libertin 
et  épicurien  élégant,  n'avait  cessé  de  penser  à  lui-même  en 
écrivant  son  Essai  sur  Pétrone  (1). 

(1)  Ailleurs  Voltaire  attaque  directement  Saint-Evremond  :  «  Des 
hommes  qui  se  sont  donnés  pour  des  maîtres  de  goût  et  de  volupté 


INTRODUCTION  53 


«  Tout  ce  qu'on  a  débité  sur  Néron  m'a  fait  examiner 
de  plus  près  la  satire  attribuée  au  consul  Caius  Petronius, 
que  Néron  avait  sacrifié  à  la  jalousie  de  Tigellin.  Les  nou- 
veaux compilateurs  de  l'histoire  romaine  n'ont  pas  manqué 
■de  prendre  les  fragments  d'un  jeune  écolier  (1),  nommé 
Titus  Petronius,  pour  ceux  de  ce  consul,  qui,  dit-on,  envoya 
à  Néron,  avant  de  mourir,  cette  peinture  de  sa  cour  sous  des 
noms  empruntés. 

«  Si  on  retrouvait,  en  effet,  un  portrait  fidèle  des  débau- 
ches de  Néron  dans  le  Pétrone  qui  nous  reste,  ce  livre 
serait  un  des  morceaux  les  plus  curieux  de  l'auteur. 

«  Nodot  a  rempli  les  lacunes  de  ces  fragments,  et  a  cru 
tromper  le  public.  Il  veut  le  tromper  encore  en  assurant 
que  la  satire  de  Titus  Petronius,  jeune  et  obscur  libertin, 
d'un  esprit  très  peu  réglé,  est  de  Caius  Petronius,  consul 
de  Rome.  II  veut  qu'on  voie  toute  la  vie  de  Néron  dans  des 
aventures  des  plus  bas  coquins  de  l'Italie,  gens  qui  sortent 
de  l'école  pour  courir  du  cabaret  au  b...,  qui  volent  des 
manteaux,  et  qui  sont  trop  heureux  d'aller  dîner  chez  un 
vieux  sous-fermicr,  marchand  de  vin  enrichi  par  des  usures, 
qu'on  nomme  Trimalcion. 

«  Les  commentateurs  ne  doutent  pas  que  ce  vieux  finan- 
'cier  absurde  et  impertinent  ne  soit  le  jeune  empereur 
Néron,  qui,  après  tout,  avait  de  l'esprit  et  des  talents.  Mais, 
en  vérité,  comment  reconnaître  cet  empereur  dans  un  sot 
qui  fait  continuellement  les  plus  imipides  jeux  de  mots 
avec  son  cuisinier  ;  qui  se  lève  de  table  pour  aller  à  la  garde- 
robe  ;  qui  revient  à  table  pour  dire  qu'il  est  tourmenté  de 
vents  ;  qui  conseille  à  la  compagnie  de  ne  point  se  retenir  ; 

estiment  tout   dans   Pétrone...   »   Œuvres  complètes,   Garnier,   1879, 
t.  XXIII,  p.  107. 

(1)  Cf.  Voltaire  :  Discours  de  réception  à  l'Académie  française  : 
«  ...  La  satire  de  Pétrone,  quoique  semée  de  traits  charmants,  n'est 
que  le  caprice  d'un  jeune  homme  obscur  qui  n'eut  de  frein  ni  dans 
ses  mœurs  ni  dans  son  style.  » 


54  l'œuvre    de    PÉTRONE 

qui  i:ssure  que  plusieurs  personnes  sont  mortes  pour  n'avoir 
pas  su  se  donner  à  propos  la  liberté  du  derrière,  et  qui  con- 
fie à  ses  convives  que  sa  grosse  femme  Fortunata  fait  si 
bien  son  devoir  là-dessus  qu'elle  l'empêche  de  dormir  la 
nuit  ? 

«  Cette  maussade  et  dégoûtante  Fortunata  est,  dit-on. 
la  belle  et  jeune  Acte,  maîtresse  de  l'empereur.  Il  faut 
être  bien  impitoyablement  commentateur  pour  trouver  de 
pareilles  ressemblances.  Les  convives  sont,  dit-on,  les  favo- 
ris de  Néron.  Voici  quelle  est  la  conversation  de  ces  hommes 
de  cour  : 

«  L'un  d'eux  dit  à  l'fiutre  :  «  De  quoi  ris-tu,  visage  de 
brebis  ?  Fais-tu  meilleure  chère  chez  toi  ?  Si  j'étais  plus 
près  de  ce  causeur,  je  lui  aurais  déjà  donné  un  soufflet. 
Si  je  pissais  seulement  sur  lui,  il  ne  saurait  où  se  cacher. 
Il  rit  :  de  quoi  rit-il  ?  Je  suis  un  homme  libre  comme  les 
autres  ;  j'ai  vingt  bouches  à  nourrir  par  jour,  sans  compter 
mes  chiens,  et  j'espère  mourir  de  façon  à  ne  rougir  de  rien 
quand  je  serai  mort.  Tu  n'es  qu'un  morveux  ;  tu  ne  sais 
dire  rà  a  ni  b  ;  tu  ressembles  à  un  pot  de  terre,  à  un  cuir 
mouillé,  qui  n'en  est  pas  meilleur  pour  être  plus  souple. 
Es-tu  plus  riche  que  moi,  dîne  deux  fois.  » 

«  Tout  ce  qui  se  dit  dans  ce  fameux  repas  de  Trimal- 
cion  est  à  peu  près  de  ce  goût.  Les  plus  bas  gredins  tiennent 
parmi  nous  des  discours  plus  honnêtes  dans  leurs  tavernes  (1). 
C'est  là  pourtant  ce  qu'on  a  pris  pour  la  galanterie  de  la 
cour  des  Césars.  Il  n'y  a  pas  d'exemple  d'un  préjugé  si  gros- 
sier. Il  vaudrait  autant  dire  que  le  Portier  des  Chartreux  est 
un  portrait  délicat  de  la  cour  de  Louis  XIV. 

«  Il  y  a  des  vers  très  heureux  dans  cette  satire,  et  (juel- 
ques  contes  très  bien  faits,  surtout  celui  de  la  Matrone 
d'Ephèse.  La  satire  de  Pétrone  est  un  mélange  de  bon  et 
de  mauvais,  de  moralités  et  d'ordures  ;  elle  annonce  la  déca- 

(1)  «  Cette  satire  plus  infâme  qu'ingénieuse...  »,  dit  ailleurs  Vol- 
taire. (Édition  citée,  t.  XXIII,  p.  442.) 


INTRODUCTION  55 


dence  du  siècle  qui  suivit  celui  d'Auguste.  On  voit  un  jeune 
homme  échappé  des  écoles  pour  fréquenter  le  barreau, 
et  qui  veut  donner  des  règles  d'éloquence  et  et  des  exemples 
de  poésie. 

«  Il  propose  pour  modèle  le  commencement  d'un  poème 
ampoulé  de  sa  façon.  Voici  quelques-uns  de  ses  vers  : 

Crassum  Pailhus  lialjot ;  Libyco  jacet  aequore  Magnus ; 

Julius  ingralam  perfudit  sanj  uine  Romam  : 

Et  quasi  non  posset  tôt  tellus  ferre  sepulcra, 

Divisit  cineres. 

(Petr.,  Satijric,  cxx.) 

«  Crassus  a  péri  chez  les  Partlies  ;  Pompée,  sur  les  rivages 
de  la  Lybie  ;  le  sang  de  César  a  coulé  dans  Rome  ;  et,  comme 
si  la  terre  n'avait  pas  pu  porter  tant  de  tombeaux,  elle 
a  divisé  leurs  cendres.  » 

«  Peut-on  voir  une  pensée  plus  fausse  et  plus  extrava- 
gante ?  Quoi  !  la  même  terre  ne  pouvait  porter  trois  sépulcres 
ou  trois  urnes  ?  Et  c'est  pour  cela  que  Crassus,  Pompée  et 
César  sont  morts  dans  des  lieux  différents  ?  Est-ce  ainsi  que 
s'exprimait  Virgile  ? 

On  admire,  on  cite  ces  vers  libertins  : 

Qualis  nox  fuit  illa,  dî  deœque  ! 
Quam  mollis  torus  '.  Hœsimus  calantes, 
Et  transfudimus  hinc  et  hinc  labellis 
Errante  animas.  Valete,  curaî 
Mortalcs  1  Ego  sic  perire  cœpi. 

(Petr.,  Satyric,  lxxix.) 

«  Les  quatre  premiers  vers  sont  heureux,  et  surtout 
par  le  sujet,  car  les  vers  sur  l'amour  et  sur  le  vin  plaisent 
toujours  quand  ils  ne  sont  pas  absolument  mauvais.  En 
voici  une  traduction  libre.  Je  ne  sais  si  elle  est  du  président 
Bouhier  : 

Quelle  nuit  '.  ô  transports  !  û  voluptés  louchantes  ! 
Nos  corps  entrelacés,  et  nos  âmes  errantes. 
Se  confondaient  ensemble  et  mouraient  de  plaisir. 
C'est  ainsi  qu'un  mortel  commença  de  périr  (i). 

(1)  Perire,  dans  les  vers  de  Pétrone,  n'a  que  le  sens  de  mourir 
d'amour,  d'aimer  éperdument. 


56  l'œuvre    de    PÉTRONE 


«  Le  dernier  vers,  traduit,  mot  à  mot,  est  plat,  incohérent, 
ridicule  ;  il  ternit  toutes  les  grâces  des  précédents  ;  il  pré- 
sente l'idée  funeste  d'une  mort  véritable.  Pétrone  ne  sait 
presque  jamais  s'arrêter.  C'est  le  défaut  d'un  jeune  homme 
dont  le  goût  est  encore  égaré.  C'est  dommage  que  ces  vers 
ne  soient  pas  faits  pour  une  femme  ;  mais  enfin  il  est  évi- 
dent qu'ils  ne  sont  pas  une  satire  de  Néron.  Ce  sont  les 
vers  d'un  jeune  homme  dissolu  qui  célèbre  ses  plaisirs 
infâmes. 

«  De  tous  les  morceaux  de  poésie  répandus  en  foule 
dans  cet  ouvrage,  il  n'y  en  a  pas  un  seul  qui  puisse  avoir 
le  plus  léger  rapport  avec  la  cour  de  Néron.  Ce  sont  tantôt  des 
conseils  pour  former  les  jeunes  avocats  à  l'éloquence  de 
ce  que  nous  appelons  le  barreau,  tantôt  des  déclamations  sur 
l'indigence  des  gens  de  lettres,  des  éloges  de  l'argent  comp- 
tant, des  regrets  de  n'en  point  avoir,  des  invocations  à 
Priape  des  images  ou  ampoulées  ou  lascives  ;  et  tout  le 
livre  est  un  amas  confus  d'érudition  et  de  débauches,  tel 
que  ceux  que  les  anciens  Romains  appelaient  Satura.  Enfin 
c'est  le  comble  de  l'absurdité  d'avoir  pris,  de  siècle  en  siècle, 
cette  satire  pour  l'histoire  secrète  de  Néron  ;  mais,  dès  qu'un 
préjugé  est  établi,  que  de  temps  il  faut  pour  le  détruire  (1)  !  » 

Relevons,  en  terminant,  dans  le  siècle  de  Louis  XIV,  ce 
verdict  bref  et  incisif  : 

«  Quel  homme  sensé,  en  lisant  cet  ouvrage  licencieux, 
ne  jugera  pas  qu'il  est  d'un  homme  effréné,  qui  a  de  l'es- 
prit, mais  dont  le  goût  n'est  pas  encore  formé  ;  qui  fait  tan- 
tôt des  vers  très  agréables,  et  tantôt  de  très  mauvais  ; 
qui  mêle  les  plus  basses  plaisanteries  aux  plus  délicates, 
et  qui  est  lui-même  un  exemple  de  la  décadence  du  goût 
dont  il  se  plaint  (2).  » 


(1)  Voltaire  :  «  Le  Pyrrhonismc  de  l'histoire  s,  cliap.  XIV.  Éd.  cit., 
t.  XXVII,  pp.  261-264. 

(2)  Éd.  cit.,  t.  XIV,  p.  112. 


INTRODUCTION  57 


Empressons-nous  de  corriger  ce  qu'il  y  a  malgré  tout 
d'un  peu  bien  sévère  dans  le  jugement  de  Voltaire  en  trans- 
crivant la  page  enthousiaste  où  un  romancier  moderne,  lui- 
même  grand  artiste  en  style,  J.  K.  Huysmans,  définit  la 
manière  de  Pétrone  : 

a  Celui-là  était  un  observateur  perspicace,  un  délicat 
analyste,  un  merveilleux  peintre  ;  tranquillement,  sans 
parti  pris,  sans  haine,  il  décrivait  la  vie  journalière  de  Rome, 
racontait,  dans  les  alertes  petits  chapitres  du  Satyricon, 
les  mœurs  de  son  époque. 

«  Notant  à  mesure  les  faits,  les  constatant  dans  une 
forme  définitive,  il  déroulait  la  menue  existence  du  peuple,, 
ses  épisodes,  ses  bestialités... 

a  Et  cela  raconté  dans  un  style  d'une  verdeur  étrange, 
d'une  couleur  précise,  dans  un  style  puisant  à  tous  les 
dialectes,  empruntant  des  expressions  à  toutes  les  langues 
charriées  dans  Rome,  reculant  toutes  les  limites,  toutes 
les  entraves  du  soi-disant  grand  siècle,  faisant  parler  à 
chacun  son  idiome  :  aux  affranchis  sans  éducation,  le  latin 
populaire,  l'argot  de  la  rue  ;  aux  étrangers,  leur  patois  bar- 
bare, mâtiné  d'africain,  de  syrien  et  de  grec  ;  aux  pédants 
imbéciles  comme  l'Agamemnon  du  livre,  une  rhétorique  de 
mots  postiches.  Ces  gens  sont  dessinés  d'un  trait,  vautrés 
autour  d'une  table,  échangeant  d'insipides  propos  d'ivrognes, 
débitant  de  séniles  maximes,  d'ineptes  dictons,  le  mufle 
tourné  vers  le  Trimalcion  qui  se  cure  les  dents,  offre  des 
pots  de  chambre  à  la  société,  l'entretient  de  la  santé  de 
ses  entrailles,  et  vente,  en  invitant  ses  convives  à  se  mettre 
à  l'aise. 

«  Ce  roman  réaliste,  cette  tranche  découpée  dans  le  vif 
de  la  vie  romaine,  sans  préoccupation,  quoi  qu'on  en  puisse 
dire,  de  réforme  et  de  satire,  sans  besoin  de  fin  apprêtée 
et  de  morale  ;  cette  histoire,  sans  intrigue,  sans  action, 
mettant  en  scène  les  aventures  de  gibier  de  Sodome  ;  ana- 
lysant avec  une  placide  finesse  les  joies  et  les  douleurs  de 


58  l'œuvre   de   PÉTRONE 


ces  amours  et  de  ces  couples;  dépeignant,  en  une  langue 
splendidement  orfévrée,  sans  que  l'auteur  se  montre  une 
seule  fois,  sans  qu'il  se  livre  à  aucun  commentaire,  sans 
qu'il  approuve  ou  maudisse  les  actes  et  les  pensées  de  ses 
personnages,  les  vices  d'une  civilisation  décrépite,  d'un 
empire  qui  se  fêle,  poignait  des  Essentes,  et  il  entrevoyait 
dans  le  raffinement  du  style,  dans  l'acuité  de  l'observation, 
dans  la  fermeté  de  la  méthode,  de  singuliers  rapproche- 
ments, de  curieuses  analogies  avec  les  quelques  romans 
français  modernes  qu'il  supportait  (1).  » 

Citons,  pour  conclure,  une  page  de  Sainte-Beuve,  qui, 
tout  en  faisant  les  réserves  nécessaires,  explique  excel- 
lemment pourquoi  Pétrone,  comme  Rabelais,  au  dire  de 
La  Bruyère,  où  il  est  bon  va  jusqu'à  l'exquis  et  à  l'excellent,  et 
peut  être  le  mets  des  plus  délicats  (2). 

«  Pétrone  (3),  livre  charmant  et  terrible  par  tout  ce  qu'il 
soulève  de  pensées  et  de  doutes  dans  une  âme  saine  !  Ce 
Satyricon  est  bien  l'œuvre  d'un  démon.  Que  la  composi- 
tion y  soit  absente,  que  l'intention  générale  reste  énig- 
matique,  eh  I  qu'importe  ?  Chaque  morceau  en  est  exquis, 
chaque  détail  suffit  pour  engager.  Je  ne  me  flatte  pas 
d'avoir  rompu  toute  l'enveloppe,  et  je  n'y  ai  pas  visé  le 
moins  du  monde  ;  j'ai  lu,  j'ai  gUssé,  et  il  m'a  suffi  de  cet 
à  peu  près  facile  pour  apprécier  du  moins,  au  milieu  de 
tout  ce  qui  m'échappait,  la  façon  de  dire  vite  et  bien,  la 
touche  légère,  l'élégante  familiarité,  cette  nouveauté  qui 
n'est  pas  tirée  de  trop  loin  et  qui  rencontre  aisément  ce 
qu'elle  cherche,  curiosa  félicitas,  comme  Pétrone  a  dit  lui- 
même  d'Horace  ;  en  un  mot,  ce  cachet  qui  a  caractérisé 
de  tout  temps  les  écrivains  maîtres  en  l'art  de  plaire.  Quel- 
ques narrations,  parmi  lesquelles  se  détache  le  conte  de 

(1)  J.-K.  Huysmans  :  A  rebours  (Charpentier,  1881,  Paris),  pp.  40 
et  suiv. 

(2)  La  Bruyère,  Caractères,  chap.  I  :  Des  ouvrages  de  l'esprit. 

(3)  Sainte-Beuve,  Portraits  lilt.,  tome  III,  p.  107. 


INTRODUCTION  59 


cette  Matrone  tant  célébrée,  sont  des  pièces  accomplies,  et 
les  vers  que  l'auteur  s'est  passé  la  fantaisie  d'insérer  à 
travers  sa  prose,  à  la  difïérence  de  ce  qu'offrent  en  français 
ces  sortes  de  mélanges,  ont  une  solidité  et  un  brillant  qui 
en  font  de  vraies  perles  enchâssées  (1).  » 

6.  Pétrone  devant  la  critique  moderne.  —  De  tout  ce  qui 
précède,  le  lecteur  se  croirait  peut-être  en  droit  de  con- 
clure que  nous  ne  savons  rien  de  certain  sur  Pétrone  et  son 
œuvre.  La  science  contemporaine,  avec  ses  méthodes 
patientes  et  prudentes,  est  pourtant  arrivée  à  certaines 
conclusions  qui,  pour  modestes  qu'elles  soient,  n'en  ont 
pas  moins  l'avantage  d'être  certaines.  Le  texte  très  altéré 
de  Pétrone  a  été  rétabli  et  minutieusement  commenté 
par  MM.  Biicheler  et  Friedlander,  dont  nous  avons  géné- 
ralement adopté  les  conclusions  dans  cette  traduction.  Sur 
plusieurs  points  même,  les  progrès  récents  de  la  critique 
et  de  l'histoire  ont  éclairé  la  physionomie  de  Pétrone  d'un 
jour  inattendu  :  à  mesure  que  l'état  des  mœurs  et  des 
lettres  sous  l'Empire  nous  devenait  mieux  connu,  en  le 
replaçant  dans  son  temps  et  dans  son  milieu  on  a  mieux 
compris  et  ce  qu'il  était  et  ce  qu'il  a  voulu. 

Pétrone  était  un  épicurien,  mais  sans  doute  un  épicurien 
à  la  manière  d'Horace  :  profondément  imbu  de  la  doctrine 
philosophique  du  maître  qui  transparaît  dans  plusieurs 
passages  du  Satyricon,  il  s'inspire  de  Lucrèce  dans  divers 
fragments  qui  nous  sont  parvenus.  Mais  il  n'y  a  pas  d'appa- 
rence qu'il  allât  jusqu'à  admettre  ni  surtout  jusqu'à  appli- 
quer l'austère  morale  du  philosophe. 

C'était  un  sceptique  élégant  qui  ne  voulait  être  dupe 
de  rien,  ni  des  dieux,  ni  des  hommes.  Le  paganisme  offi- 
ciel apparaît  dans  son  œuvre  en  pleine  décadence  :  ses  per- 

(1)  «  Ce  style  incomparable  dans  sa  gracieuse  négligence  et  dans 
son  allure  tranquille  au  milieu  des  plus  scabreux  défilés  »,  a  dit  de 
son  côté  Prévost-Pardol. 


60  l'œuvre    de    PÉTRONE 


sonnagcs  n'invoquent  plus  Jupiter  ou  Neptune,  mais 
Cybèle,  Isis,  Priape  ou  les  astres,  et  surtout  ce  dieu  de 
ceux  qui  n'en  ont  plus  :  Sors,  Fortiina,  Fatum.  Chacun, 
en  revanche,  a  son  génie,  qu'il  faut  bien  se  garder  d'offus- 
quer ;  enfin  ce  ne  sont  plus  que  cérémonies  magiques, 
pratiques  puériles,  histoires  terrifiantes  de  sorcières  et  de 
loups-garous.  Pétrone  n'a  que  des  sarcasmes  et  pour  la 
religion  qui  s'en  va  et  pour  la  superstition  qui  monte.  La 
mythologie  riante  de  l'antiquité  n'est  plus  pour  lui  que 
matière  à  petits  vers  érudits,  les  croyances  nouvelles  qu'un 
thème  à  discrètes  railleries  et  qu'une  mine  d'horrifiques 
narrations.  Quant  au  christianisme,  il  ne  semble  même  pas 
en  soupçonner  l'existence. 

La  divinité  lubrique  des  jardins  occupe  la  place  d'hon- 
neur dans  le  roman  de  Pétrone.  Un  érudit  allemand,  M.  Eli- 
mar  Klebs,  en  prend  texte,  dans  une  savante  et  ingénieuse 
dissertation,  pour  soutenir  que  le  véritable  sujet  du  Saty- 
ricon  c'est  la  colère  de  Priape,  comme  la  colère  d'Achille  est 
celui  de  l'Iliade,  la  colère  de  Neptune  celui  de  l'Odyssée, 
la  colère  de  Junon  celui  de  l'Enéide.  Il  semble  bien  qu'En- 
colpe,  jadis,  a  offensé  le  dieu  paillard.  Où  et  comment  ? 
C'est  ce  qu'expliquait  sans  doute  la  partie  perdue  du  roman. 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  dieu  n'oublie  pas  sa  vengeance.  C'est 
lui  qui  livre  Encolpe  aux  obsessions  de  sa  prêtresse  Quar- 
tilla,  la  femme  crampon  ;  c'est  lui  qui,  par  un  songe  révé- 
lateur sur  le  vaisseau,  le  fait  tomber  entre  les  mains  de  ses 
ennemis,  Lychas  et  Tryphène,  d'abord  furieux,  puis  par 
trop  aimables  avec  lui  ;  c'est  lui  qui  le  rend  lamentable- 
ment insuffisant  dans  ses  conversations  amoureuses  avec 
Circé,  et  c'est  à  lui  enfin  que  s'adressent  les  prières  et  les  céré- 
monies expiatoires  auxquelles  sa  victime  croit  devoir  recourir. 

Le  Satyricon  ne  serait  donc  d'un  bout  à  l'autre  qu'une 
parodie  des  vénérables  épopées  classiques  où  la  verve 
bouffonne  de  l'auteur  et  son  impiété  frondeuse  trouvaient 
également  l'occasion  de  s'exercer. 


INTRODUCTION  61 


L'hypothèse  est  séduisante,  bien  qu'un  plan  rigoureux 
et  un  dessein  suivi  ne  soient  pas  indispensables  aux  ouvrages 
de  ce  genre  :  Rabelais,  Le  Sage  et  Voltaire  ont  su  s'en  pas- 
ser... Pourquoi  faut-il  que  tant  de  passages  consacrés  à 
Priape  ne  soient  ni  très  intéressants,  ni  très  bien  écrits, 
ni  même  très  gais,  et,  pour  tout  dire,  fassent  un  peu  longueur? 
Nous  no  serions  pas  éloignés  d'admettre,  pour  notre  part, 
que  Priape  et  sa  colère  tenaient  moins  de  place  dans  l'œuvre 
primitive,  mais  qu'à  l'époque  où  la  curiosité  publique 
se  passionna  pour  tous  les  mystères,  un  éditeur  industrieux 
introduisit  les  passages  qui  n'ont  guère  d'autre  intérêt 
que  de  prétendre  révéler  les  secrets  de  ceux  de  Priape.  Ainsi 
les  ironies  de  Pétrone  auraient  servi  d'amorce  à  tous  les 
cauchemars  mystico-lubriques  de  la  décadence  dont  la  pla- 
titude malsaine  et  lugubre,  sans  esprit  ni  style,  nous  paraît 
indigne  de  notre  auteur. 

Sceptique  en  religion,  Pétrone  l'est  aussi  en  morale.  Il 
n'a  pas  le  culte  de  l'humanité  :  trop  clairvoyant  pour  ne 
pas  voir  ses  travers  et  ses  vices,  trop  délicat  pour  ne  pas 
en  être  choqué,  trop  peu  sensible  pour  l'en  plaindre,  mais 
trop  dédaigneux  pour  lui  en  vouloir,  il  a  pris  le  parti  de  se 
cantonner  dans  «  une  ironie  calme,  hautaine,  amusée  (1)  ». 

Pour  ce  dilettante  dédaigneux  et  distant,  pour  «  ce 
Mérimée  sceptique  au  ton  froid  et  exquis  (2)  »,  rien  de  plus 
antipathique  sans  doute  que  les  petites  gens  avec  leur  exu- 
bérance naïve,  leur  vulgarité  qui  s'étale,  leurs  ridicules  qui 
s'ignorent,  leur  familiarité  de  mauvais  ton.  Pourtant,  malgré 
l'éloignement  qu'ils  auraient  dû,  semble-t-il,  lui  inspirer, 
il  les  connaît  parfaitement  jusque  dans  leurs  habitudes, 
leurs  gestes  coutumiers,  leurs  banales  pensées,  leur  langage 
tour  à  tour  pittoresque  et  plat.  Il  aime  à  les  observer,  il 
aime  à  les  peindre,  sans  sympathie,  il  est  vrai,  comme  sans 
indulgence.    Pour    eux,    cet    aristocrate    de    tempérament 


(1)  Collignon,  Pétrone  en  France,  p.  130. 

(2)  Renan,  L'AntéchrM,   p.   139. 


62  l'œuvre   de   PÉTRONE 

néglige  l'étude  de  la  haute  société  romaine,  si  féconde 
alors  en  ridicules  éclatants,  en  vices  déchaînés,  en  folies  de 
toutes  sortes,  et  qu'il  devait  également  bien  connaître. 

Sans  doute,  c'est  surtout  dans  le  Banquet  que  se  trahit 
cette  prédilection  singulière  pour  la  populace,  et  le  Ban- 
quet n'est  peut-être  pas  l'œuvre  de  Pétrone.  Mais  les  héros 
des  Aventures  d'Encolpe,  pour  être  plus  lettrés,  n'en  sont 
guère  plus  huppés  :  élégants  et  délurés  coquins  qui  n'ont 
ni  sou  ni  maille,  ni  feu  ni  lieu,  et  qui,  s'ils  ne  sont  pas  sortis 
de  la  tourbe,  y  vivent,  y  évoluent  et  semblent  même  ne  pas 
s'y  déplaire. 

Pétrone  a-t-il  donc  voulu,  de  propos  délibéré,  peindre, 
suivant  l'expression  de  M.  E.  Thomas,  l'envers  de  la  société 
romaine,  ou  plutôt  la  vie  grecque  des  villes  du  sud,  singeant 
mesquinement  la  vie  romaine,  en  ce  qu'elle  avait  de  plus 
vulgaire  et  de  plus  crapuleux,  et  tirée  par  surcroît  à  la  cari- 
cature ? 

C'est  l'avis  de  M.  Boissier  :  «  Pétrone,  dit-il,  au  chapitre  V 
de  l'Opposition  sous  les  Césars,  Pétrone  ne  nous  a  pas  donné 
une  peinture  directe  de  la  société  de  son  temps,  la  satire 
faite  à  découvert  des  mœurs  et  des  travers  de  ses  contempo- 
rains ;  il  nous  offre,  ce  qui  est  fort  différent,  un  travestisse- 
ment voulu  de  ces  mœurs.  » 

«  La  maison  de  Trimalcion,  dit  de  son  côté  M.  E.  Tho- 
mas, offre  comme  un  décalque  grossier  de  la  société  romaine 
au  premier  siècle.  Les  esclaves  jouent  au  citoyen,  tandis 
que  l'amphytrion,  sévir  de  bicoque,  joue  lui-même  au  séna- 
teur... »  C'est  «  une  imitation  ridicule  du  grand  monde  par 
le  petit.  »  Quelques  déclassés  «  sans  argent,  sans  orgueil,  sans 
scrupules  »,  mais  pourvus  d'esprit  et  de  malice,  servent 
de  a  témoins  »  et  marquent  les  coups  tout  en  vivant  aux 
dépens  des  dupes. 

Les  intentions  parodiques  qui  sont  surtout  sensibles  et 
fréquentes  dans  le  Banquet  ne  sont  sans  doute  pas  abso- 
lument étrangères  aux  Aventures  d'Encolpe,  mais  il  nous 


INTRODUCTION 


semble  que  clans  l'un  et  l'autre  cas,  et  surtout  dans  le  second, 
on  lui  attribue  un  trop  grand  rôle.  Des  personnages  si 
naturels,  si  vivants,  si  vrais  sont  peints  par  l'auteur  pour 
eux-mêmes,  comme  ils  plaisent  au  lecteur  par  eux-mêmes. 
Si  l'auteur  a  parfois  ciuelque  velléité  de  satire,  pris  par  son 
sujet,  il  l'oublie  bien  vite  pour  s'intéresser  et  nous  intéresser 
à  ses  originaux,  pour  s'en  amuser  et  nous  en  amuser.  On  ne 
nous  fera  pas  croire  qu'en  peignant  ses  pittoresques  lazza- 
roni  et  ses  sinistres  et  joyeux  aventuriers,  Pétrone  ait  eu 
l'œil  invariablement  fixé  sur  la  cour  de  l'empereur  et  la 
société  élégante  de  Rome. 

Il  n'est  pas  si  rare  que  les  gens  du  monde  blasés  sur 
toutes  les  jouissances  que  donne  le  luxe,  dégoûtés  de  leurs 
pareils  qu'ils  méprisent,  dégoûtés  d'eux-mêmes  et  du  vide 
de  leur  existence,  se  plongent  dans  la  crapule  dans  l'espoir 
d'y  trouver  la  vie,  le  naturel,  l'imprévu,  tout  ce  qui  leur 
manque.  Il  n'est  pas  si  rare  non  plus  qu'un  délicat,  qu'un 
rafTmé,  qu'un  artiste  aille  demander  à  la  vie  populaire  des 
impressions  plus  suaves,  plus  franches,  plus  naïves  que 
celles  que  peuvent  lui  fournir  une  société  raffinée  mais  arti- 
ficielle, une  vie  élégante  mais  conventionnelle. 

Quel  est  donc  au  juste  le  rôle  de  la  parodie  dans  Pétrone  : 
où  commence-t-elle  ?  où  s'arrête-t-elle  ?  Question  délicate, 
sans  doute  même  insoluble,  question  pourtant  dont  la  solu- 
tion préalable  serait,  plus  que  toute  autre,  indispensable  à 
l'intelligence  de  son  œuvre. 

Sans  doute  un  auteur  qui,  comme  le  Régent,  ne  voyait 
guère  dans  le  monde  que  deux  sortes  d'hommes  :  les  sots 
et  les  fripons,  qui  s'interdisait  l'indignation  comme  inélé- 
gante, peut-être  même  comme  peu  intelligente,  qui  par 
surcroît  était  plus  choqué  par  les  ridicules  et  par  la  bêtise 
des  hommes  que  par  leurs  vices  et  dont  toute  la  morale 
semble  se  réduire  au  bon  goût,  sans  doute  un  tel  auteur 
n'avait  guère  d'autre  refuge  que  l'ironie,  une  ironie  douce 
et  souriante,  et  d'autre  moyen  de  la  traduire  sans  méchan- 


64  l'œuvre    de    PÉTRONE 


ceté  que  par  la  parodie  :  la  parodie  comme  la  cîtricature  est 
la  revanche  inoffensive  des  délicatesses  ofTusquées. 

Pétrone  parodie  certainement  les  choses  de  la  religion  et 
quand  il  semble  parler  sérieusement  des  mystères  de  Priape, 
d'expiations,  de  revenants  et  de  sorcières,  il  faut  d'abord 
se  demander  s'il  n'y  a  pas  eu  interpolation.  Il  est  probable 
que  bien  des  passages  dont  l'intérêt  nous  paraît  vm  peu  lan- 
guissant étaient  pour  les  contemporains  la  spirituelle  paro- 
die de  romans  grecs  alors  en  vogue  et  aujourd'hui  perdus. 

Le  Satyricon,  «  poème  enjoué  des  amours  infâmes  »,  met 
perpétuellement,  c'est  plus  que  probable,  les  beaux  senti- 
ments, les  alarmes,  les  délicates  pensées  des  héros  de  roman 
dans  la  bouche  d'un  pédéraste  et  de  son  mignon  :  il  est 
d'un  bout  à  l'autre  une  caricature  obscène  de  l'amour  roma- 
nesque, de  ses  lieux  communs  et  de  ses  invraisemblances. 

Il  est  certain  que  Pétrone  se  plaît  au  contraste  des  vers 
nobles  avec  les  incidents  grotesques  et  vulgaires,  que  ses 
personnages  font  étalage  d'éloquence  et  de  grands  senti- 
ments précisément  quand  ils  sont  dans  une  situation  ridi- 
cule et  qu'alors,  puisant  dans  ses  souvenirs  classiques,  il 
emprunte  aux  poètes  épiques  et  tragiques,  aux  orateurs, 
aux  écrivains  classiques,  en  général,  des  expressions  et 
même  des  développements  entiers,  mais  bien  moins  dans 
le  but  de  se  moquer  d'eux  que  de  se  moquer  de  son  sujet  ou 
de  ses  héros.  «  Nous  relevons  partout  dans  son  livre,  dit 
M.  Thomas,  le  contraste,  certainement  voulu,  de  formes 
solennelles  couvrant  des  choses  triviales  et  même  basses  ; 
le  souvenir  de  formules,  de  vers  célèbres  appliqués  aux 
situations  où  on  les  attend  le  moins.  » 

M.  Collignon  a  relevé  la  trace  de  nombreuses  imitations  de 
ce  genre,  parodies  innocentes,  dit-il,  et  visant  seulement  à 
amuser.  Mais  il  est  probable  que  beaucoup  d'autres  nous 
échappent  :  toutes  les  fois  que  le  style  a  une  teinte  poé- 
tique ou  vise  à  l'éloquence,  on  peut  supposer  que  Pétrone 
imite  quelque  auteur  aujourd'hui  perdu  : 


INTRODUCTION 


«  Tantôt,  dit  jNI.  Collignon,  il  se  contente  de  nuancer  son 
style  de  la  couleur  de  tel  ou  tel  écrivain  ;  tantôt  il  parodie 
spirituellement  un  auteur  célèbre  et  s'amuse  à  accommoder 
à  une  situation  comique  les  réminiscences  de  quelque  pas- 
sage épique  ou  tragique.  » 

Mais  «  d'autres  fois,  quittant  le  ton  du  persiflage,  il 
s'attache  à  rivaliser  soit  en  vers,  soit  en  prose,  dans  des 
pièces  étudiées,  avec  un  prosateur  ou  un  poète  en  renom.» 
Ces  sortes  de  tournoi  étaient  dans  la  tradition  des  Menip- 
pées  aussi  bien  que  dans  le  goût  de  Pétrone,  et  il  n'est  pas 
toujours  facile  de  savoir  quand  le  railleur  s'arrête  pour  céder 
la  parole  au  virtuose. 

De  même,  il  est  bien  évident  que  telle  joute  oratoire, 
telle  délibération  trop  complaisamment  développées  à 
notre  goût  ne  sont  que  des  charges  d'exercices  de  rétho- 
rique  alors  en  vogue  (1). 

Mais  ceux  qui  tiennent  à  tout  admirer  dans  Pétrone  vont 
beaucoup  plus  loin.  Posant  en  principe  qu'il  est  un  écri- 
vain parfait,  toutes  les  fois  qu'ils  relèvent  chez  lui  quelque 
trace  de  déclamation,  quelque  faute  de  goût,  quelque  défail- 
lance de  style,  ils  prétendent  qu'il  parodie  quelque  ouvrage 
perdu  comme  si  Pétrone,  avec  tant  d'autres  à  son  époque, 
n'avait  pu  pécher  par  trop  de  subtilité  dans  la  pensée,  trop 
de  recherche  dans  l'expression,  comme  s'il  n'avait  pu  avoir 
un  faible  pour  les  faux  brillants,  les  expressions  trop  cher- 
chées, les  idées  trop  ingénieuses,  les  sentiments  forcés. 
Admettons  plutôt  que  cet  infatigable  railleur  qui  s'est 
tant  moqué  des  autres  se  moquait  aussi  un  peu  de  lui-même 
et  cédait  aux  entraînements  d'une  plume  trop  experte,  d'un 
esprit  trop  meublé,  trop  subtil  et  trop  cultivé,  sans  pour 
cela  en  être  dupe. 

Car,  et  c'est  à  notre  sens  la  clef  de  bien  des  mystères, 


(1)  «  C'est  quand  ses  personnages  moralisent  ou  déclament  qu'il 
s'amuse  surtout  à  faire  du  Sénèque.  »  (Collignon,  op.  cit.,  p.  357.) 


66  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Pétrone  fut  avant  tout,  fut  presque  exclusivement  un 
homme  de  lettres,  avec  tous  les  défauts  qui,  en  tout  temps, 
caractérisèrent  cette  espèce,  et  avec,  en  plus,  ceux  de  son 
époque.  Cet  homme,  qui  ne  croyait  à  rien,  croyait  à  la  litté- 
rature, tout  en  la  considérant,  non  sans  motifs,  comme 
en  pleine  décadence  à  son  époque.  «  Sceptique  en  morale, 
dit  M.  Collignon,  Pétrone  est  en  littérature  un  homme  de 
foi  et  de  tradition  »,  un  classique  aux  idées  claires,  à  la  doc- 
trine arrêtée. 

Il  voit  fort  bien  que  si  l'éloquence  est  en  décadence, 
c'est  qu'elle  perd  de  vue  les  réalités  de  la  vie  pour  s'inté- 
resser à  de  vaines  autant  qu'ingénieuses  subtilités,  et  il 
semble  que,  dans  sa  prose  au  moins,  il  s'efforce,  pour  sa 
part,  de  revenir  à  la  vérité,  à  la  simplicité,  au  naturel. 

Sa  théorie  de  la  poésie  est  déjà  plus  discutable.  Il  y  faut, 
croit-il,  des  mots  éloignés  de  l'usage  vulgaire,  ce  qui  con- 
duit facilement  à  un  style  conventionnel,  à  une  noblesse 
soutenue,  à  une  élégance  dont  la  monotonie  n'est  corrigée 
que  par  des  alliances  de  mots  inattendues,  des  traits  impré- 
vus  et  recherchés. 

Il  y  faut  aussi  ce  libre  essor,  ce  délire,  qui  distingue  le 
poète  épique  du  simple  historien.  Mais  il  faut  entendre 
que  ce  délire  n'est  pas  dans  l'âme  du  poète,  savant  ouvrier 
bien  trop  occupé  de  son  métier  pour  avoir  le  temps  d'être 
ému.  Il  suffit  qu'il  soit  dans  l'œuvre.  N'est-il  pas  à  craindre, 
dès  lors,  qu'il  n'engendre  que  désordre  et  qu'obscurité, 
que  malgré  de  beaux  mouvements  d'une  spontanéité  si  bien 
calculée,  l'œuvre,  manquant  d'élan,  ne  languisse  et  ne  se 
traîne  et  que  la  déclamation  n'intervienne  pour  donner  une 
apparence  de  vie  à  ces  froides  combinaisons  ? 

Enfin  les  vers,  et  c'est  encore  ce  qui  distingue  l'épopée 
de  l'histoire,  ne  peuvent  se  passer  des  ornements  de  la 
fable.  Cette  mythologie  à  laquelle  il  ne  croit  plus  et  dont  il  se 
moque,  qui  n'est  guère  plus  de  son  temps  que  matière  d'éru- 
dition, cette  mythologie  desséchée  et  morte,  il  en  fait  la  sub- 


IXTRODUCTIOX  67 


stance  de  la  poésie  :  ce  qu'il  reproche  à  Lucain  cène  sont  pas 
ses  défauts  littéraires,  c'est  de  l'avoir  bannie  de  sa.  Phcwsale. 

Et  comme,  exploitée  depuis  des  siècles  par  les  écrivains 
grecs  et  latinrs,  elle  n'offre  plus  que  des  thèmes  rebattus, 
que  tout  le  public  lettré  est  supposé  connaître,  le  poète  pro- 
cédera volontiers  par  voie  d'allusions  ou  de  périphrases, 
et  son  œuvre  sera  inintelligible  pour  le  vulgaire. 

Ce  serait  à  peine  forcer  la  pensée  de  notre  auteur  que  de 
lui  faire  dire  que,  si  l'éloquence  doit  être  simple  et  natu- 
relle, la  poésie  doit  être  recherchée,  raffinée,  savante  et, 
pour  tout  dire,  artificielle. 

Avec  de  tels  principes  on  réussira  sans  doute  dans  les 
petits  poèmes,  très  à  la  mode  depuis  Auguste,  où  il  suffit 
d'avoir  de  l'esprit,  de  la  patte,  un  vocabulaire  abondant 
et  choisi  ;  mais  on  échouera  dans  les  œuvres  plus  considé- 
rables qui  ont  besoin  d'être  soutenues  par  une  inspiration 
sincère  et  forte. 

Il  est  vrai  que  Pétrone  prémunit  le  poète  contre  les  traits 
brillants,  les  sentences  éclatantes  qui,  faisant  saillie  sur  la 
trame  du  poème,  nuisent  à  l'ensemble,  comme  si  avec  la 
méthode  qu'il  prône  il  était  possible  de  trouver  autre  chose 
que  des  vers  à  effet  I 

Son  idéal  littéraire,  ses  conceptions  sur  l'éducation  de 
l'écrivfàn  et  sur  les  procédés  de  travail  de  l'homme  de 
lettres  ne  sont  pas  moins  significatifs. 

Il  prêche  le  retour  à  l'antique  simplicité  et  au  naturel  ; 
il  proscrit  l'emphase,  l'enflure,  la  déclamation,  l'affectation, 
les  faux  brillants.  L'œuvre  d'art  doit  s'imposer  par  son  effet 
d'ensemble,  par  son  unité,  par  son  harmonie.  —  Reste  à 
savoir  s'il  prend  la  meilleure  voie  pour  réaliser  ce  sévère  idéal 
classique  :  il  s'inquiète  peu  des  idées  :  un  lieu  commun  suffira 
à  l'homme  de  talent  qui  sait  le  traiter  avec  esprit  et  élé- 
gance. Tout  le  problème  c'est  «sur  un  tissu  d'idées  communes 
de  broder  des  expressions  neuves  et  personnelles  (1)  ». 

(1)  Collignon,  op.  cit.,  p.  93. 


68  l'œuvre   de    PÉTRONE 


Toutes  ses  préoccupations  sont  pour  la  forme  :  on  l'ac- 
quiert par  la  lecture  assidue  des  grands  écrivains  dont  on 
doit  s'assimiler  les  tours  et  les  expressions  pour  en  tirer 
des  combinaisons  nouvelles,  inattendues.  Pour  bien  écrire, 
il  faut  et  il  suffît  d'être  très  fort  en  littérature.  Qu'il  s'agisse 
de  poésie  ou  d'éloquence,  l'art  est  une  imitation  ingénieuse 
des  bons  modèles,  et  c'est  dans  l'élocution  que  réside  la  véri- 
table originalité  de  l'écrivain. 

Ces  procédés  de  patiente  marqueterie  littéraire,  qui  rap- 
pellent un  peu  ceux  par  lesquels  on  enseignait  jadis  dans 
l'Université  à  faire  des  vers  ou  des  discours  latins,  étaient 
bien  propres,  il  faut  l'avouer,  à  étouffer  d'abord  l'origina- 
lité de  l'écrivain,  à  le  pousser  plus  tard  à  chercher  à  tout  prix 
l'originalité  en  renouvelant  des  procédés,  des  tours  et  des 
expressions  trop  usées. 

A  ce  régime  et  avec  ces  idées,  Pétrone  risquait  fort  de 
devenir  un  écrivain  correct,  élégant,  ingénieux,  plein  de 
ressources,  mais  sans  personnalité,  suppléant  à  l'inspira- 
tion absente  par  le  tour  de  force  et  faisant  consister  l'origi- 
nalité dans  la  recherche  de  l'effet.  Et  c'est  bien  ainsi  qu'il  se 
montre  dans  ses  vers.  Ils  ont  à  peu  près  tous  les  défauts  qui, 
nous  venons  de  le  montrer,  sont  la  conséquence  de  sa 
méthode  littéraire  :  enflés,  alambiqués,  froids,  souvent  obs- 
curs, surchargés  d'une  nomenclature  mythologique  sèche, 
encombrante  et  difficile,  au  moins  pour  nous  modernes, 
sentant  la  déclaration  et  le  lieu  commun  et  surtout  four- 
millant de  réminiscences  gênantes.  Ni  imaginations  neuves, 
ni  pensées  fortes,  ni  même  sentiment  sincère,  rien  en  un 
mot  de  ce  qui  fait  le  poète.  En  revanche,  beaucoup  d'esprit, 
d'ingéniosité,  de  métier,  de  virtuosité,  des  trouvailles 
d'expressions,  des  antithèses  à  effet,  des  pensées  brillantes, 
des  vers  bien  frappés.  MtJs  tous  ces  oripeaux,  toute  cette 
habileté  n'empêchent  pas  de  voir  combien  le  souille,  la  vie, 
la  spontanéité,  la  sincérité  font  défaut  à  cette  poésie  arti- 
ficielle et  savante. 


INTRODUCTION  69 


Par  une  rencontre  de  circonstances  heureuses,  tous 
ces  défauts  sont  bien  moins  .sensibles  dans  la  prose  de 
Pétrone. 

Les  idées  originales  y  font  défaut,  comme  dans  ses  vers  : 
il  se  borne  à  rajeunir  les  lieux  communs  par  des  développe- 
ments ingénieux  et  inattendus  ;  sa  philosophie,  qu'il  a 
prise  chez  Épicure  et  Lucrèce,  est,  à  son  époque,  celle  de 
beaucoup  d'esprits  cultivés  ;  sa  doctrine  littéraire  même, 
à  laquelle  il  tient  tant,  nous  la  retrouvons  dans  Tacite, 
dans  Sénèque  le  Rhéteur,  dans  Quintilien,  dont  ii  ne  serait 
que  l'écho  si  on  nous  accorde  qu'il  n'a  paru  qu'après  eux 
dans  le  monde  des  lettres.  Ce  qu'il  aurait  de  plus  original, 
d'après  I\L  Collignon,  c'est  son  opinion  sur  le  rôle  de  la 
mythologie  en  poésie  :  il  est  cependant  probable  qu'il  ne 
fut  pas  le  seul  de  son  temps  à  aimer  la  tradition  jusqu'à  en 
devenir  réactionnaire.  Mais  ces  idées  sur  la  philosophie 
et  les  lettres,  si  elles  ne  sont  pas  de  son  cru,  il  y  tient,  il  les 
aime,  il  les  fait  siennes,  il  les  expose  avec  cette  convic- 
tion, ce  sérieux,  cette  ardeur  sans  laquelle  il  n'y  a  pas  plus 
de  grand  écrivain  que  de  grand  orateur.  Et  il  les  soutient 
non  seulement  avec  force,  mais  avec  habileté,  mais,  ce  qui 
ne  gâte  rien,  avec  beaucoup  d'agrément. 

Au  reste,  pour  le  sujet  qu'il  avait  choisi,  les  idées  étaient 
secondaires.  Il  lui  suffisait  de  regarder  la  vie,  la  vie  si  variée, 
si  amusante,  si  pittoresque  de  cette  Italie  de  l'Empire  où  se 
mêlaient  les  races,  les  idées,  les  religions,  les  vices  même, 
venus  des  quatre  coins  du  mondé.  Il  a  su  voir  et,  ainsi 
replongé  dans  cette  vie  de  laquelle  sa  poésie  se  tenait  par 
trop  éloignée,  il  a  trouvé  l'emploi  heureux  de  toutes  les  res- 
sources qu'il  avait  acquises  dans  ses  longues  et  sévères  études. 
Enfin,  nous  ignorons  comment,  mais  par  une  bien  heureuse 
chance,  ce  mandarin  de  lettres,  ce  partisan  des  anciens,  cet 
aristocrate  de  tempérament  s'est  trouvé  en  contact  avec  la 
plus  vile  populace,  a  daigné  la  comprendre  et  en  rire,  et 
du   contraste   violent   entre   l'observateur   et   le   spectacle 


70  l'œuvre    de    PÉTRONE 


observé  a  jailli  l'œuvre  originale  pleine  d'entrain,  de  vie, 
de  bonne  humeur  et  d'ironie. 

Sans  doute,  à  notre  goût,  le  littérateur  de  profession 
montre  encore  trop  souvent  le  bout  de  l'oreille.  Victime 
lui-même  de  l'école,  bien  que  s'étant  élevé  contre  l'éduca- 
tion qui  s'y  dqnne,  il  conserve  un  faible  pour  les  subtiles 
discussions  académiques  et  le  goût  de  la  déclamation  :  on 
a  beau  nous  dire  que  c'est  raillerie,  simple  caricature  des 
romans  sentimentaux,  nous  ne  pouvons  nous  empêcher 
de  trouver  que  les  trois  sacripants  qui  sont  les  héros  de 
l'histoire  expriment  souvent  leur  douleur  un  peu  bien  lon- 
guement, d'une  manière  par  trop  théâtrale  et  abusent  déci- 
dément du  droit  d'être  sensibles.  Vraiment,  pour  des  coquins, 
ils  pleurent  trop,  et  tout  cet  étalage  de  sensiblerie  emphatique 
ennuie  et  répugne. 

Passons  aussi  sur  les  imitations  dont  notre  auteur  abuse 
un  peu,  soit  qu'il  incorpore  à  sa  prose  la  substance  des  clas- 
siques, soit  qu'il  parodie  les  mauvais  écrivains,  soit  que 
par  jeu,  par  dilettantisme,  il  s'essaye  à  développer  des  thèmes 
déjà  rebattus. 

Nous  avons  hâte  d'arriver  au  style  de  Pétrone  qui,  sans 
être  parfait,  car  il  n'est  pas  toujours  exempt  de  préciosité 
et  d'affectation,  reste  néanmoins  excellent  dans  sa  «  latinité 
si  classique  encore  malgré  son  modernisme  (1)  ».  Servi 
sur  ce  point  par  ses  doctrines  et  par  ses  études,  il  a  su,  quand 
il  l'a  voulu,  écrire  dans  une  langue  pure  qui  reste  naturelle 
dans  sa  savante  simplicité  et  qui  a  la  solidité  classique. 

Rapin  dit  bien  que  Pétrone  n'a  pas  lui-même  cette  manière 
aisée  etnaturelle  qu'il  recommande  tant  aux  autres ;il donne, 
dit-il,  les  plus  belles  règles  du  monde  contre  l'affectation, 
qu'il  n'observe  pas,  car  il  affecte  jusqu'à  la  simplicité  du 
style,  où  il  n'est  pas  toujours  naturel.  Mais  s'il  y  a  encore 
trop   de  pages  où  Pétrone   donne  raison  à  Rapin,  il  y  en 

(1)  Collignon.  op.  cit.,  p.  190. 


INTRODUCTION  71 


a  heureusement  beaucoup  plus  où,  à  force  d'art,  il  revient 
au  naturel. 

Il  a  aussi  de  la  tenue  sinon  dans  le  choix  des  sujets,  du 
moins  dans  la  manière  de  les  traiter,  et  c'est  à  peine  si  les 
Bénédictins  exagèrent  quand  ils  disent  dans  leur  Histoire 
littéraire  de  la  France  : 

«  Dans  les  plus  vives  descriptions  qu'il  fait  des  débauches 
de  l'empereur  et  de  ses  favoris,  il  en  adoucit  toujours  les 
images  par  des  termes  dont  l'honnêteté  et  la  modestie  ne 
pourront  être  blessées.  » 

Il  appelait,  il  est  vrai,  les  choses  par  leur  nom,  comme 
le  lecteur  s'en  apercevra  parfois,  mais  c'est  l'usage  cons- 
tant du  latin  qui  ignorait  nos  pudibonderies,  et  Martial  ou 
Juvénal  lui-même  sont,  quand  ils  s'y  mettent,  plus  gros- 
siers que  lui. 

Enfin,  et  fort  heureusement,  son  sujet  lui  interdisant 
l'emploi  continu  d'une  langue  trop  littéraire,  il  a  dû  recou- 
rir à  la  langue  courante,  à  la  langue  légère,  allante,  vive, 
élégante,  et  pourtant  naturelle  qu'il  parlait  lui-même  quand 
il  n'était  pas  auteur.  La  trame  de  son  récit  est  «  d'un  latin 
fin  et  précieux,  qui  est  celui  de  la  meilleure  société  (1)  ». 

Celui  qu'emploient  ses  personnages  est  naturellement 
moins  relevé,  mais  n'est  pas  moins  vivant,  original,  pris 
sur  le  fait.  Il  vit  à  une  époque  où  «  tout  devient  populaire. 
Le  vocabulaire,  dit  M.  E.  Thomas,  est  envahi  par  des  termes 
nouveaux.  La  syntaxe  est  si  particulière  que  l'idiome  en 
prend  un  air  presque  étranger.  Les  phrases  s'émaiUent 
de  réflexions  prudhommesques,  de  grécisme,  de  solécismes, 
sans  compter  plus  d'un  emprunt  à  la  langue  verte  de  Rome.  » 
Cette  langue  populaire,  déjà  corrompue,  est  du  reste  bien 
plus  celle  du  Banquet  que  des  Aventures  d'Encolpe,  mais 
qu'il  faille  ou  non  l'attribuer  à  Pétrone,  combien  n'est- 
elle  pas  plus  intéressante  pour    nous  avec  sa  verdeur  pitto- 


(1)  Collignon,  ouvr.  cit.,  p.  330. 


72  l'œuvre    de    PÉTRONE 


resque  et  savoureuse  que  cette  écriture  tendue  et  morbide, 
ces  oppositions  de  mots,  ces  scintillements  d'expression, 
toute  cette  froide  et  savante  cuisine  de  style  dont  Pétrone 
n'a  pas  toujours  su  s'affranchir  même  dans  sa  prose,  parce 
qu'il  était  homme  de  lettres.  Avec  son  goût  si  sûr  et  si  fm, 
il  connaissait  fort  bien  les  écueils  qu'il  fallait  éviter,  mais 
il  a  subi  les  conséquences  d'une  éducation  première  solide 
sans  doute,  mais  étroitement  technique,  et  l'influence  du 
milieu,  les  entraînements  de  la  mode.  Sans  doute  enfin  ce 
désir  de  briller,  de  plaire,  fût-ce  par  des  défauts,  qui  a 
gâté  tant  de  bons  écrivains,  l'a-t-il  incité  à  abuser  de  sa 
dangereuse  virtuosité. 

L'érudition  contemporaine  a  donc  précisé  les  contra- 
dictions qui  abondent  dans  la  pensée  et  dans  le  talent  de 
Pétrone  et  a  montré  en  même  temps  à  quel  point  il  avait 
été  l'homme  de  son  époque  jusque  dans  ses  inconséquences  : 
ce  sceptique  a  une  morale  professionnelle  très  stricte  ; 
ce  railleur,  ce  démolisseur,  ce  parodiste  incorrigible  est, 
dans  sa  partie,  l'homme  de  la  tradition  ;  ce  dilettante  est 
un  laborieux  et  un  méthodique  ;  cet  écrivain  d'un  goût 
si  sûr  et  si  délicat  pèche  quand  il  écrit  contre  les  règles  du 
goût  qu'il  vient  de  poser  ;  ses  défauts  s'exagèrent  à  mesure 
qu'il  s'applique,  mais  s'il  rate  ses  poèmes  épiques,  dès 
qu'il  conte  sans  autre  prétention  que  d'amuser,  il  retrouve 
son  talent  ;  enfin  ce  virtuose  de  la  plume,  ce  jongleur  de 
mots  se  trouve  être  en  même  temps  le  créateur  du  roman 
réaliste.  Ajouterons-nous  que  ce  cynique  auteur  de  tant  de 
récits  scabreux  n'était  sans  doute  pas  dépourvu  de  déli- 
catesse :  il  est  difficile  à  un  homme  d'intelligence,  il  est 
difficile  à  un  homme  de  goût  d'être  foncièrement  immoral. 
Dans  ses  peintures  les  plus  profondes  et  les  plus  plaisantes, 
quels  jours  jetés  sur  les  contradictions  qui  sont  au  fond  de 
la  nature  humaine  :  Encolpe  sans  scrupules  et  sans  pitié 
invoquant  sincèrement  la  justice  ;  Giton,  dans  le  dernier 
des  métiers  apportant  du  tact,  de  la  grâce,  de  la  politesse, 


INTRODUCTION  7S 


la  fermeté  d'une  raison  précoce  et  les  délicatesses  d'un  cœur 
bien  né;  Eumolpe,  l'ignoble  séducteur  de  l'enfant  de  son 
hôte,  l'aigrefin  roublard  qui  roule  si  parfaitement  les  cap- 
teurs d'héritage,  se  révélant  comme  un  ami  dévoué  à  ses 
nouveaux  amis,  un  homme  de  décision  et  de  courage,  un 
moraliste  qui  va  chercher  dans  les  faiblesses  du  cœur  et  de 
la  conscience  la  cause  profonde  des  défaillances  du  talent. 
Enfin  cjuclle  plus  triste  impression  de  l'existence  que  celle 
que  laisse  ce  conte  cruel  et  exquis,  la  Matrone  d'Ephèse  ! 

Nul,  peut-être,  n'a  mieux  montré  aussi  combien  la  vie 
devient  chose  terrible  dans  une  société  d'où  l'honnêteté 
disparaît  :  il  faut  s'attendre  à  tout,  à  tout  instant,  de  la 
part  de  tous.  Aucune  sécurité  :  on  ne  sait  plus  ni  sur  qui 
ni  sur  quoi  compter,  aucune  confiance  en  personne,  pas 
même  en  ses  amis,  pas  même  en  soi-même,  car  l'individu 
sans  gouvernail  se  sent  lui-même,  désemparé,  ballotter 
au  gré  de  passions  ou  de  fantaisies  dont  demain  il  sera 
dégoûté. 

Loin  de  nous  la  pensée  de  vouloir  faire  de  Pétrone  un 
moraliste  de  profession  qui,  dorant  la  pilule,  fait  passer 
la  leçon  dans  une  anecdote  scabreuse.  Il  n'espérait  sans 
doute  le  succès  que  de  la  liberté  de  ses  récits,  qui  sont,  il 
faut  l'avouer,  aussi  amusants  que  licencieux,  de  la  per- 
fection de  son  style,  de  la  vérité  de  son  observation.  Mais 
un  observateur  clairvoyant  ne  peut  être  que  sérieux,  puis- 
qu'au  fond  la  vie  n'est  pas  gaie,  et  il  ne  faut  pas  laisser 
dire  que  la  seule  raison  du  succès  de  Pétrone  c'est  son  immo- 
ralité. Une  fois  de  plus  l'ouvrage  a  deux  faces,  entre  les- 
quelles le  lecteur  ne  sait  choisir. 

Ces  ambiguïtés,  ces  contradictions,  ces  obscurités,  accrues 
encore  par  le  temps,  rendent  peut-être,  par  le  mystère  dont 
il  reste  enveloppé,  plus  attachante  que  celle  de  bien  des 
œuvres  parfaites  la  lecture  de  ce  demi-chef-d'œuvre. 


Louis  de  Langle. 


Titre  du  Satyrigon. 
(Édition  d'Amsterdam,    1669.) 

ROMYN  DE  HOSGHE  feC. 


LE  SATYRICON 


PREMIERE  PARTIE 


ENCOLPE   ET   ASCYLTE 


I.  ou  l'on  déplore  la  ruine  de  l'éloquence 

'Il  y  a  déjà  bien  longtemps  que  je  vous  promets  le 
récit  de  mes  aventures.  Le  moment  est  venu  de  tenir 
parole  aujourd'hui  qu'une  heureuse  occasion  nous  réu- 
nit, car  nous  ne  sommes  pas  ici  exclusivement  pour  fixer 
des  points  de  science,  mais  pour  causer  aussi  et  pour  rire 
un  peu  en  nous  racontant  de  bonnes  histoires. 

Fabricius  Vejento  (1)  vient,  non  sons  talent,  de  flétrir 
les  mensonges  des  prêtres  et  de  nous  révéler  avec  quel 
audacieux  cynisme  ils  proclament,  en  se  donnant  des 
airs  de  prophètes,  des  mystères  qu'ils  ne  comprennent 
même  pas.  Mais  nos  enfileurs  de  phrases  sont-ils  moins 

(1)  Ce  farouche  anticlérical  est  mentionné  par  Tacite.  Il  fut  exilé 
par  Néron  pour  une  autre  satire  contre  les  sénateurs  qui  vendaient 
la  justice. 

6 


78  l'œuvre   de   PÉTRONE 

fous  quand  ils  crient  comme  des  furieux  :  Voici  les  bles- 
sures que  j'ai  reçues  pour  la  liberté  !  Voici  l'œil  que  j'ai 
perdu  pour  votre  salut  à  tous  !  Donnez-moi  un  guide  pour 
me  conduire  chez  mes  enfants  :  mes  jarrets  tranchés 
se  refusent  à  porter  mon  corps  (1). 

Passe  encore  si  du  moins  ils  frayaient  à  nos  futurs 
Démosthène  les  voies  de  l'éloquence.  Mais  tant  d'exagé- 
rations et  tout  ce  vain  bruit  de  phrases  ne  leur  servent, 
le  jour  venu  de  parler  au  forum,  qu'à  avoir  l'air  de  tomber 
de  la  lune. 

Donc,  à  mon  sens,  le  résultat  le  plus  clair  des  études  est 
de  rendre  nos  enfants  tout  à  fait  stupides  :  de  ce  qui  se 
présente  en  réalité  dans  la  vie  ils  n'entendent  rien,  ils  ne 
voient  rien.  On  ne  leur  montre  que  pirates,  les  chaînes  à  la 
main,  attendant  leurs  victimes  sur  le  rivage  ;  que  tyrans 
rédigeant  des  arrêts  pour  commander  aux  fils  d'aller 
couper  la  tête  de  leur  père  ;  qu'oracles  préconisant,  pour 
chasser  la  peste,  l'immolation  de  trois  vierges  ou  davantage; 
que  phrases  s'arrondissant  en  pilules  bien  sucrées  :  faits 
et  pensées,  tout  passe  à  la  même  sauce  (2). 

II.    CONTRE   LES   PROFESSEURS   DE   RHÉTORIQUE 

«  A  qui  vit  dans  cette  atmosphère,  il  est  aussi  impossible 
de  ne  pas  perdre  le  sens  que  de  sentir  bon  quand  on  loge 
à  la  cuisine. 

(1)  Dans  la  bataille  on  coupait  les  nerfs  des  jarrets  au  soldat 
vaincu,  pour  l'empêcher  de  fuir. 

(2)  Il  est  question  dans  le  texte  d'une  sauce  verte  faite  du  suc  de 
pavot  et  de  sésame. 

Dioscoride  dit  que  les  Égj'ptiens  tirent  de  l'huile  du  sésame. 
Les  Tvu'cs  et  les  Grecs  font  un  très  grand  usage  de  cette  graine. 
On  en  récolte  beaucoup  en  Sicile,  où  on  le  mêle  au  pain  bis  pour  lui 
donner  une  saveur  agréable. 


LE    SATYRICON  79 


«  Si  VOUS  me  permettez  de  le  dire,  ô  rliéteurs,  c'est  vous 
les  premiers  artisans  de  la  ruine  de  l'éloquence.  Vos  har- 
monies subtiles,  vos  sonorités  creuses  peuvent  éblouir 
un  instant  ;  elles  vous  font  oublier  le  corps  même  du  dis- 
cours qui,  énervé,  languit  et  tombe  à  plat.  La  jeunesse 
s'entraînait-elle  à  déclamer,  quand  Sophocle  et  Euri- 
pide trouvèrent  le  langage  qu'il  fallait  au  théâtre  ?  Exis- 
tait-il des  maîtres  pour  étouffer  dans  l'ombre  de  l'école 
les  talents  naissants  quand  Pindare  et  les  neuf  lyriques 
renoncèrent  à  lutter  dans  le  même  mètre  avec  Homère  (1)  ? 
Et,  sans  appeler  les  poètes  en  témoignage,  je  ne  vois  pas 
que  Platon  ni  Démosthène  se  soient  livrés  non  plus  à  ce 
genre  d'exercices.  La  grande  et,  si  j'ose  dire,  la  chaste 
éloquence,  méprisant  le  fard  et  l'enflure,  n'a  qu'à  se  dres- 
ser sans  autre  appui  que  sa  naturelle  beauté. 

«  Naguère,  ce  bavardage  intempérant  et  creux  qui,  né  en 
Asie,  a  envahi  Athènes,  tel  un  astre  porteur  de  la  peste, 
souffla  sur  une  jeunesse  qui  se  dressait  déjà  pour  de  grandes 
choses  :  du  coup,  sous  une  règle  corrompue,  l'éloquence, 
arrêtée  dans  son  essor,  a  perdu  la  voix.  Qui  depuis  lors 
a  approché  de  la  maîtrise  d'un  Thucydide,  de  la  gloire 
d'un  Hypéride  ?  L'éclat  même  dont  brille  la  poésie  n'est 
plus  celui  de  la  santé  :  tous  les  arts,  comme  si  leur  source 
commune  avait  été  empoisonnée,  meurent  sans  attendre 
les  neiges  de  la  vieillesse.  La  peinture,  enfin,  n'est  pas  en 
meilleure  posture  depuis  que  des  Égyptiens  ont  eu  l'au- 
dace de  réduire  en  recettes  un  si  grand  art  (2).  »  '  Je  tenais 

(1)  On  ne  compte  d'habitude  que  neuf  lyriques,  y  compris  Pin- 
dare. Y  a-t-il  inadvertance,  ou  bien  Pétrone  ajoutait-il  Corinne  aux 
neuf  lyriques  ? 

(2)  On  n'a  aucun  renseignement  sur  cette  tentative  des  Égyp- 
tiens. Il  s'agit  sans  doute  d'un  manuel  ayant  pour  but  de  ramener 
l'art  du  peintre  à  des  règles  simples,  générales  et  invariables.  Le  texte 
est  du  reste  obscur. 


80  l'œuvre    de   PÉTRONE 

un  jour  ces  propos  et  autres  semblables,  quand  Agamem- 
non  (1)  s'approcha  de  nous  et,  d'un  coup  d'œil  inquisi- 
teur, chercha  celui  que  la  foule  écoutait  si  religieusement.  ' 

III,    CONTRE    LA   VÉNALITÉ    DES    MAITRES 

Ce  rhéteur,  sortant  tout  suant  de  sa  classe,  pouvait-il 
souffrir  que  je  pérorasse  plus  longtemps  sous  le  portique 
qu'il  ne  l'avait  fait  dans  l'école  ?  Il  m'interrompit  :  «  Jeune 
homme,  dit-il,  qui  tenez  ces  propos  d'une  saveur  non  vul- 
gaire et,  ce  qui  est  aujourd'hui  une  rareté,  qui  me  semblez 
un  ami  des  idées  saines,  je  ne  dois  pas  vous  dérober  les 
secrets  de  mon  art.  Dans  les  exercices  que  vous  critiquez, 
il  n'y  a  guère  de  la  faute  des  maîtres  :  ils  sont  bien  forcés 
de  hurler  avec  les  fous.  S'ils  ne  parlaient  pas  comme  il 
plaît  aux  jeunes  gens,  Cicéron  l'a  déjà  dit,  on  les  laisserait 
seuls  dans  leur  école.  Tels  ces  rusés  flatteurs  qui,  entre- 
prenant le  siège  de  la  table  d'un  riche,  n'ont  rien  de  plus 
pressé  que  de  chercher  ce  qu'ils  estiment  devoir  plaire  à 
l'auditoire,  et  qui  n'obtiendront  en  effet  ce  qu'ils  cherchent 
qu'en  tendant  des  pièges  aux  oreilles  d'autrui,  tel  le  maître 
d'éloquence  :  à  moins,  comme  le  pêcheur,  de  mettre  à 
l'hameçon  l'appât  qu'il  sait  recherché  du  jeune  poisson, 
il  restera  seul  assis  sur  son  rocher,  sans  espoir  de  rien 
prendre.  » 


(1)  Il  semble  qu'Agamemnon  le  rhéteur  soit  le  professeur  d'Encolpe 
et  d'Ascylte.  C'est  lui  qui  les  amènera  chez  Trimalcion  dont  il  est 
commensal,  le  flatteur  et,  pour  tout  dire,  le  parasite. 


LE    SATYRICOX  81 


IV.    CONTRE    L  AMBITION    DES    PARENTS 

Au  fond,  ce  sont  les  parents  qui  sont  les  vrais  cou- 
pables :  ils  ne  veulent  plus  pour  leurs  enfants  d'une  règle 
sévère,  mais  salutaire.  Ils  sacrifient  d'abord,  comme  le 
reste,  à  leur  ambition,  ces  fils,  leur  espérance  même, 
puis,  pour  réaliser  plus  vite  leur  rêve,  sans  leur  laisser  le 
temps  de  digérer  leurs  études,  ils  les  poussent  au  forum  : 
cette  éloquence,  à  laquelle  ils  savent  pourtant  bien  que 
rien  n'est  supérieur,  ils  prétendent  la  réduire  à  la  taille 
d'un  enfant  à  peine  sevré. 

Que  les  parents  aient  la  patience  de  nous  laisser  gra- 
duer les  études  :  les  jeunes  gens  pourront  travailler  sérieu- 
sement, mûrir  leur  goût  par  des  lectures  approfondies, 
faire  des  préceptes  des  sages  la  règle  de  leur  pensée,  châ- 
tier leur  style  d'une  plume  impitoyable,  écouter  longtemps 
d'abord  ce  qu'ils  aspirent  à  imiter.  Dès  lors  ils  n'admire- 
ront plus  rien  de  ce  qui  n'éblouit  que  l'enfance,  et  l'élo- 
quence, jadis  si  grande,  aura  recouvré  sa  force,  sa  majesté, 
son  autorité. 

Mais  aujourd'hui,  à  l'école  l'enfant  s'amuse  ;  jeune 
homme,  on  s'amuse  de  lui  sur  le  forum,  et,  ce  qui  est 
encore  plus  ridicule,  après  avoir  fait  ses  études  tout  de 
travers,  devenu  vieux,  il  ne  voudra  pas  en  convenir. 

N'allez  pas  croire,  toutefois,  que  j'aie  en  horreur  cet  art 
facile  et  terre  à  terre  d'improviser  des  vers  où  s'illustra 
Lucilius  (1)  :  c'est  en  vers  qu'à  mon  tour  je  vais  tenter 
d'exprimer  mon  avis  : 

(1)  Lucilius  était  aussi  célèbre  pour  son  talent  d'improvisateur 
que  pour  ses  satires.  Horace  (liv.  I,  sat.  4  et  10)  dit  qu'en  moins 
d'une  heure,  en  se  tenant  debout  sur  un  seul  pied,  il  pouvait  impro- 
viser deux  cents  vers  tout  d'une  haleine. 


82  l'œuvre    de    PÉTRONE 


V.    OU    SONT    GLORIFIEES   LES    FORTES    ETUDES 


Si  tu  aimes  les  purs  cliefs-dVpuvre  d'un  arl  sévère, 

Si  toi-môme  tu  vises  au  grand,  avant  toute  chose 

Fais-loi  une  loi  de  la  plus  stricte  sobriété  : 

Dédaigne  d'aller  dans  les  palais  qucter  un  regard  du  prince  liautain. 

Ou,  vulgaire  parasite,  une  place  à  la  table  du  puissant. 

Ou,  courant  à  ta  perte,  de  noyer  dans  le  vin  la  vigueur  de  ton  esprit, 

Ou,  dans  la  claque,  d'applaudir,  soudoyé,  au  coup  de  gueule  de  l'histrion. 

Mais  soit  que  lui  rie  la  citadelle  de  Minerve 

Ou  la  terre  habitée  par  le  colon  lacédémonieu, 

Soit  qu'il  demeure  au  pays  des  Sirènes, 

Que  l'orateur  consacre  d'abord  quelques  années  à  la  poésie  (1) 

Et  s'abreuve  largement  aux  sources  homériques. 

Puis  après  avoir  suivi  la  troupe  socratique,  changeant  encore  de  discipline, 

Qne  de  son  plein  gré  il  vienne  secouer  l'armure  formidable  du  grand  Démoslhène. 

Alors,  que  la  pléiade  des. écrivains  romains  lui  fasse  cortège,  et,  affroDchie 

Du  génie  grec,  qu'elle  le  pénètre  d'une  influence  qui  dégage  son  originalité. 

Cependant  une  page  de  nos  luttes  civiles  lui  fournira  un  poème, 

Il  fera  retentir  le  trépied  d'Apollon  d'un  chant  vif  et  cadencé. 

Puis,  ayant  trouvé  dos  paroles  farouches  pour  remémorer  le  tragique  festin  de  nos  guerres, 

jl  pourra  nous  promettre  enfin  les  grandes  paroles  dignes  de  Cicéron  l'invaincu. 

Alors,  ayant  armé  ton  esprit  de  tous  ces  talents,  après  t'être  abreuvé 

Aux  sources  abondantes  de  l'art,  ta  poitrine  répandra  les  paroles  des  Muses  (2) 


VI.  ENCOLPE  CHERCHE  SON  AMI  ET  SON  AUBERGE 

J'écoutais  si  bien  que  je  ne  remarquai  même  pas  que 
mon  ami  Ascylte  s'était  sauvé.  Tandis  que  je  traverse 
le  jardin  parmi  ce  flot  de  paroles,  une  foule  d'étudiants 

(1)  Cicéron  et  Quiiitilien  recommandent  également  de  commencer 
l'éducation  par  la  lecture  des  poètes. 

(2)  Ces  vers,  qui  ne  manquent  pas  d'allure,  sont,  du  reste,  parfai- 
tement inintelligibles. 

On  serait  tenté  de  croire  que  l'auteur  a  voulu  se  moquer  d'une 
certaine  manière  d'écrire  brillante,  obscure  et  recherchée  à  la  mode 
de  son  temps  si  M.  Collignon  n'avait  établi  que  cette  pièce  est  pleine 
d'imitations  de  Lucilius.  Pour  arriver  à  une  traduction  possible, 
nous  avons  dû  sacrifier  sans  cesse  le  latin  à  la  logique. 

La  demeure  des  Sirènes  désigne  Naples,  la  ville  de  Minerve,  Athènes, 
la  terre  habitée  par  le  colon  lacédémonieu  est  probablement  Tarente. 


LE    SATYRICON  83 


envahit  le  portique  :  ils  venaient,  me  semble-t-il,  d'en- 
tendre la  réponse  de  je  ne  sais  quel  rhéteur  à  la  confé- 
rence d'Agamenanon.  Ils  tournaient  les  idées  en  ridicule, 
critiquaient  le  style,  la  disposition... 

J'en  profite  pour  m' esquiver  et  me  mettre,  sans  perdre 
un  instant,  à  la  recherche  d'Ascylte.  Mais  je  n'arrivais 
pas  à  trouver  mon  chemin  et  ne  savais  pas  même  où  était 
l'auberge.  J'avais  beau  prendre  une  autre  route,  je  reve- 
nais toujours  au  même  point.  Enfm,  fatigué  de  marcher 
et  tout  en  nage,  je  me  décide  à  accoster  une  petite  vieille 
qui  vendait  des  légumes. 


VII.    ou    ENCOLPE    RETROUVE    SON    AMI 

« —  Je  vous  prie,  la  mère,  lui  dis-je,  sauriez-vous 
par  hasard  où  je  loge  ?  «  Cette  plaisanterie  un  peu  simple 
parut  lui  plaire  :  «  Pourquoi  non  ?  »  répondit-elle.  Et,  se 
levant,  elle  se  mit  à  marcher  devant  moi.  Après  tout,  elle 
était  peut-être  sorcière... 

Tout  à  coup,  dans  un  endroit  écarté,  elle  ouvre  le  man- 
teau qui  la  cachait  et  me  dit  d'un  air  fin  :  <  C'est  ici  que 
vous  devez  loger.  »  J'allais  protester  que  je  n'avais  jamais 
vu  la  maison  quand  j'aperçus  à  l'intérieur  des  tapettes  (1) 

(1)  En  latin  tituli,  qu'on  a  d'abord  traduit  par  écriteaux  :  les 
écriteaux,  portant  leurs  noms,  que  les  courtisanes  avaient  sur  leur 
porte.  Bourdelot  a  établi  qu'il  valait  mieux  entendre  par  tituli  «  ces 
jeunes  prostituées  qui  éveillaient  par  des  attouchements  lascifs  les 
sens  engourdis  des  débauchés  de  l'un  et  l'autre  sexe  et  leur  don- 
naient, pour  ainsi  dire,  l'avant-goût  du  plaisir.  Le  lieu  où  se  tenaient 
ces  tituli  se  nommait  ephebia,  à  cause  de  leur  âge,  comme  le  prouve 
un  passage  de  saint  Jérôme.  Ce  que  Bourdelot  ne  nous  apprend 
pas,  c'est  d'où  vient  le  nom  de  tituli  donné  à  ces  jeunes  gens.  » 
(Note  de  de  Guérie,  le  fils.) 


84  l'œuvre    de   PÉTRONE 


et  des  femmes  nues  qui  allaient  et  venaient  avec  un  air  de 
mystère.  Je  compris  un  peu  tard,  ou  plus  exactement  trop 
tard,  qu'elle  m'avait  mené  tout  droit  au  bordel.  Envoyant 
à  tous  les  diables  la  maudite  vieille,  je  me  cache  la  figure 
et  me  sauve  à  travers  le  lupanar  en  cherchant  une  autre 
issue. 

Je  touchais  au  seuil  quand  je  me  heurte  à  Ascylte,  éga- 
lement las,  mort  de  fatigue  comme  moi.  C'était  à  croire 
que  la  même  vieille  l'avait  conduit  là.  Je  lui  dis  bonjour 
en  riant  et  lui  demandai  ce  qu'il  venait  faire  dans  ce  bel 
endroit. 


VIII.    ou    ASCYLTE    DEFEND    SA   VERTU 

Mais,  essuyant  de  la  main  son  front  plein  de  sueur  : 
((  Si  tu  savais,  dit-il,  ce  qui  m'est  arrivé  !  —  Quoi  donc  ?  » 
dis-je  à  mon  tour. 

Il  continua  d'une  voix  défaillante  :  «  J'errais  par  toute 
la  ville  sans  parvenir  à  retrouver  l'endroit  où  j'avais 
laissé  notre  auberge,  quand  un  bourgeois  respectable 
m'aborda  et  s'ofïrit  fortpbligeamment  à  me  servir  de  guide. 
Par  des  ruelles  écartées  et  obscures,  il  me  conduit  ici 
et,  mettant  bourse  en  main  (1),  me  propose  carrément 
la  botte.  Déjà,  sur  la  porte,  la  maquerelle  avait  touché 
la  passe  et  il  portait  sur  ma  personne  une  main  hardie. 
Moins  vaillant,  j'allais  y  passer!  » 

'  Pendant  qu' Ascylte  me  mettait  au  courant  de  ses 
malheurs  arrive  le  bourgeois  respectable,  escorté  d'une 
femme  assez  chic.  Reluquant  toujours  mon  Ascylte,  il 
l'invite  à  pénétrer  dans  la  maison,  l'assurant  qu'il  n'avait 

(1)  Ou  :  bourses  en  main  :  équivoque  obscène. 


LE    SATYRICOX 


rien  à  craindre  :  puisqu'il  ne  voulait  pas  faire  la  femme, 
il  ferait  l'homme,  voilà  tout.  De  son  côté,  sa  compagne 
me  pressait  de  monter  avec  elle. 

Nous  entrons  donc  en  nous  frayant  un  chemin  parmi 
ces  tantes  :  nous  entrevoyons  des  couples  de  l'un  et  de 
l'autre  sexe,  si  animés  au  jeu  dans  les  chambres  '  que  nous 
croyions  ne  voir  partout  que  gens  ivres  de  satyrion  (1). 
'  Dès  qu'on  nous  aperçut,  des  pédérastes  accoururent 
bruyamment  pour  nous  aguicher.  Sans  perdre  de  temps, 
l'un  d'eux,  troussé  jusqu'à  la  ceinture,  s'attaque  à  Ascylte 
et  l'ayant  jeté  sur  un  lit,  se  met  en  devoir  de  le  lui  intro- 
duire. Je  vole  au  secours  du  malheureux  et  '  nos  forces 
unies  tiennent  en  respect  cet  enragé.  '  Ascylte  se  dégage 
et  réussit  à  s'enfuir,  me  laissant  seul  en  butte  à  leur  bes- 
tialité ;  mais  plus  fort  et  plus  vaillant,  je  sortis  sans  accroc 
de    l'aventure. 


IX.    ou    ASCYLTE    APPARAIT   SOUS    UN   JOUR 
MOINS    FAVORABLE 

Après  avoir  parcouru  sans  succès  presque  toute  la  ville', 
comme  à  travers  un  brouillard  j'aperçois,  planté  sur  le 
trottoir,   Giton,  mon  petit  ami.   '  Il  était  juste  devant 

(1)  «  Le  satyrion,  dit  Pline,  est  un  fort  stimulant  pour  l'appétit 
charnel.  Les  Grecs  prétendent  que  cette  racine,  en  la  tenant  seule- 
ment dans  la  main,  excite  les  désirs  amoureux,  et  beaucoup  plus 
fortement  encore  si  on  en  boit  une  infusion  dans  le  vin,  et  que  c'est 
pour  cette  raison  qu'on  en  fait  boire  aux  béliers  et  aux  boucs  trop  lents 
à  saillir...  On  éteint  les  ardeurs  produites  par  le  satyrion,  en  buvant 
de  l'eau  de  miel  et  une  infusion  de  laitue.  Les  Grecs  donnent  en  géné- 
ral le  nom  de  satyrion  à  toute  espèce  de  boisson  propre  à  exciter  ou 
ranimer  les  désirs.  »  La  même  plante  s'appelait  encore  priapiscon 
ou  tesiiculum  leporis,  d'après  Apulée  le  médecin. 


86  l'œuvre    de    PÉTRONE 

notre  auberge.  '  Je  m'y  précipite.  Ma  première  question 
est  pour  savoir  s'il  nous  a  fait  à  dîner.  Au  lieu  de  me  répon- 
dre, il  s'assied  sur  le  lit  en  essuyant  du  pouce  les  larmes 
qu'il  ne  peut  retenir.  Inquiet  de  cette  attitude,  je  lui 
demande  ce  qu'il  y  a.  Après  avoir  longtemps  hésité  et 
comme  à  regret,  sur  mes  prières  mêlées  de  menaces,  il 
finit  par  avouer  :  «  Ton  ami,  ou  ton  camarade,  cet 
Ascylte  que  voilà,  est  venu  me  trouver  tout  à  l'heure 
dans  cette  chambre.  Il  a  essayé  de  me  prendre  de  force. 
Naturellement,  moi,  je  criais.  Alors  il  tire  son  épée  :  Si 
tu  fais  ta  Lucrèce,  tu  vas,  dit-il,  trouver  ton  Tarquin.  » 

A  ces  mots,  je  faillis  arracher  les  yeux  à  Ascylte.  «  Qu'as- 
tu  à  dire,  lui  criai-je,  vieille  peau,  qui  n'es  bon  qu'à  t'en 
faire  mettre  comme  une  femme  et  qui  as  la  bouche 
pourrie  comme  le  reste  ?  » 

Il  fit  semblant  de  s'effondrer  d'horreur  ;  puis,  levant 
sur  moi  un  poing  menaçant,  il  se  mit  à  crier  encore  plus 
fort  :  «  Vas-tu  te  taire,  ignoble  gladiateur,  '  assassin  de 
ton  hôte  ',  réchappé  de  l'échafaud  (1)  ?  Vas-tu  te  taire, 
rôdeur  de  nuit  qui,  même  quand  tu  étais  encore  bon  à 
quelque  chose,  n'as  jamais  trouvé  à  coucher  avec  une 
femme  propre,  toi  qui  m'as  mis  dans  le  bosquet  à  la  même 
sauce  que  maintenant  le  petit  dans  ce  bouge?  —  '  Mais 
pourquoi  diable  ',  lui  dis-je,  te  soustraire  à  cet  entretien 
avec    Aeamemnon  ? 


(1)  On  faisait  combattre  les  gladiateurs  condamnés  à  mort  sur 
un  théâtre  élevé  au  milieu  de  l'arène.  Tout  à  coup  le  plancher  s'en- 
trouvrait et  ces  mallieureux  tombaient  parmi  les  bêtes  féroces  ou 
dans  les  flammes.  Le  mot  échafaud  peut  caractériser  cette  dispo- 
sition. 


LE    SATYRICON  87 


X.    OU    ENCOLPE    ET   ASCYLTE    REGLENT   LEURS   COMPTES 

«  —  Triple  brute,  que  voulais-tu  que  je  fisse,  puisque 
je  mourais  de  faim  ?  J'allais  peut-être  me  nourrir  de 
beaux  discours  ?  Qu'avais-je  à  faire  de  toutes  ces  ver- 
roteries, de  ces  rêvasseries  de  somnambules  ?  Je  suis  tout 
de  même  tombé  un  peu  moins  bas  que  toi,  qui  en  es  réduit 
à  louer  des  vers  pour  qu'on  t'invite  à  dîner.  » 

C'est  ainsi  que  cette  discussion  malpropre  finit  en 
éclats  de  rire  et  que  nous  passâmes  à  des  entretiens  moins 
orageux.  Tout  de  même,  je  n'arrivais  pas  à  digérer  sa  tra- 
liison  :  «  Ascylte,  lui  dis-je  tout  à  coup,  je  vois  bien 
que  nous  ne  pouvons  nous  entendre  ;  partageons  donc 
notre  maigre  bagage  et  désormais  cherchons,  chacun 
pour  son  compte,  les  mesures  à  prendre  pour  fausser  enfin 
compagnie  à  cette  dèche  tenace.  Tu  as  des  lettres  ;  moi 
aussi.  Pour  ne  pas  être  un  obstacle  à  tes  affaires,  je  vais 
me  lancer  dans  quelque  autre  voie  :  sans  quoi  nous  aurions 
mille  motifs  de  .nous  heurter  chaque  jour  et  de  faire  jaser 
toute  la  ville  à  nos  dépens.  » 

Il  ne  dit  pas  non.  Mais  «  pour  aujourd'hui,  fit-il  remar- 
quer, nous  sommes  invités  à  dîner  en  notre  qualité  de 
lettrés  ;  ne  perdons  pas  notre  soirée  :  demain,  puisque 
tu  le  veux,  je  me  mettrai  en  quête  d'un  gîte  et  d'un  petit 
ami.  —  Pourquoi  tarder,  lui  dis-je,  puisque  nous  sommes 
d'accord  ?  » 

C'était  l'amour  qui  me  faisait  précipiter  la  rupture  : 
depuis  longtemps  déjà  je  désirais  écarter  un  témoin  impor- 
tun, pour  reprendre  sans  contrainte  mes  vieilles  habi- 
tudes avec  mon  petit  Giton.  '  Ascylte  prit  la  chose  de 
travers  et,  sans  rien  dire,  gagna  brusquement  la  porte. 


L  ŒUVRE    DE    PETRONE 


Une  sortie  si  vive  n'augurait  rien  de  bon  :  je  le  savais 
impuissant  à  se  maîtriser,  je  savais  aussi  son  amour  impuis- 
sant... Donc  je  vole  sur  ses  traces  pour  tâcher  de  péné- 
trer ses  desseins  et  de  les  contrecarrer.  Mais  il  sut  échapper 
à  mes  regards,  et  c'est  en  vain  que  longtemps  je  le  cher- 
chai. ' 


XI.  DES  AMOURS  D  ENCOLPE  AVEC  TRYPHENE, 
LYCAS  ET  DORIS 

Ayant  exploré  vainement  tous  les  coins  de  la  ville,  je 
me  décidai  à  réintégrer  mon  domicile  ;  après  un  cons- 
ciencieux échange  de  baisers,  j'enchaîne  l'enfant  en  des 
embrassements  plus  stricts  et  bientôt,  tous  mes  vœux 
comblés,  je  jouis  d'une  félicité  parfaite. 

Nous  n'avions  pas  encore  fini,  quand  Ascylte,  arri- 
vant à  pas  de  loup,  enfonce  brutalement  la  porte  et  nous 
pince  en  train  de  nous  amuser.  Il  remplit  la  chambrette 
de  ses  éclats  de  rire,  de  ses  applaudissements,  et  soulève 
le  manteau  qui  me  couvrait  en  s'écriant  :  «  Qu'est-ce 
que  tu  fabriques,  très  respectable  ami  ?  Quoi  !  vous  logez 
à  deux  dans  un  seul  manteau  ?  » 

Et  il  ne  s'en  tint  pas  aux  paroles,  mais,  détachant 
la  courroie  de  sa  besace,  il  se  mit  à  m'en  frapper  par  manière 
d'acquit,  assaisonnant  son  geste  de  discours  provocants  : 
«  Ça  t'apprendra  une  autre  fois  à  rompre  (1)  avec  ton 
ami  (2)  ».  '  J'étais  si  bien  surpris  que  je  ne  sus  que  me 

(1)  Le  mot  latin  est  diuidere  qui  veut  dire  séparer,  mais  qui  est 
aussi  synonyme  de  pœdicare  qui  désigne  précisément  l'exercice 
auquel  est  en  train  de  se  livrer  Encolpe. 

(2)  Toute  la  suite  de  ce  long  chapitre  est  une  interpolation  évi- 
dente introduite  par  Nodot.  Elle  a  été  construite  adroitement  d'après 


LE   SATYRICON  89 


taire  sous  les  sarcasmes  et  les  coups.  Je  pris  donc  le  parti 
de  rire  de  l'aventure.  Et  c'était  prudent  :  sans  cela  il 
fallait  me  battre  avec  mon  rival.  Ma  gaîté  menteuse  eut 
le  don  de  l'apaiser. 

Il  sourit  à  son  tour  :  «  Encolpe,  me  dit-il,  enterré  dans 
ces  délices,  tu  oublies  que  nous  n'avons  plus  d'argent 
et  que  tout  ce  qui  nous  reste  ne  vaut  pas  un  sou.  -Par  ces 
températures  estivales,  le  pavé  des  villes  est  plutôt  rtérile; 
la  campagne  nous  sera  plus  propice  :  altons  voir  nos  amis. 

La  nécessité  me  forçait  d'opiner  du  bonnet  et  de  dis- 
simuler mon  dépit.  Ayant  donc  chargé  Giton  de  notre 
bagage,  nous  sortons  de  la  ville  pour  nous  rendre  au  châ- 
teau de  Lycurgue,  chevalier  romain.  Ascylte  ayant  eu 
jadis  des  bontés  pour  lui,  il  nous  reçut  à  bras  ouverts, 
et  la  compagnie  qui  se  trouvait  réunie  chez  lui  rendit 
notre  séjour  fort  agréable.  Tout  d'abord  il  y  avait  là 
Tryphène,  une  fort  belle  femme  qui  avait  été  amenée 
par  Lycas,  armateur  et  propriétaire  de  domaines  sur 
la  côte.  Les  agréments  que  nous  goûtâmes  en  ce  char- 
mant séjour,  il  n'y  a  pas  de  termes  pour  les  exprimer, 
quoique  la  table  de  Lycurgue  fût  plutôt  frugale. 

Sachez  donc  que,  tout  de  go,  nous  nous  trouvâmes 
tous  unis  par  les  soins  de  Vénus.  La  belle  Tryphène  me 
plaisait  et  écouta  sans  horreur  mes  aveux.  Mais  à  peine 
tombait-elle  dans  mes  bras  que  Lycas,  indigné,  préten- 
dit s'indemniser  sur  ma  personne  du  bonheur  que  je  vçnais 
de  lui  ravir  déloyalement.  Comme  Tryphène  n'était  plus 
pour  lui  qu'une  vieille  maîtresse,  il  prit  son  parti  gaîment 
et  me  somma  de  payer  le  prix  qu'il  m.ettait  au  tort  à  lui 
causé.  Très  excité,  il  me  persécutait. 

des  allusions  éparses,  çà  et  là,  à  des  événements  ayant  dû  figurer 
dans  la  partie  perdue  de  l'ouvrage  dont  elle  comble  utilement  une 
acune,  mais  elle  est  d'une  latinité  bien  inférieure. 


90  l'œuvre   de    PÉTRONE 

Mais  Tryphène  possédant  mon  cœur,  mes  oreilles  res- 
taient fermées  pour  Lycas  :  rendu  plus  enragé  par  mes 
dédains,  il  me  suivait  partout  et  même  une  nuit  pénétra 
dans  ma  chambre  :  comme  je  méprisais  ses  prières  et 
qu'il  avait  recours  à  la  violence,  je  me  mis  à  crier  si  fort 
que  je  réveillai  toute  la  maison  et,  grâce  à  Lycurgue, 
je  sortis  indemne  de  ce  fâcheux  assaut.  A  la  fm,  comme  notre 
séjour  chez  Lycurgue  lui  paraissait  peu  favorable  à  la 
réalisation  de  ses  vœux,  il  essaya  de  me  persuader  d'ac- 
cepter son  hospitalité.  Je  déclinai  l'invitation.  Il  eut 
alors  recours  à  l'influence  de  Tryphène  :  celle-ci  me  pria 
d'autant  plus  volontiers  de  faire  ce  plaisir  à  Lycas  qu'elle 
espérait  que  nous  aurions  plus  de  liberté  chez  lui.  Je 
suivis  donc  l'amour. 

Mais  Lj-curgue,  qui  avait  renoué  ses  vieilles  relations 
avec  Ascylte,  ne  voulut  pas  le  laisser  partir.  En  consé- 
quence, il  fut  entendu  qu'il  resterait  chez  Lycurgue  et 
que  nous-mêmes  suivrions  Lycas.  Par  un  article  addi- 
tionnel et  secret,  nous  convînmes  tous  deux  de  mettre 
à  la  masse  commune  le  butin  que  l'un  ou  l'autre  trouverait 
l'occasion    de   faire. 

Sa  proposition  acceptée,  la  joie  de  Lycas  fut  incroyable. 
Il  pressait  le  départ  :  il  nous  fallut  donc  faire  de  rapides 
adieux  à  nos  amis  et  nous  mettre  en  route  le  jour  même. 

Lycas  avait  si  soigneusement  pris  ses  dispositions  que 
pendant  le  voyage  il  était  assis  à  côté  de  moi  et  Giton 
à  côté  de  Trj^phène.  Sa  combinaison  était  basée  sur  l'in- 
constance à  lui  trop  connue  de  cette  femme.  Le  calcul 
était  juste  :  tout  de  suite  elle  prit  feu  pour  le  bel  enfant, 
et  je  n'eus  besoin  d'aucun  effort  pour  m'en  rendre  compte. 
Lycas,  qui  lui  aussi  suivait  attentivement  le  manège, 
ne  m'eût  du  reste  pas  permis  de  l'ignorer.  C'est  pourquoi 
j'accueillis  plus  aimablement  ses  avances,  ce  qui  le  combla 


LE    SATYRICON  91 


d'aise  :  mathématiquement,  en  efîefc,  de  l'avanie  que  me 
faisait  ma  maîtresse  devait  naître  chez  moi  le  besoin  de 
lui  témoigner  du  mépris  :  ce  point  acquis,  brûlant  de  me 
venger  de  la  femme,  j'accueillerais  plus  favorablement 
les  avances  de  son  amant. 

Telles  étaient  nos  positions  réciproques  à  notre  arri- 
vée chez  Lycas  :  Tryphène  se  mourait  d'amour  pour 
Giton,  Giton  répondait  de  tout  cœur  à  son  amour,  double 
spectacle  qui  n'avait  rien  d'agréable  à  mes  yeux.  Pen- 
dant ce  temps,  Lycas,  dans  son  désir  de  me  plaûe,  s'in- 
géniait à  inventer  chaque  jour  un  nouveau  divertisse- 
ment ;  en  bonne  maîtresse  de  maison,  sa  femme,  la  belle 
Doris,  le  seconda  de  son  mieux  et  avec  tant  de  grâce  et 
de  distinction  qu'elle  chassa  bien  vite  Tryphène  de  mon 
cœur. 

Par  le  manège  de  mes  yeux,  mon  amour  se  fit  connaître 
à  Doris,  et  l'engageante  caresse  du  regard  de  Doris  me 
répondait  oui.  Si  bien  que  dans  cette  conversation  muette, 
avant  toute  parole,  l'inclination  que  nous  sentions  en- 
traîner d'un  même  mouvement  nos  deux  cœurs  trouva 
sa  discrète  expression.  La  jalousie  de  Lycas,  à  moi  déjà 
connue,  m'était  une  raison  de  garder  le  silence,  et  c'était 
l'amour  même  du  mari  pour  moi  qui  m'ou\Tait  le  cœur  de 
l'épouse. 

La  première  fois  qu'il  nous  fut  permis  de  nous  entre- 
tenir, elle  me  fit  part  de  ce  qu'elle  avait  remarqué.  Je 
pris  le  parti  d'avouer  franchement,  et  je  lui  racontai  avec 
quelles  rigueurs  j'avais  accueilli  son  mari.  Mais  cette 
femme  pleine  de  sens  :  «  Eh  bien,  c'est  le  moment  de  se 
montrer  intelligent  »,  dit-elle.  Bref,  sur  ses  bons  avis, 
je  cédai  à  l'homme  pour  posséder  la  femme. 

Cependant  Giton,  éreinté,  avait  besoin  de  quelque 
répit  pour  se  refaire  et  Tryphène  me  revint.  Mais,  devant 


92  l'œuvre    de    PÉTRONE 

mes  dédains,  son  amour  se  tourna  en  rage  sauvage.  Achar- 
née à  me  suivre,  elle  ne  tarda  pas  à  découvrir  mon  double 
commerce  avec  nos  hôtes.  La  passion  du  mari  pour  moi 
ne  la  gênait  guère  :  elle  la  dédaigna.  Mais  elle  s'en  prit 
aux  furtives  amours  de  Doris. 

Elle  les  révèle  à  Lycas.  La  jalousie  triomphant  de 
l'amour,  il  court  à  la  vengeance.  Mais  Doris,  prévenue 
par  une  servante  de  Tryphènc,  pour  détourner  l'orage, 
suspend  notre  secrète  intimité. 

Dès  que  j'eus  compris  tout  cela,  maudissant  cette  per- 
fide Tryphène  et  ce  Lycas  au  cœur  ingrat,  je  pris  le  parti 
de  filer.  La  fortune  me  fut  favorable.  La  veille,  justement, 
le  navire  sacré  d'Isis,  riche  butin,  avait  fait  naufrage  sur 
les  rochers  voisins.  Je  tins  donc  conseil  avec  Giton,  qui 
se  mit  facilement  d'accord  avec  moi,  parce  que  Tryphène, 
l'ayant  vidé  jusqu'à  la  moelle,  semblait  le  négliger. 

De  grand  matin  donc  nous  partons  à  la  mer  et  nous 
montons  à  bord  sans  difficulté,  d'autant  plus  que  les  gar- 
diens, employés  de  Lycas,  nous  connaissaient.  Mais  comme 
pour  nous  faire  les  honneurs,  ils  nous  suivaient  partout 
et  qu'en  conséquence  il  n'y  avait  moyen  de  faire  main 
basse  sur  rien,  leur  laissant  Giton,  je  m'éclipse  à  propos, 
me  faufile  jusqu'à  la  poupe,  où  était  la  statue  d'Isis,  que 
je  dépouille  d'une  robe  précieuse  et  d'un  sistre  en  argent, 
puis,  ayant  fait  aussi  quelque  butin  dans  la  cabine  du 
capitaine,  je  me  laisse  glisser  discrètement  le  long  d'un 
câble,  sans  que  personne,  sauf  Giton,  m'ait  remarqué. 
Il  ne  tarda  pas  à  se  débarrasser  de  ses  gardes  et,  sans 
attirer  l'attention,  vint  me  rejoindre.  Du  plus  loin  que 
je  le  vois  je  lui  montre  ma  récolte  et  nous  décidons  d'aller 
dare-dare  trouver  Ascylte. 

Mais  nous  ne  pûmes  arriver  chez  Lycurgue  que  le  len- 
demain. En  abordant  Ascylte,  je  lui  racontai  nos  larcins 


LE    SATYRICON  93 


et  comment  nous  avions  été  les  jouets  de  l'amour.  Il  nous 
conseilla  de  prévenir  Lycurgue  en  notre  faveur  et  de  l'as- 
surer que  c'était  encore  l'incandescence  de  Lycas  qui 
était  la  cause  d'un  déménagement  si  rapide  et  si  furtif. 
L'affaire  entendue,  Lycurgue  jura  qu'il  serait  toujours 
avec  nous  contre  nos  persécuteurs:. 

Notre  fuite  avait  passé  inaperçue.  Ce  ne  fut  qu'au 
réveil  de  Tryphène  et  de  Doris  qu'on  la  remarqua  :  nous 
ne  manquions  pas,  en  effet,  chaque  jour,  d'assister  galam- 
ment à  leur  toilette  matinale.  Notre  absence  lui  parais- 
sant anormale,  Lycas  envoie  à  notre  recherche,  surtout 
du  côté  de  la  mer,  et  apprend  notre  visite  au  navire,  mais 
d  u  larcin,  rien  :  on  l'ignorait  encore,  car  la  poupe  regar- 
dait la  pleine  mer,  et  quant  au  capitaine,  il  n'était  pas 
encore  revenu.  Voilà  notre  fuite  bien  établie  et  mon  Lycas 
navré  de  me  perdre,  déblatérant  véhémentement  contre 
Doris,  qu'il  soupçonnait  d'en  être  la  cause. 

Je  passe  sur  ses  violences  orales  et  manuelles,  n'en  ayant 
pas  connu  le  détail.  Je  dirai  seulement  que  Tryphène,  cause 
de  tout  ce  grabuge,  persuada  Lycas  d'aller  nous  chercher 
chez  Lycurgue,  où  nous  nous  étions  sans  doute  réfu- 
giés, et  voulut  elle-même  l'accompagner  pour  nous  écra- 
ser sous  notre  honte,  comme  nous  le  méritions.  I>e  len- 
demain, ils  se  mettent  en  route  et  arrivent  au  château. 
Nous  étions  sortis  :  Lycurgue  nous  avait  conduits  à  la 
fête  d'Hercule  qu'on  célébrait  dans  un  bourg  voisin. 

Sitôt  informés,  sans  perdre  une  minute,  ils  partent 
à  notre  rencontre  et  nous  trouvent  sous  le  portique  même 
du  temple.  En  les  apercevant,  nous  fûmes  fortement  trou- 
blés. Lycas  se  plaignit  violemment  à  Lycurgue  de  notre 
désertion.  Mais  il  fut  reçu  d'un  front  si  sombre  et  d'un 
sourcil  si  méprisant  que,  recouvrant  quelque  audace, 
je  lui  jetai  à  la  tête,  en  ayant  soin  de  parler  très  haut. 


94  l'œuvre  de  péïhone 

des  récriminations  aussi  violentes  et  aussi  infamantes 
que  je  pus  pour  les  assauts  que  le  vieux  libidineux  m'avait 
fait  subir  tant  chez  Lycurgue  que  dans  sa  propre  maison. 

Tryphène,  ayant  voulu  ouvrir  la  bouche  en  sa  faveur, 
eut  aussi  son  paquet.  Je  proclamai  son  déshonneur  devant 
les  foules  accourues  pour  m'entendre,  produisant  comme 
preuves  de  l'insatiable  lubricité  de  cette  grue  Giton  exsan- 
gue, moi-même  presque  mort.  Interloqués  par  les  rires  de  la 
foule,  nos  ennemis,  l'oreille  basse,  se  retirèrent,  ruminant 
leur  vengeance.  Comprenant  bien  que  nous  avions  cir- 
convenu Lycurgue,  ils  décidèrent  de  l'attendre  chez  lui 
pour  lui  ouvrir  les  yeux. 

La  fête  se  prolongea  assez  tard  :  nous  ne  pûmes  ren- 
trer au  château,  et  Lycurgue  nous  emmena  coucher  à 
moitié  route,  dans  une  villa.  Le  lendemain,  sans  nous 
réveiller,  il  rentra  chez  lui  pour  ses  affaires.  Il  trouva 
Lycas  et  Tryphène  qui  l'attendaient.  Ils  surent  si  bien 
l'enjôler  qu'ils  obtienrent  de  lui  la  promesse  de  nous 
remettre  entre  leurs  mains. 

Naturellement  dur  et  ne  sachant  pas  ce  que  c'est  qu'une 
parole,  Lycurgue,  ne  rêvant  plus  qu'aux  moyens  de  nous 
livrer,  persuada  à  Lycas  d'aller  chercher  main-forte  pen- 
dant que  lui-même  viendrait  nous  mettre  sous  bonne 
garde  dans  la  villa.  Il  s'y  rendit  et,  de  prime  abord,  nous 
fit  le  même  accueil  que  la  veille  à  Lycas,  puis,  croisant 
sévèrement  les  bras,  nous  reprocha  nos  calomnies  contre 
son  ami,  nous  fit  enfermer,  à  l'exclusion  d"Ascylte,  dans 
la  chambre  où  nous  avions  couché,  refusa  de  prêter  l'oreille 
aux  arguments  que  ce  dernier  lui  présentait  pour  notre 
défense  et  finalement,  emmenant  son  Ascylte  au  château, 
nous  laissa  là,  sous  bonne  garde,  jusqu'à  son  retour. 

Chemin  faisant,  Ascylte  tente,  en  vain,  de  le  fléchir  : 
prières,  amour,  pleurs,  rien  ne  put  l'ébranler.  Le  cama- 


LE    SATYRICON  95 


rade  se  mit  alors  dans  la  tète  de  nous  délivrer,  et,  tout 
d'abord,  outré  de  l'indocilité  de  son  amant,  il  refuse  de 
coucher  avec  lui.  Ainsi  ce  qu'il  méditait  devenait  déjà 
d'une  exécution  plus  facile. 

Tout  le  monde  plongé  dans  le  premier  sommeil,  Ascylte 
met  sur  son  dos  notre  léger  bagage,  passe  par  une  brèche 
qu'il  avait  remarquée  dans  le  mur,  parvient  à  la  villa  au 
petit  jour,  y  rentre  sans  rencontrer  personne  et  gagne 
notre  chambre,  dont  nos  gardiens  avaient  eu  soin  de  fer- 
mer la  porte.  L'ouvrir  ne  fut  pas  difficile  :  la  serrure  était 
en  bois  ;  sa  résistance  se  relâcha  sous  la  pesée  du  fer.  Le 
verrou  en  tombant  nous  fit  sauter  du  lit,  où  nous  ron- 
flions, narguant  la  fortune.  Gomme,  après  cette  nuit 
blanche,  nos  gardiens  dormaient  profondément,  seuls 
nous  avions  été  réveillés  par  le  bruit. 

Ascylte  entre  et  nous  raconte  en  deux  mots  ce  qu'il 
vient  de  faire  pour  nous.  Il  n'eut  pas  besoin  d'en  dire 
davantage. 

Pendant  que  nous  nous  habillions  à  la  hâte,  il  me  vint 
l'idée,  pour  prendre  congé,  d'égorger  les  gardiens  et  de 
piller  la  maison.  Je  fis  part  de  ce  beau  projet  à  Ascylte. 
Il  approuva  le  pillage,  mais  proposa  une  solution  préfé- 
rable qui  épargnerait  le  sang  :  connaissant  bien  les  aîtres, 
il  nous  conduisit,  en  effet,  dans  un  garde-meuble  écarté, 
dont  il  nous  ouvrit  lui-même  la  porte.  Nous  faisons  main 
basse  sur  ce  que  nous  trouvons  de  plus  précieux,  décam- 
pons avec  le  jour,  en  évitant  les  grandes  routes,  et  ne 
nous  arrêtâmes  que  quand  nous  nous  sentîmes  en  sûreté. 

Alors  Ascylte,  dès  qu'il  eut  repris  haleine,  nous  témoi- 
gna de  la  joie  qu'il  avait  eue  à  livrer  au  pillage  la  villa 
de  ce  grigou  de  Lycurgue,  dont  il  déplorait,  à  juste  titre, 
la  parcimonie  :  il  n'avait  rien  touché  pour  le  prix  de  ses 
nuits,  et  la  chère  était  maigre  et  mal  arrosée.  Lycurgue, 


96  l'œuvre    de    PÉTRONE 

en  effet,  malgré  ses  immenses  richesses,  était  ladre  au  point 
de  se  refuser  même  le   nécessaire. 

Plongé  dans  les  eaux  il  ne  boit  pas,  il  no  cueille  pas  le  fruil  qui  s'offre 

L'inforluné  Tanlale  qu'étouffe  le  désir, 

Image  de  l'avare  opulent  :  tout  au  loin 

Est  à  lui,  et,  la  bouche  sèche,  il  reuiâclu'  fa  faim. 

Ascylte  voulait  arriver  à  Naples  le  jour  même.  «  Il 
est  tout  de  même  imprudent,  lui  dis-je,  de  nous  réfugier 
là  même  où,  selon  toute  probabilité,  on  va  nous  rechercher  ; 
partons  donc  en  voyage  pour  quelque  temps,  nous  avons 
de  quoi  ne  pas  être  inquiets.  »  Il  se  range  à  mon  avis  et 
nous  voilà  en  route  pour  une  jolie  bourgade  qu'embel- 
lissent les  charmantes  propriétés  où  toute  une  bande  d'amis 
à  nous  se  réunit  pour  jouir  de  la  belle  saison. 

A  peine  à  moitié  route,  voilà  qu'un  nuage  crève.  Arro- 
sés à  pleins  seaux,  force  nous  fut  de  courir  au  bourg  le 
plus  proche  pour  chercher  un  abri  dans  une  auberge  que 
nous  trouvâmes  pleine  de  gens  qui  s'y  étaient  réfugiés 
comme  nous. 

Passant  inaperçus  dans  cette  foule,  il  nous  était  aisé 
de  profiter  de  la  cohue  pour  voler  quelque  chose,  et  déjà 
nous  fouillions  tous  les  coins  d'un  regard  fureteur,  quand 
Ascylte  voit  par  terre  un  petit  sac,  qu'il  ramasse  sans  être 
remarqué  et  que  nous  trouvons  plein  de  pièces  d'or.  Ce 
premier  et  favorable  augure  nous  met  la  joie  au  cœur. 
Redoutant  toutefois  une  réclamation,  nous  sortons  par 
la  porte  de  derrière,  où  nous  ne  trouvons  qu'un  esclave 
en  train  de  seller  les  chevaux. 

Ayant  sans  doute  oublié  quelque  chose,  il  les  quitte  un 
instant  pour  entrer  dans  la  maison.  Pendant  son  absence, 
nous  nous  emparons  d'un  superbe  manteau,  attaché  à 
une  des  selles,  sans  autre  mal  que  de  déboucler  la  cour- 
roie ;  puis,  filant  le  long  des  murs,  nous  nous  réfugions 


LE    SATYRICON  97 


dans  la  forêt  prochaine.  Plus  en  sûreté  dans  cette  retraite, 
nous  cherchons  longtemps  comment  cacher  tout  cet  or 
pour  qu'on  ne  puisse  ni  nous  accuser  du  vol,  ni  nous  voler 
à  notre  tour  ;  nous  nous  décidons  enfin  à  le  coudre  dans 
la  doublure  d'une  tunique  usée,  que  je  mets  sur  mes 
épaules,  tandis  que  le  manteau  était  confié  aux  bons  soins 
d'Ascylte,  et,  par  des  chemins  détournés,  nous  nous  diri- 
geons vers  la  ville. 

Mais,  à  l'orée  du  bois,  nous  entendons  ces  paroles  de 
mauvais  augure  :  «  Ils  ne  peuvent  nous  échapper,  ils  sont 
dans  le  bois  ;  fouillons  partout  ;  ils  ne  seront  pas  difficiles 
à  prendre.  »  A  ces  mots,  une  si  horrible  peur  nous  saisit 
qu'Ascylte  et  Giton,  filant  le  long  des  broussailles,  s'en- 
fuirent vers  la  ville  ;  quant  à  moi,  je  revins  sur  mes  pas 
avec  une  telle  hâte  que,  sans  que  je  le  sente,  la  précieuse 
tunique  glissa  de  mes  épaules  ;  enfin,  épuisé  et  incapable 
d'aller  plus  loin,  je  me  couchai  à  l'ombre  d'un  arbre,  et 
c'est  alors  que  je  remarquai  quelle  perte  je  venais  de  faire. 
La  douleur  me  rendant  des  forces,  je  me  lève  pour  recher- 
cher mon  trésor.  En  vain,  je  cours  longtemps  de  tous 
côtés,  jusqu'à  ce  qu'écrasé  de  fatigue  et  de  chagrin,  je 
me  réfugiai  dans  les  retraites  les  plus  ténébreuses  de  cette 
forêt,  oîi  je  demeurai  pendant  quatre  heures. 

A  la  fin,  cette  affreuse  solitude  me  faisant  froid  au  cœur, 
je  cherchai  par  où  en  sortir.  En  marchant  devant  moi, 
j'aperçois  enfin  un  paysan.  J'avais  besoin  de  tout  mon 
courage...  Il  ne  me  fit  pas  défaut  :  hardiment  j'allai  à  lui 
et  lui  demandai  le  chemin  de  la  ville,  en  me  plaignant 
de  m'être  égaré  et  d'avoir  erré  longtemps  dans  la  forêt. 

Mon  triste  aspect  lui  fit  pitié  :  j'étais  plus  pâle  que  la 
mort  et  tout  couvert  de  boue.  Il  me  demanda  pourtant 
si  je  n'avais  vu  personne  dans  la  forêt.  «  Personne  », 
répondis-je.  Alors,  fort  obligeamment,  il  me  remit  sur 


98  l'œuvre    de   PÉTRONE 

la  grand'routc,  où  il  rencontra  deux  de  ses  amis  qui  lui 
racontèrent  qu'ils  avaient  parcouru  tous  les  sentiers  de 
la  forêt  sans  trouver  autre  chose  qu'une  méchante  tunique 
qu'ils  nous  montrèrent.  Je  n'eus  pas  le  toupet  de  la  récla- 
mer, comme  bien  on  pense,  quoique  sachant  de  bonne 
source  tout  ce  qu'elle  valait.  Mais  on  juge  de  ma  douleur 
et  si  je  pleurais  mon  trésor  ravi  par  des  rustres  qui  en 
ignoraient  l'existence.  Me  sentant  de  plus  en  plus  faible, 
je  marchais  moins  vite  que  de  coutume  ;  je  n'arrivai  donc 
qu'assez  tard  à  la  ville. 

A  l'auberge,  je  trouve  Ascylte  à  moitié  mort,  étalé  sur 
un  grabat,  et  je  tombe  moi-même  sur  l'autre  lit  sans  pou- 
voir proférer  une  parole.  Mais  lui,  bouleversé  de  ne  pas 
revoir  la  tunique  à  moi  confiée  :  «  Qu'en  as-tu  fait  ?  » 
s'écrie-t-il  précipitamment.  Je  défaillais,  mais  ce  que  ma 
voix  ne  disait  pas,  mon  regard  navré  l'expliquait  assez. 
Enfin,  mes  forces  revenant  un  peu,  je  pus  lui  raconter 
mon   infortune. 

Il  crut  que  je  me  jouais  de  lui,  et  quoiqu'une  abondante 
pluie  de  larmes  confirmât  mon  serment,  il  le  mit  carré- 
ment en  doute,  se  figurant  que  je  voulais  lui  prendre  sa 
part.  Giton,  qui  nous  écoutait,  était  aussi  triste  que  moi, 
et  la  douleur  de  cet  enfant  augmentait  mon  chagrin.  Mais 
ce  qui  me  tourmentait  le  plus,  c'était  de  nous  savoir  recher- 
chés ;  je  fis  part  de  mes  craintes  à  Àscylte,  qui  ne  s'en 
émut  guère,  parce  qu'il  s'était  heureusement  tiré  d'affaire. 
Il  nous  croyait  au  surplus  en  sûreté  dans  une  ville  où  nous 
étions  totalement  inconnus  et  où  personne  ne  nous  avait 
vus.  Nous  feignîmes  toutefois  d'être  malades,  afin  d'avoir 
un  prétexte  pour  garder  la  chambre.  Mais  le  défaut  d'ar- 
gent nous  força  à  sortir  plus  tôt  que  nous  n'aurions  voulu 
et,  sous  l'aiguillon  de  la  nécessité,  à  mettre  en  vente  le 
produit  de  nos  rapines. 


LE    SATYRICON  99 


XII.    AU    MARCHE   AUX   PUCES 

Nous  nous  rendîmes  donc  sur  la  place  à  la  tombée  du 
jour.  Nous  y  remarquâmes  abondance  de  choses  à  vendre, 
de  peu  de  valeur  sans  doute,  mais  toutefois  d'une  origine 
assez  suspecte  pour  rechercher  les  facilités  qu'offrent 
les  ombres  du  soir  aux  négociations  louches.  Nous-mêmes, 
qui  étions  porteurs  du  manteau  volé,  ne  pouvions  trouver 
d'occasion  plus  favorable  pour  nous  en  défaire.  Dans 
un  coin  obscur  nous  en  agitons  un  des  pans  dans  l'espoir 
que  ses  reflets  attireraient  peut  être  quelque  amateur. 

Le  client  ne  se  fit  pas  trop  attendre  :  une  sorte  de  paysan, 
qu'il  me  semblait  bien  reconnaître,  s'approcha  de  nous 
en  compagnie  d'une  petite  jeune  femme,  et  se  mit  à  con- 
sidérer notre  manteau  avec  une  attention  extraordinaire. 
De  son  côté,  Ascylte,  ayant  jeté  un  regard  sur  les  épaules 
du  rustre,  reste  bouche  bée,  muet  de  surprise.  Moi-même 
ce  n'est  pas  sans  émotion  que  j'examinais  cet  homme,  car 
il  me  semblait  bien  que  c'était  lui  qui  avait  trouvé  la 
tunique  dans  la  forêt.  Sans  aucun  doute,  c'était  lui-même. 
Mais  Ascylte  n'en  pouvait  croire  ses  yeux  et,  de  peur  de 
commettre  quelque  imprudence,  commence  par  s'appro- 
cher comme  s'il  voulait  acheter  la  tunique,  détache  la 
languette  qui  la  maintenait  à  l'épaule  et  la  palpe  rapide- 
ment. 


XIII.    LA    TUNIQUE   RETROUVEE 

Par   une   chance   prodigieuse,    ce   paysan   n'avait   pas 
eu  l'idée  de  porter  une  main  curieuse  sur  la  couture  de 


100  l'œuvre    de    PÉTRONE 

la  tunique  et  ne  voyant  dans  ce  haillon  que  la  défroque 
d'un  mendiant,  il  ne  songeait  qu'à  s'en  débarrasser. 

Ascylte,  ayant  vérifié  que  le  dépôt  était  toujours  là 
et  que  le  vendeur  n'était  pas  de  taille  à  lutter  avec  nous, 
me  prit  à  part  :  «  Sais-tu  bien,  dit-il,  mon  vieux,  voilà 
que  nous  revient  le  trésor  que  je  t'accusais  d'avoir  pris. 
Ou  je  me  trompe  fort  ou  le  magot  est  encore  au  complet 
dans  la  doublure.  Et  maintenant,  que  faire,  ou  de  quel 
droit  revendiquer  notre  bien  ?  » 

Je  nageais  dans  la  joie:  non  seulement  nous  retrouvions 
notre  argent,  mais  encore  le  hasard  me  lavait  d'un  soup- 
çon déshonorant.  J'opinai  que,  sans  prendre  de  détour, 
nous  portions  carrément  l'affaire  sur  le  terrain  juridique  : 
on  refuse  de  rendre  l'objet  du  litige  à  son  possesseur  légi- 
time ;  nous  faisons  opposition  devant  le  préteur... 


XIV.    LA   TUNIQUE   RETROUVÉE    (suUe) 

Ascylte,  au  contraire,  redoutait  les  tribunaux  :  «  Qui 
nous  connaît  ici?  disait-il.  Qui  croira  ce  que  nous  racon- 
tons ?  J'aime  mieux  racheter,  bien  qu'elle  soit  à  nous,  la 
robe  que  nous  venons  de  retrouver  et  recouvrer  notre 
trésor  pour  quelques  sous  que  de  m'engager  dans  un  pro-. 
ces   incertain    : 

Que  peuvent  les  lois,  quand  l'argent  seul  est  maître, 

Quand  il  suffit  d'être  un  pauvre  pour  avoir  tort  ? 

Celui  même  qui  IraTerse  la  vie  avec  la  besace  du  cyniiiue. 

Sa  t  au  besoin  monnayer  ses  paroles. 

Iionc  la  justice  n'est  rien  qu'une  surenclière 

Et  le  juge,  dans  sa  majesté  du  tribunal,  qu'un  comraissaire-priseur. 

Mais  sauf  un  double  as  mis  de  côté  pour  acheter  des 
lupins  et  des  pois  chiches,  nous  n'avions  rien  en  poche. 


LE    SATYRICON  101 


Donc  pour  ne  pas  laisser  échapper  la  proie,  nous  nous 
résignâmes  à  une  concession  sur  le  prix  du  manteau,  cer- 
tains par  ailleurs  d'un  bénéfice  qui  compensait,  et  large- 
ment,   notre    perte. 

Nous  étalons  donc  notre  marchandise.  Mais  aussitôt 
la  femme  voilée  qui  accompagnait  le  campagnard,  en 
ayant  considéré  fort  attentivement  les  dessins,  saisit 
les  deux  pans  et  s'écria,  de  toutes  ses  forces,  qu'elle  tenait 
ses  voleurs.  Désarçonnés,  pour  ne  pas  rester  là  sotte- 
ment bouche  bée,  nous  mettons  à  notre  tour  la  main  sur 
la  tunique,  et  nous  réclamons  avec  un  égal  acharnement 
cette  défroque  sale  et  déchirée  qui  était  notre  bien  et  qu'on 
nous  avait  volée. 

Mais  la  partie  n'était  pas  égale  et  les  courtiers,  accou- 
rus à  nos  cris,  trouvaient  nos  prétentions  tout  à  fait  ridi- 
cules :  d'un  côté  on  réclamait  un  vêtement  de  luxe,  de 
l'autre  une  guenille  dont  le  chiffonnier  n'aurait  pas  voulu. 
Mais  Ascylte,  ayant  trouvé  moyen  de  couper  court  aux 
rires,  s'écria  dans  un  profond  silence  : 


XV.    LA  TUNIQUE   RETROUVÉE    (fw) 

f(  La  voilà  bien  la  preuve  que  chacun  tient  comme 
à  ses  yeux  à  ce  qui  lui  appartient  :  qu'ils  nous  rendent 
notre  tunique  et  qu'ils  reprennent  leur  manteau.  f> 

L'échange  n'aurait  pas  déplu  au  campagnard  et  à  sa 
femme,  mais  deux  hommes  de  loi,  rapaces  nocturnes 
qui  comptaient  bien  faire  argent  du  manteau,  insistaient 
pour  qu'il  fût  déposé  entre  leurs  mains  et  que  le  lende- 
main le  juge  tranchât  notre  querelle,  car  il  ne  s'agissait 
pas  seulement  de  ce  qui  faisait  l'objet  du  litige.  L'affaire 


102  l'œuvre   de    PÉTRONE 

était  autrement  grave  et  nécessitait  une  enquête,  puisque, 
de  l'une  et  l'autre  part,  il  y  avait  présomption  de  vol/ 

Déjà  le  séquestre  allait  triompher,  un  homme  au  front 
chauve  et  couvert  d'excroissances,  un  vague  agent  d'af- 
faires qui  plaidait  quand  il  pouvait,  avait  pris  possession 
du  manteau  et  garantissait  qu'il  le  présenterait  le  lende- 
main à  l'audience.  11  était  du  reste  évident  que  tous  ces 
coquins  n'avaient  qu'un  but,  se  faire  d'abord  remettre 
le  manteau,  s'entendre  ensuite  pour  l'étoufîer  entre  com- 
plices, tandis  que  la  peur  de  leurs  accusations  nous  empê- 
cherait de  venir  à  l'audience.  De  notre  côté  nous  faisions 
exactement  le  même  calcul. 

Le  hasard  combla  les  vœux  des  uns  et  des  autres  : 
le  campagnard,  indigné  que  nous  le  traînions  devant  les 
tribunaux  pour  un  pareil  chiffon,  jeta  la  tunique  à  la  tête 
d'Ascj'lte  et,  ayant  ainsi  coupé  court  à  notre  plainte,  exigea 
qu'on  mît  en  dépôt  le  manteau,  qui  seul  désormais  fai- 
sait l'objet   du  litige. 

Ayant  donc  recouvré,  selon  toute  apparence,  notre 
trésor,  nous  rentrâmes  au  plus  vite  à  l'auberge  et,  après 
avoir  soigneusement  fermé  la  porte,  nous  pûmes  à  loisir 
nous  divertir  du  flair  et  des  courtiers  et  de  tous  ces  chi- 
caneurs dont  l'intelligente  diplomatie  n'avait  abouti 
qu'à  nous  rendre  notre  argent. 

Je  u'aime  pas,  ce  que  jo  désire,  l'obtenir  de  suite 
El,  gagnée  d'avance,  la  victoire  me  déplait. 

•  Pendant  que  nous  étions  en  train  de  découdre  la 
tunique  pour  retirer  l'or,  nous  entendîmes  demander  à 
l'hôtelier  quels  étaient  les  gens  qui  venaient  d'entrer  à 
l'auberge.  Effrayé  par  cette  question,  je  descendis  pour 
savoir  ce  qu'il  y  avait,  et  j'appris  qu'un  huissier  du  pré- 
teur, qui  avait  pour  fonction  de  faire  inscrire  les  étrangers 


LE    SATYRICON  103 


sur  les  registres  publics,  voyant  entrer  dans  une  maison 
deux  étrangers  dont  il  n'avait  pas  encore  les  noms,  était 
venu  de  suite  s'enquérir  de  leur  origine  et  de  leur  profes- 
sion. 

Notre  hôte  eut  l'air  d'attacher  si  peu  d'importance 
à  ce  renseignement  qu'il  fit  naître  en  moi  le  soupçon 
que  nous  n'étions  pas  en  sûreté  chez  lui,  et,  pour  ne  pas 
nous  faire  prendre,  nous  décidâmes  de  sortir  "et  de  ne 
rentrer  qu'à  la  nuit  :  donc  nous  descendons,  laissant  à 
Giton  le  soin  de  préparer  le  souper. 

Comme  il  entrait  dans  nos  plans  d'éviter  les  voies  fré- 
quentées, nous  nous  promenâmes  dans  les  coins  les  plus 
solitaires.  Sur  le  soir,  dans  un  endroit  écarté,  nous  rencon- 
trons deux  femmes  voilées,  assez  élégantes,  que  nous  sui- 
vîmes à  distance  jusqu'à  une  sorte  de  temple  où  elles  en- 
trèrent et  d'où  sortait  un  murmure  insolite,  comme  des 
voix  échappées  des  profondeurs  d'un  antre. 

La  curiosité  nous  pousse  à  entrer  à  notre  tour  et  nous 
tombons  au  milieu  d'une  troupe  de  femmes,  qui,  comme 
des  bacchantes,  portaient  dans  leur  main  droite  de  ces 
petits  Priapes  qui  passent  pour  enchantés.  Il  ne  nous  fut 
pas  donné  d'en  voir  davantage,  car,  dès  qu'elles  nous 
aperçurent,  elles  poussèrent  un  cri  si  terrible  que  la  voûte 
du  temple  en  trembla.  Elles  se  mirent  en  devoir  de  nous 
saisir,  mais  nous  nous  sauvâmes  à  toutes  jambes  à  l'au- 
berge. ' 


XVI.    LES    MYSTERES    DE    PRIAPE 

Nous  touchions  à  peine  au  repas  préparé  par  les  soins 
de  Giton  quand  on  frappa  à  la  porte  assez  énergiquement. 
Nous  nous  regardons  en  pâlissant  et  demandons  :  Qui  est 


104  l'œuvre    de    PÉTRONE 

là  ?  —  Ouvrez  d'abord,  répondil-on,  et  vous  le  saurez. 
Pendant  ce  dialogue,  le  verrou  tombe  de  lui-même  et 
la  porte  poussée  livre  passage  à  une  femme  voilée,  celle- 
là  môme  que  nous  avions  déjà  vue  avec  le  campagnard 
sur  la  place.  «  Pensez-vous,  dit-elle,  vous  jouer  de  moi  ? 
Je  suis  la  servante  de  Quarlilla,  que  vous  avez  troublée 
pendant  que,  devant  la  crypte,  elle  célébrait  les  mystères 
de  Priape.  Elle  arrive  du  reste  elle-même  pour  vous  deman- 
der un  moment  d'entretien.  Ne  vous  inquiétez  pas  :  elle 
ne  vous  reproche  pas  une  erreur  involontaire  et  songe 
encore  moins  à  vous  punir.  Elle  se  demanderait 
plutôt  quelle  divinité  propice  a  conduit  dans  son  quar- 
tier d'aussi  charmants  jeunes  gens.  » 


XVII.    LA    PRIERE    DE    QUARTILLA,     PRETRESSE    DE    PRIAPE 

Nous  n'avions  pas  encore  ouvert  la  bouche,  ne  sachant 
trop  que  répondre,  quand  Quartilla  entre,  accompagnée 
d'une  toute  jeune  fille,  et,  s'asseyant  sur  mon  lit,  com- 
mence par  pleurer  longuement.  Nous  continuons  de  plus 
belle  à  nous  taire,  déroutés  par  le  spectacle  de  ces  larmes 
évidemment  préparées  pour  faire  grand  étalage  de  dou- 
leur. 

Quand  donc  cette  pluie  vraiment  exagérée  s'arrêta, 
nous  découvrant  un  visage  hautain  et  joignant  les  mains 
à  s'en  faire  craquer  les  jointures,  elle  nous  apostropha 
comme  suit  :  «  Quelle  est  donc  cette  audace  ?  Et  où  avez- 
vous  acquis  cette  maîtrise  dans  le  crime  qui  dépasse  tout 
ce  qui  se  raconte  ?  Les  dieux  en  sont  témoins,  vous  me 
faites  pitié  :  personne  jamais  n'a  i)u  impunément  voir 
ce  qu'il  est  interdit  de  connaître.  Il  est  vrai  que  partout 


LE    SATYRICON  105 


notre  contrée  est  si  bien  peuplée  d'innombrables  divi- 
nités toujours  présentes  qu'il  est  plus  aisé  d'y  rencontrer 
un  dieu  qu'un  homme.  Ne  croyez  donc  pas  que  je  sois 
conduite  ici  par  la  vengeance.  Je  suis  plus  émue  par  votre 
jeunesse  que  par  le  tort  que  vous  m'avez  fait.  C'est  par 
imprudence,  j'aime  à  le  croire  encore,  que  vous  avez  com- 
mis ce  crime  inexpiable. 

Quant  à  moi,  déjà  mal  à  mon  aise,  j'ai  été  envahie 
cette  nuit  par  un  froid  tellement  mortel,  qu'effrayée  par 
mes  frissons,  j'ai  craint  un  accès  de  fièvre  tierce.  J'ai 
donc  demandé  aux  songes  un  remède  :  il  m'a  été  pres- 
crit de  venir  vous  trouver.  C'est  vous  qui  possédez  les 
moyens  d'adoucir  mon  mal  quand  je  vous  en  aurai  fait 
comprendre  la  subtilité  maligne  (1). 

Mais  ce  n'est  pas  tant  le  remède  qui  me  préoccupe  : 
une  douleur  plus  grande  déchire  mon  cœur  et  me  met 
au  seuil  du  tombeau  :  n'allez  pas,  avec  l'indiscrétion  de 
votre  âge,  divulguer  ce  que  vous  avez  vu  dans  le  temple 
de  Priape  et  jeter  à  la  ïoule  les  secrets  des  dieUx  (2).  Je 
lève  vers  vos  genoux  mes  deux  mains  suppliantes.  Je 
vous  le  demande,  je  vous  en  prie,  ne  parodiez  pas,  ne  plai- 
santez pas  nos  cérémonies  nocturnes,  ne  portez  pas  la 
lumière  sur  des  secrets  vieux  de  tant  d'années,  qu'à  peine 
mille  personnes  connaissent.  » 

(1)  Passage  obscur.  Il  faut  peut-être  comprendre  :  d'adoucir  mon 
mal  par  un  subtil  mystère  que  vous  me  montrerez. 

(2)  Ces  mystères  n'étaient  plus  un  secret  au  temps  de  Juvénal. 
Voici  ce  qu'il  en  dit  (Sat.  VI,  contre  les  femmes,  v.  315)  :  «  On  sait 
à  présent  ce  qui  se  passe  aux  mystères  de  la  bonne  déesse,  quand 
la  trompette  agite  ces  autres  Ménades,  et  que,  la  musique  et  le  vin 
excitant  leurs  transports,  elles  font  voler  en  tourbillons  leurs  che- 
veux épars  et  invoquent  Priape  à  grands  cris.  Quelle  ardeur,  quels 
élans!  quels  torrents  de  vin  ruissellent  sur  leurs  jambes  !  Laufella, 
pour  obtenir  la  couronne  offerte  à  la  lubricité,  provoque  de  viles 
courtisanes  et  remporte  le  prix.  A  son  tour,  elle  rend  hommage  aux 


106  l'œuvre    de    PÉTRONE 


XVIII.    OU    QUARTILLA    DEVIENT   PRESSANTE 

Après  cette  supplication,  la  voilà  qui  fond  de  nouveau 
en  larmes  et,  secouée  de  longs  gémissements,  elle  presse 
son  visage  et  son  sein  sur  mon  lit.  Alors,  ému  en  même  temps 
et  de  pitié  et  de  crainte,  je  l'exhortai  à  reprendre  courage 
et  l'assurai  qu'elle  pouvait  compter  sur  nous  pour  donner 
satisfaction  à  son  double  vœu.  Car  nous  n'avions  envie 
de  divulguer  aucun  secret  et,  si  en  outre  un  dieu  lui  avait 
révélé  quelque  remède  pour  la  fièvre  tierce  nous  ne  deman- 
dions pas  mieux  que  de  nous  faire  les  instruments  de  cette 
lumière  divine,  même  s'il  devait  en  résulter  pour  nous 
quelque    désagrément. 

Rendue  un  peu  plus  gaie  par  cette  promesse,  elle  m'em- 
brasse copieusement,  et  passant  des  larmes  au  rire,  elle 
promène  ses  doigts  écartés  dans  les  cheveux  qui  me  tom- 
baient sur  la  nuque  en  disant  :  «  Je  fais  la  paix  avec  vous 
et  je  me  désiste  de  l'action  que  je  vous  avais  intentée. 
Si  vous  ne  m'aviez  pas  promis  la  médecine  qu'il  me  faut, 
la  foule  ameutée  était  déjà  prête  qui  demain  aurait  vengé 
mon  injure  et  sauvé  ma  dignité.  » 


fureurs  de  Médalline.  Celle  qui  triomphe  dans  ce  conflit  est  regar- 
dée comme  la  plus  noble.  Là,  rien  n'est  feint,  les  attitudes  y  sont 
d'une  telle  vérité  qu'elles  enflammeraient  le  vieux  Priam  et  l'in- 
firme Nestor.  Déjà  les  désirs  exaltés  veulent  être  assouvis;  déjà 
chaque  femme  l'econnaît  qu'elle  ne  tient  dans  ses  bras  qu'une  femme 
impuissante  et  l'antre  retentit  de  ces  cris  unanimes  :  Introduisez  les 
hommes  ;  la  déesse  le  permet.  INIon  amant  dormirait-il  ?  Qu'on  l'éveille. 
Point  d'amant  ?  Je  me  livre  aux  esclaves.  Point  d'esclaves  ?  Qu'on 
appelle  un  manœuvre.  A  son  défaut,  si  les  hommes  manquent,  l'ap- 
proche d'un  âne  ne  l'effrayerait  pas.  « 


LE    SATYRICON  107 


C'est  une  honte  d'être  dédaigné,  mais  faire  la  loi  est  glorieux  ; 

Ce  que  j'aime,  c'est  que  je  peux  à  mon  gré  clioisir  ma  voie, 

Car  c'est  par  le  mépris  que  le  sage  étouffe  les  chicanes. 

Et  celui  qui  n'achève  pas  l'adversaire,  celui-là  sort  doublement  vainqueur  du  combat. 

Puis,  battant  des  mains,  elle  se  répandit  en  de  tels 
éclats  de  rire  que  cela  nous  fit  peur.  La  servante  qui  l'avait 
précédée  en  faisait  autant  de  son  côté,  et  autant  la  petite 
jeune  fille  qu'elle  avait  amenée  avec  elle. 


XIX.    ou    QUARTILLA   ENLFVE   TROIS    JEUNES    GENS 

Tandis  que  tout  retentissait  de  ces  rires  qui  sonnaient 
faux,  nous  cherchions,  sans  comprendre,  la  cause  d'un 
si  brusque  changement  d'humeur,  tantôt  nous  regardant 
les  uns  les  autres,  tantôt  regardant  ces  folles.  '  Enfin 
Quartilla  déclara  '  :  «  Donc,  j'ai  donné  l'ordre  de  ne  laisser 
pénétrer  âme  qui  vive  aujourd'hui  dans  cette  auberge 
afin  que  vous  puissiez,  sans  être  dérangés,  m'admudstrer 
votre  fébrifuge.   » 

A  ces  mots,  Ascylte,  au  supplice,  recule  presque  de 
stupeur  ;  quant  à  moi,  me  sentant  plus  glacé  qu'un  hiver 
gaulois,  je  ne  parvenais  pas  à  trouver  un  mot.  Mais  ce  qui 
me  tranquillisait  un  peu  sur  les  suites,  c'était  notre  nombre. 
Ces  trois  femmelettes  n'étaient  guère  taillées  pour  tenter 
quelque  chose  contre  trois  gaillards  qui,  à  défaut  d'autres 
avantages,  avaient  du  moins  celui  du  sexe.  Et  nous  étions 
mieux  préparés  pour  la  lutte  :  déjà,  en  cas  d'hostilité, 
j'avais  accouplé  les  combattants  ;  je  tiendrais  tête  à  Quar- 
tilla, Ascylte  à  la  servante,  Giton  à  la  fillette. 

•  Tandis  que  je  médite  ce  plan,  Quartilla  s'approche 
pour  que  je  donne  mes  soins  à  sa  fièvre  tierce.  Mais  déçue 
dans  son  espoir,  elle  sort  furieuse  et,  bientôt  revenue. 


108  l'œuvre    de    PÉTRONE 

nous  fait  saisir  par  des  inconnus  et  transporter  dans  un 
superbe  palais.  '  Alors,  muets  de  stupeur,  nous  perdîmes 
tout  courage  et  le  spectre  de  la  mort  se  dressa  à  nos  yeux 
désolés. 


XX.    PSYCHE   LA   TORTIONNAIRE 

«  Je  vous  en  prie,  madame,  m'écriai-je  alors,  si  vous 
nous  réservez  quelque  chose  de  pire,  faites  vite  :  nous 
n'avons  pas  commis  un  si  grand  crime  qu'il  nous  vaille 
de  périr  dans  les  tortures.  » 

La  servante,  qui  avait  nom  Psyché,  étend  alors  une 
couverture  sur  les  dalles  et  s'acharne  vainement  sur  ma 
virilité  gelée  déjà  par  mille  morts.  Ascylte  cependant 
s'était  couvert  la  tête  de  son  manteau,  sachant  déjà  qu'il 
est  peu  prudent  de  mettre  son  nez  dans  les  secrets  d'au- 
trui.  Alors  tirant  deux  bandeaux  de  son  sein.  Psyché  de 
l'un  me  lia  les  pieds,  de  l'autre  les  mains.  Ainsi  ficelé  : 
«  '  Ce  n'est  pas  le  moyen,  lui  dis-je,  que  ta  maîtresse  aie 
satisfaction.  —  Sans  doute,  répondit-elle,  mais  j'ai  sous 
la  main  un  remède  et  infaillible.  »  Aussitôt  elle  revient 
avec  un  vase  plein  de  satyrion,  et  à  force  d'agaceries  et 
de  bavardages,  elle  fit  si  bien  que  j'absorbai  presque  tout. 
Ascylte,  qui  avait  mal  accueilli  ses  grâces,  reçut  en  puni- 
tion, sans  s'en  douter,  tout  le  reste  dans  le  dos. 

Mais  Ascylte,  pour  alimenter  la  conversation  qui  traî- 
nait un  peu  :  «  Et  moi,  dit-il,  on  ne  me  trouve  pas  digne 
de  boire  ?  »  Trahie  par  mon  sourire,  la  servante  bat  des 
mains  et  s'écrie  :  «  J'avais  posé  la  coupe  près  de  vous, 
j  eune  homme.  Vous  l'avez  donc  vidée  tout  seul  ?  —  Encolpe, 
d  cmanda  Quartilla,  n'avait-il  donc  pas  tout  bu?  »  '  Ce  qui- 


LE    SATYRICON  109 


proquo  eut  le  don  '  de  nous  plonger  dans  une  discrète 
gaîté.  A  la  fin  Giton  ne  put  retenir  ses  éclats  de  rire,  et 
la  petite  jeune  fille  se  jetant  à  son  cou  se  mit  à  dévorer 
de  baisers  le  bel  enfant  qui  se  laissait  faire. 


XXI.    LE    CINEDE 

Dans  notre  détresse,  nous  aurions  bien  voulu  crier. 
Mais  il  n'y  avait  personne  qui  pût  venir  à  notre  aide, 
et  toutes  les  fois  que  je  tentais  d'appeler  au  secours,  Psyché, 
tirant  une  aiguille  de  ses  cheveux,  me  l'enfonçait  dans 
la  joue  ;  pendant  ce  temps,  la  fillette,  armée  d'un  pinceau 
qu'elle  trempait  dans  le  satyrion,  martyrisait  le  malheu- 
reux Ascylte. 

Pour  comble,  survint  un  de  ces  danseurs  qui  se  pros- 
tituent (1).  Il  portait  une  tunique  de  gausape  couleur 
myrte  qu'une  ceinture  tenait  retroussée  jusqu'au  ventre  ; 
tantôt  il  nous  caressait  avec  ses  fesses  de  démanché,  tan- 
tôt il  nous  souillait  de  ses  baisers  fétides,  jusqu'à  ce  que 
Quartilla,  qui  se  tenait  là,  haut  troussée,  elle  aussi,  et 
une  verge  de  baleine  en  main,  jugeant  nos  souffrances 
suffisantes,  fit  signe  de  nous  donner  quartier. 

Il  nous  fallut  alors  jurer  tous  les  deux  solennellement 
que  le  secret  de  ces  horreurs  périrait  avec  nous. 

Là-dessus  on  fit  entrer  toute  une  bande  d'athlètes  qui 
nous  frottèrent  tout  le  corps  d'huile  parfumée.  Tant  bien 

(1)  On  les  appelait  cina;di.  Ils  dansaient,  avec  des  postures  las- 
cives. Ils  se  prostituaient  ensuite  au  besoin.  Aulu-Gelle  prétend 
qu'il  y  en  avait  deux  espèces,  les  uns  actifs,  les  autres  passifs.  Non- 
nius  fait  venir  le  mot  cinsedi,  engreczivatoo!,  de  ziv^ïv  tô  -jwaa,  remuer 
le  corps.  On  a  aussi  proposé  rétymologie/.tvî;v  Tr,v  aîooi  pourra  a'!5oïa, 
remuer  les  parties  sexuelles,  qui  n'est  pas  plus  vraisemblable. 


110  l'œuvre   de    PÉTRONE 

que  mal,  secouant  notre  fatigue,  nous  revêtons  des  robes 
de  festin  et  on  nous  conduit  dans  la  salle  voisine,  où  trois 
lits  étaient  dressés  pour  nous  autour  d'une  table  magni- 
fiquement servie.  On  nous  fait  mettre  à  table  et  nous  débu- 
tons par  des  entrées  excellentes  que  nous  inondons  de 
falerne.  On  nous  présente  ensuite  plusieurs  services,  mais 
nous  tombions  de  sommeil.  «  Eh  quoi  !  dit  alors  Quar- 
tilla,  pensez-vous  dormir  ?  vous  savez  bien  que  cette  nuit 
entière  est  due  au  génie  de  Priape.  » 


XXII.    L  ORGIE    CHEZ    QUARTILLA 

Ascylte,  appesanti  par  tant  d'épreuves,  s'assoupis- 
sait. Mais  Psyché,  qui  ne  pouvait  digérer  ses  mépris, 
lui  frotta  toute  la  figure  de  suie  et,  sans  qu'il  le  sentît, 
lui  barbouilla  les  lèvres  et  les  épaules  avec  du  charbon. 
Moi-même,  las  de  mes  maux,  je  prenais  comme  un  avant- 
goût  du  sommeil  :  toute  la  maisonnée,  et  dans  la  salle  et 
dehors,  en  faisait  autant  :  les  uns  étaient  étendus  pêle- 
mêle  sous  les  pieds  des  convives,  les  autres  s'assoupissaient 
adossés  aux  murs,  quelques-uns,  tout  de  leur  long  sur  le 
seuil,  somnolaient  tête  contre  tête.  Les  lampes  aussi, 
manquant  d'huile,  ne  fournissaient  plus  qu'une  lumière 
mince  et  expirante,  quand  deux  Syriens  pénétrèrent 
dans  la  salle  pour  tâcher  de  subtiliser  quelque  bonne  bou- 
teille. 

Tandis  qu'ils  se  battent  à  qui  l'aura,  sous  la  table  à 
argenterie,  trop  tiraillée,  ""elle  finit  par  éclater  dans  leurs 
mains.  Du  coup,  la  table  s'écroule  avec  un  grand  bruit 
d'argent  ;  une  servante,  qui  dormait  sur  un  lit,  a  la  tête 
toute  fracassée  par  une  coupe  tombée  d'un  peu  haut. 


LE    SATYRICON  111 


La  douleur  lui  arrache  un  cri  qui  trahit  les  voleurs  et  réveille 
une  partie  des  ivrognes. 

Cependant  nos  deux  pirates,  se  voyant  pris,  se  laissèrent 
choir  en  chœur  le  long  d'un  des  lits,  si  naturellement  qu'on 
aurait  cru  la  comédie  réglée  d'avance,  et  se  mirent  à  ronfler 
avec  la  même  conviction  que  s'ils  dormaient  là  depuis 
toujours. 

Déjà  le  maître  d'hôtel,  réveillé,  donnait  de  l'huile  aux 
lampes  mourantes,  et  les  jeunes  esclaves,  frottant  vive- 
ment leurs  yeux,  étaient  de  retour  à  leur  poste,  quand 
entra  une  musicienne  qui,  choquant  ses  cymbales,  réveilla 
les  derniers  dormeurs. 


XXIII.    ENCORE    UN    CINEDE 

Donc  l'orgie  reprend  de  plus  belle,  et  Quartilla,  de  nou- 
veau, nous  provoque  à  boire.  Le  bruit  des  cymbales  réveille 
la  gaîté  des  convives.  Entre  alors  un  danseur,  le  plus  insi- 
pide homme  du  monde  et  digne  ornement  d'une  telle  mai- 
son, qui,  après  avoir  battu  des  mains  en  grognant,  pour 
marquer  la  mesure,  lâcha  cette  chanson  : 

Arrivez  ici,  arrivez  tous,  danseurs  obscènes  (1). 
Tendez  la  janbe,  courez,  voltigez  sur  vos  po'nles, 

(1)  Le  texte  porte  spatalocinaedi,  qui  vient  de  cinœdus  ou  x.;vatcio;, 
déjà  expliqué  au  paragraphe  21  (note  1)  et  de  aTzi-yloç,  mou,  effé- 
miné. C'étaient  des  danseurs  encore  plus  lascifs  que  les  cinsedi.  On 
les  appelait  aussi  exoleti  :  les  Romains  s'en  servaient  en  qualité 
de  pédérastes  actifs.  D'après  Cicéron,  Pro  Milone,  Clodius  en  avait 
toujours  quelques-uns  à  sa  suite.  On  rapporte  la  même  chose  d'Hélio- 
gabale.  Mais  Alexandre  Sévère  les  envo3^a  dans  des  îles  désertes 
ou  les  fit  jeter  à  la  mer.  Par  extension  le  terme  signifie  :  débauché, 
vieux  débauché.  C'est  peut-être  le  sens  qu'il  a  ici... 


112  l'œuvre    de    PÉTRONE 


La  cuisse  facile,  la  fesse  agile,  la  main  hardie, 

EfTcniinés,  vélfians  de  l'amour,  qu'a  cliâtrés  l'expert  Délien  (I). 

Ceci  dit,  il  me  souilla  d'un  immonde  baiser  :  bientôt 
même  il  s'assied  sur  mon  lit,  et,  malgré  mes  protestations, 
relève  brutalement  mes  habits.  Longtemps  et  énergique- 
ment  il  travailla  mes  parties.  Mais  en  vain...  A  travers 
son  front  suant  coulaient  des  ruisseaux  de  fard  et  les  rides 
de  ses  joues'  étaient  si  pleines  de  blanc  qu'on  eût  dit  un 
mur  décrépit  travaillé  par  la  pluie. 


XXIV.    DISGRACES    D  ENCOLPE    ET   D  ASCYLTE 
SUCCÈS   DE   GITON 

Je  ne  pus  retenir  plus  longtemps  mes  larmes  :  j'étais 
au  comble  de  la  détresse.  «  C'est  sans  doute  vous,  madame, 
dis-je  à  Quartilla,  qui  m'envoyez  cet  ignoble  pédéraste  (2).  » 

Elle  battit  doucement  des  mains  et  répondit  :  «  0 
homme  perspicace  et  vraiment  spirituel  !  Quoi  1  Tu  ne 
t'étais  donc  jamais  aperçu  que  ce  qu'on  appelle  danseur 
n'est  pas  autre  chose  qu'un  pédéraste  ?  » 

Alors,  enviant  la  tranquillité  dont  jouissait  mon  cama- 
rade :  «  J'en  appelle  à  votre  bonne  foi,  m'écriai-je  ;  est-il 
juste  que  seul  Ascylte  ait  droit  à  quelque  loisir  dans  cette 
fête?  —  Très  bien,  riposta  Quartilla,  il  aura  aussi  son 
pédéraste.  » 

(1)  Les  habitants  de  Délos  étaient  habiles  à  fabriquer  les  eunuques. 
Cicéron,  Pro  Cornelio,  dit  qu'on  venait  de  tous  pays  leur  en  acheter. 
De  tout  temps  les  eunuques  ont  été  considérés  comme  des  outils  de 
débauche.  Saint  Épiphane,  Contre  les  hérétiques  nommés  Valésiens, 
rapporté  que  Salomon  leur  reprochait  déjà  leur  main  hardie. 

(2)  Le  texte  porte  embasicœtiim,  de  saCaîveiv,  monter,  et  /.oitt], 
lit.  On  nommait  ainsi  les  débauchés  qui  allaient  de  lit  en  lit  en  fai- 
sant subir  aux  convives  le  traitement  ici  décrit  par  Pétrone. 


LE    SATYRICON  113 


A  ces  mots,  le  danseur,  changeant  de  monture,  passe 
sur  mon  compagnon  et  l'écrase  à  son  tour  et  de  ses  fesses 
et  de  ses  baisers.  Témoin  de  ce  spectacle,  Giton  riait  à 
s'en    décrocher    les    côtes. 

Frappée  de  sa  beauté,  Quartilla  demanda  avec  intérêt  à 
qui  était  cet  enfant.  Je  lui  répondis  que  c'était  mon  frère  (1). 
«  Gomment,  s'écria-t-elle,  n'est-il  pas  venu  encore  m'embras- 
ser  ?  »  Et,  l'appelant,  elle  lui  donna  un  baiser.  Mettant  en- 
suite la  main  sous  sa  tunique,  elle  ramena  un  ustensile  si 
jeunet  qu'elle  s'écria  :  «  Cela,  demain,  fera  parfaitement 
le  service  comme  hors-d'œuvre,  mais  aujourd'hui  merci  : 
après  s'être  offert  un  âne  on  ne  se  rationne  pas  à  un  pou- 
let. » 


XXV.    DU    MARIAGE    DE    PANNVCHIS    ET   DE    GITON 

A  ces  mots,  Psyché,  s'approchant  de  sa  maîtresse,  lui 
dit  en  riant  je  ne  sais  quoi  à  l'oreille  :  «  Oui,  oui,  approuva 
Quartilla  ;  tu  as  des  idées  merveilleuses.  Pourquoi  ne 
pas  profiter  d'une  si  belle  occasion  pour  dépuceler  notre 
Pannychis  ?  » 

(1)  Du  Theil  se  demande  si  des  phratries  semblables  à  celles 
d'Athènes  n'existaient  pas  à  Naples,  où  il  place,  non  sans  de  fortes 
raisons,  les  aventures  d'Encolpe.  Frater  serait  alors  l'équivalent 
de  çpa-wp  ;  Encolpe  et  Giton  seraient  membres  de  la  même  phratrie. 
La  question  ne  se  pose  même  pas,  l'emploi  de  ce  terme  se  justifiant 
autrement,  comme  le  montre  de  Guérie  le  fils  :  «  Le  nom  de  frater, 
que  l'on  trouvera  plusieurs  fois  répété  dans  cet  ouvrage,  était  un 
nom  de  débauche  chez  les  Romains  :  il  signifiait  un  mignon  :  mais 
il  est  plus  exactement  rendu  par  le  mot  de  giton,  emprunté  à  un  des 
personnages  de  cette  satyre,  et  pris  substantivement  pour  désigner 
celui  qui  se  livre  au  vice  honteux  de  la  pédérastie.  Nous  verrons  plus 
loin  soror  signifier  une  maîtresse.  » 


114  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Sans  perdre  un  instant,  on  introduit  une  fillette,  assez 
gentille,  qui  ne  paraissait  pas  plus  de  sept  ans,  celle-là 
même  qui  était  venue  dans  notre  chambre  avec  Quartilla. 
Tout  le  monde  applaudit  et  réclame  de  promptes  noces. 

Médusé,  j'alléguai  que  Giton,  un  garçon  si  réservé,  man- 
querait de  la  hardiesse  indispensable;  j'ajoutai  que  la 
jeune  personne  n'était  pas  encore  d'un  âge  à  subir  la  loi 
que  les  désirs  masculins  imposent  au  beau  sexe. 

«  Hé,  protesta  Quartilla,  est-elle  donc  plus  jeune  que 
je  ne  l'étais  quand  j'ai  passé  par  là  ?  Que  ma  .Junon  m'aban- 
donne si  je  me  souviens  avoir  jamais  été  vierge.  Gamine, 
j'avais  trouvé  le  moyen  de  me  faire  salir  par  des  gamins 
de  mon  âge  ;  un  peu  plus  grande,  je  me  suis  offert  des  gar- 
çons moins  jeunes  et  j'ai  ainsi  monté  en  grade  jusqu'à  l'âge 
où  vous  me  voyez.  De  là,  sans  doute,  le  proverbe  connu  : 

Qui  a  porlé  le  veau  portera  le  laure.iu  (I). 

Craignant  pour  mon  Giton  quelque  pire  dommage  s'il 
restait  seul,  je  me  levai  donc,  résigné  à  assister  à  la  céré- 
monie. 


XXVI.   COMMENT  LES  TROIS   AMIS   ECHAPPENT  A  QUARTILLA 

Déjà,  par  les  soins  de  Psyché,  l'enfant  était  parée  des 
voiles  de  l'hymen  (2)  ;  déjà  le  danseur,  armé  d'un  flam- 

(1)  Proverbe  faisant  allusion  à  Milon    de  Crotone  qui  s'entraînait 
porter  chaque  jour  pendant  plusieurs  stades  un  veau  nouvellement 

né  et  qui  continua  quand  le  veau  fut  devenu  taureau  (Quintillien, 
Instit.  Oratoire,  liv.  I,  chap.  9).  Quartilla  lui  donne  ici,  et  non  sans 
à-propos,  un  sens  obscène. 

(2)  Ce  voile  se  nommait   flammeum,  parce   qu'il  était   couleur  de 
flamme,  peut-être  comme  symbole  de  la  violence  faite  à  la  virginité. 


LE    SATYRICON  115 


beau,  avait  pris  la  tète  du  cortège  ;  déjà  une  longue  file 
de  femmes  ivres  suivait  en  battant  des  mains  ;  déjà  la 
couche  nuptiale  avait  été  parée  des  accessoires  d'usage. 
Alors  Quartilla,  excitée  à  l'idée  de  ces  ébats,  prit  Giton 
dans  ses  bras  et  l'entraîna  dans  la  chambre.  Sans  aucun 
doute,  le  petit  coquin  ne  demandait  pas  mieux,  et,  quant 
à  la  fillette,  c'est  sans  tristesse  et  sans  crainte  qu'elle  avait 
entendu  le  mot  d'hymen.  Les  voilà  donc  enfermés  ensemble. 

Pour  nous,  nous  restons  sur  le  seuil  de  la  chambre,  et 
au  premier  rang  Quartilla  qui,  à  une  fente  déloyalement 
aménagée,  avait  apphqué  un  œil  curieux  et  contemplait 
avec  un  vicieux  intérêt  leurs  jeux  enfantins.  Elle  m'attira 
doucement  par  la  main  pour  me  faire  jouir  du  même  spec- 
tacle, et  comme,  dans  cette  position,  nos  visages  se  tou- 
chaient, abandonnant  de  temps  en  temps  une  scène  si 
captivante,  elle  avançait  les  lèvres  et  me  bombardait  de 
baisers  en  quelque  sorte  volés. 

'J'en  avais  tellement  assez  des  désirs  de  cette  femme 
que  je  tirais  des  plans  pour  m'éclipser.  Je  fis  part  de  mes 
intentions  à  Ascylte  qui  les  approuva  sans  réserve  :  lui 
aussi  brûlait  de  se  débarrasser  des  importunités  de  Psyché. 

Tout  cela  eût  été  facile  sans  Giton,  toujours  enfermé 
dans  la  chambre  :  nous  tenions,  en  effet,  à  l'emmener 
pour  le  soustraire  aux  exubérances  de  cette  bande  de 
putains.  Tandis  que,  fort  perplexes,  nous  y  rêvions,  voilà 
Pannychis  qui  tombe  du  lit,  entraînant  par  son  poids 
Giton  qui  ne  se  fit,  du  reste,  aucun  mal.  Quant  à  la  fillette, 

Néron  s'en  para  quand  il  prit  pour  mari  un  affranchi  nommé  Pytha- 
gore  :  «  Il  en  vint,  dit  Sulpice  Sévère,  Histoire  sacrée,  livre  II,  jusqu'à 
se  marier,  comme  s'il  avait  été  femme,  avec  un  certain  Pythagore  : 
ces  noces  furent  célébrées  avec  l'appareil  d'usage  ;  on  vit  l'empereur 
la  tête  couverte  d'un  voile  d'épousée  ;  on  vit  la  dot,  le  lit  nuptial,  les 
flambeaux  de  l'hymen  ;  tout  ce  qu'enfin  on  ne  put  voir  sans  rougir 
dans  les  unions  légitimes.  » 


116  l'œuvre    de    PÉTRONE 

légèrement  blessée  à  la  tête,  elle  se  mit  à  pousser  de  telles 
clameurs  qu'il  en  résulta  une  panique. 

Quartilla,  courant  à  son  secours,  nous  donne  une  occa- 
sion de  fuir  ;  sans  perdre  un  instant,  nous  volons  d'un 
pied  rapide  à  notre  auberge  ',  nous  nous  jetons  aussitôt 
sur  nos  lits  et  passons  enfin  la  reste  de  la  nuit  tranquilles. 

'  Le  lendemain,  en  sortant,  nous  tombons  sur  deux  de 
nos  ravisseurs.  Ascylte,  dès  qu'il  les  vit,  s'attaquant  à 
l'un,  en  triomphe,  le  blesse  même  grièvement  et,  sans 
perdre  un  instant,  tombe  sur  l'autre  que  je  pressais  déjà. 
Mais  il  se  défendit  si  vaillamment  qu'à  son  tour  il  nous 
blessa  tous  deux,  mais  légèrement,  et  put  ainsi  s'échapper 
sans  aucun  mal.  ' 

Nous  (1)  étions  déjà  arrivés  au  troisième  jour,  celui 
que  Trimalcion  avait  fixé  pour  le  festin  ouvert  à  tout 
venant  qu'il  méditait.  Mais  maintenant,  blessés  comme  nous 
l'étions,  il  nous  paraissait  plus  prudent  de  filer  que  de  rester 
tranquilles  en  ces  lieux.  '  Nous  rentrons  donc  tout  droit  à 
l'auberge,  et,  assez  légèrement  atteints,  nous  nous  conten- 
tons de  nous  mettre  au  lit  et  de  panser  nos  plaies  avec 
de  l'huile  et  du  vin.  Cependant  un  de  nos  ravisseurs  était 
resté  sur  le  carreau  et  nous  avions  peur  d'être  reconnus  '. 

Tandis  que  nous  nous  concertions  sur  les  moyens  de 
conjurer  l'orage,  un  esclave  d'Agamemnon  vint  nous  arra- 
cher à  nos  préoccupations.  «  Quoi,  nous  dit-il,  ignorez- 
vous  donc  chez  qui  l'on  va  aujourd'hui  ?  Venez  chez  Tri- 
malcion. C'est  un  homme  très  dans  le  train  (2)  :  il  a  une 

(1)  C'est  ici  que  commence  le  manuscrit  de  Trau  contenant  le 
festin  de  Trimalcion. 

(2)  Trimalcion  n'est  pourtant  qu'un  tout  petit  millionnaire  avec 
ses  6.000.000  de  francs  à  une  époque  où,  d'après  Tacite,  un  Pallas 
ou_un  Sénèque  possédait  un  capital  d'environ  GO. 000. 000.  Nous 
avons  vu  que  Pétrone  n'aime  à  peindre  que  les  petites  gens. 


LE    SATYRICON  117 


horloge  (1)  dans  sa  salle  à  manger  et  il  subventionne 
un  joueur  de  trompette  qui  l'avertit  afin  qu'il  sache  bien, 
instant  par  instant,  le  temps  qui  lui  reste  de  moins  à  jouir 
de  la  vie,  »  Oubliant  toutes  nos  misères,  nous  nous  habil- 
lons donc  à  la  hâte  et  nous  prions  Giton,  qui  jusqu'alors 
avait  eu  la  complaisance  de  nous  servir  de  valet,  de  nous 
suivre  au  bain. 


(1)  Cette  horloge  ne  peut  être  un  cadran  solaire,  puisqu'elle  est 
à  l'intérieur.  C'est  sans  doute  un  sablier  ou  un  clepsydre  ou  horloge 
d'eau.  La  première  horloge  d'eau  fut  établie  par  Scipion  Nasica,  l'an 
de  Rome  395. 


DEUXIEME   PARTIE 


TRIMALCION 


XXVII.     ou     l'on     voit    TRIMALCION     JOUER     A     LA     PAUME 
ET    SOULAGER    SA   VESSIE 

Quant  à  nous,  ayant  terminé  notre  toilette,  nous  nous 
mîmes  à  flâner  au  hasard,  ou  plutôt  à  folâtrer.  Nous 
tombons  sur  des  groupes  de  joueurs.  Nous  nous  appro- 
chons et,  au  milieu  du  cercle,  nous  remarquons  d'abord 
un  vieillard  chauve,  vêtu  d'une  tunique  rousse,  qui  jouait 
à  la  paume  au  milieu  de  ces  esclaves  à  la  longue  chevelure, 
qui  sont  réservés  aux  plaisirs  du  maître  (1).  Et  ce  qui  nous 
captivait  dans  ce  spectacle,  c'était  moins  ces  jeunes  gens, 
bien  qu'ils  en  valussent  la  peine,  que  ce  bourgeois  lui- 
même  qui,  en  pantoufles,  jouait  avec  des  baUes  vertes  : 
il  ne  se  resservait  pas  de  celles  qui  avaient  touché  terre. 
Mais  un  esclave,  avec  une  corbeille  pleine,  en  fournissait 
de  nouvelles  aux  joueurs. 

(1)  Ces  pueri  capillati  étaient  toujours  destinés  aux  plaisirs.  Tous 
les  autres  esclaves  portaient  les  cheveux  courts.  De  rnême  y.ocao'.^oi 
veut  dire  à  la  fois  chevelu  et  prostitué.  Saint  Ambroise  nous  a  con- 
servé ce  proverbe  ;  Pas  un  chevelu  qui  ne  soit  aussi  cinède. 


120  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Nous  étions  frappés  également  par  des  détails  assez 
nouveaux  :  deux  eunuques  tenaient  les  deux  bouts  du 
jeu  ;  l'un  portait  un  pot  de  chambre  en  argent  et  l'autre 
comptait  les  balles,  non  point  celles  qui  étaient  en  mains 
et  que  les  joueurs  se  renvoyaient,  mais  celles  qui  tombaient 
à  terre. 

Tandis  que  nous  admirions  tant  de  raffinement,  arrive 
Ménélas  :  «  Voilà  celui,  dit-il,  chez  qui  vous  souperez 
ce  soir,  et  ce  que  vous  voyez  n'est  que  le  prélude  du  fes- 
tin. »  Il  n'avait  pas  fermé  la  bouche  quand  Trimalcion 
fit  claquer  ses  doigts  (1)  :  à  cet  appel,  l'eunuque  lui  pré- 
sente le  vase,  et  sans  arrêter  le  jeu,  il  décharge  sa  vessie, 
demande  de  l'eau  pour  ses  mains,  y  trempe  le  bout  des 
doigts  et  les  essuie  négligemment  aux  cheveux  d'un 
esclave  (2). 


XXVIII.  ou  TRIMALCION,  S  ETANT  BAIGNE,  RENTRE  CHEZ  LUI 
EN    GRAND    CORTÈGE 

Il  nous  aurait  fallu  trop  de  temps  pour  tout  noter  : 
nous  entrons  donc  aux  thermes  et  aussitôt  bien  en  sueur, 
nous  passons  aux  bains  froids  (3).  Déjà  Trimalcion,  inondé 

(1)  C'est  ainsi  que  les  grands  avaient  coutume  d'appeler.  Dans 
Tacite,  Annales  xii,  Pallas,  accusé  d'avoir  conspiré  contre  Néron, 
avec  plusieurs  de  ses  affranchis,  répond  qu'il  ne  leur  parlait  jamais 
que  par  gestes  de  la  tête  ou  de  la  main.  Trimalcion,  bourgeois  par- 
venu, affecte  donc  ridiculement  les  grandes  manières. 

(2)  C'est  encore  là  un  raffinement  de  riche  élégant  que  s'est  appro- 
prié Trimalcion. 

(3)  Les  Romains  passaient  brusquement  de  l'eau  chaude  à  l'eau 
froide,  comme  le  prouve  l'inscription  que  Sidoine  Apollinaire  avait 
mise  sur  ses  bains  :  «  Après  un  bain  torride,  entrez  vite  dans  les  flots 
gelés  — ■  Afin  que  l'eau,  par  le  froid,  resserre  votre  peau  encore 
chaude.  » 


LE    SATYRICON  121 


d'onguents,  se  faisait  frotter,  non  pas  avec  du  lin,  mais 
avec  du  molleton  fait  de  la  laine  la  plus  douce  (1). 

Trois  garçons  masseurs  (2)  buvaient  le  falerne  sous 
ses  yeux,  et  comme,  en  se  défiant,  ils  en  perdaient  beau- 
coup, Trimalcion  leur  criait  qu'ils  pouvaient  en  prendre 
pour  boire  à  sa  santé,  que  c'était  de  son  vin. 

Puis  on  l'enveloppa  d'un  peignoir  de  gausape  écarlate, 
on  le  mit  dans  sa  litière,  que  précédaient  quatre  coureurs 
ornés  d^  phalères  et  une  chaise  à  porteurs  où  s'étalait 
un  ei-fant  vieillot,  chassieux,  les  délices  du  maître  et  plus 
laid  que  le  maître  lui-même  (3). 

Quand  on  se  mit  en  route,  un  musicien  s'avança  avec 
une  toute  petite  flûte,  et  penché  à  son  oreille  comme  pour 
lui  confier  quelque  secret,  joua  tout  le  long  de  la  route. 

Déjà  rassasiés  d'admiration,  nous  suivons,  et  nous 
arrivons  avec  Agamemnon  à  la  porte,  au  fronton  de  laquelle 
était  un  écriteau  avec  cette  inscription  :  Tout  esclave  qui 
sortira  sans  l'autorisation  du  maître  recevra  cent  coups  de 
fouet. 

(1)  C'était  une  espèce  de  coton  que  l'on  recueillait  sur  les  feuilles 
de  certains  arbres,  en  Ethiopie  et  dans  la  Sérique,  voisine  de  la 
Chine  (Pline,  liv.  VI,  ch.  17).  Pline,  liv.  XII,  ch.  10  et  11,  signale 
aussi,  après  Théophraste,  un  arbre  poussant  dans  une  île  du  golfe 
Persique  et  portant  des  sortes  de  courges  qui  s'ouvrent  et  donnent 
des  pelottes  d'une  laine  précieuse.  C'est  le  véritable  cotonnier  (gossy- 
pium  arboreum).  II  faut  à  Trimalcion,  pour  s'essuyer  au  sortir  du 
bain,  des  étoffes  de  grand  prix. 

(2)  Le  texte  porte  intraliptse  :  médecins  guérissant  par  des  onguents 
et  des  frictions.  Mais  ici  il  ne  s'agit  que  de  garçons  étuvistes,  qui  mas- 
saient et  parfumaient  les  baigneurs.  C'est  toujours  le  même  luxe 
tapageur  et  inutile  :  Trimalcion  donne  du  vin  de  prix  à  trois  ouvriers 
qui  ne  savent  pas  le  boire  et  le  gâchent. 

(3)  Il  faut  à  Trimalcion  un  mignon  conune  il  lui  faut  une  litière, 
des  coureurs,  un  joueur  de  flûte  à  la  portière,  parce  que  les  gens  de 
qualité  en  ont.  ]\Iais  il  n'a  su  choisir  qu'un  mignon  ridicule  et  repous- 
sant :  il  atteint  au  vice,  mais  non  à  l'élégance  de  ses  modèles. 


122  l'œuvre    de    PÉTRONE 

A  l'entrée  se  tenait  le  portier,  vêtu  de  vert  avec  une  cein- 
ture cerise,  qui  épluchait  des  pois  dans  un  plat  d'argent. 
Au-dessus  du  seuil  pendait  une  cage  d'or  où  était  une  pie 
au  plumage  multicolore,  qui  saluait  les  arrivants. 


XXIX.    LE    PORTIQUE    DE    TRIMALCION    :    PEINTURES 
A    LA    GLOIRE    DE    TRIMALCION 

Quant  à  moi,  j'admirais  bouche  bée,  quand,  sursau- 
tant de  peur,  je  faillis  me  rompre  les  jambes.  A  gauche 
de  l'entrée,  non  loin  de  la  loge  du  portier,  un  énorme  chien 
tirait  sur  sa  chaîne.  Au-dessus  de  lui  était  écrit  en  lettres 
capitales  :  Gare,  gare  au  chien  (1).  Vérification  faite,  ce 
n'était  qu'une  peinture  sur  la  muraille. 

Mes  compagnons  se  moquaient  de  ma  frayeur.  Mais, 
ayant  recouvré  mes  esprits,  je  n'avais  d'yeux  que  pour 
les  fresques  qui  ornaient  le  mur  :  un  marché  d'esclaves, 
avec  leurs  titres  (2)  au  cou,  et  Trimalcion  lui-même,  les 
cheveux  flottants,  portant  le  caducée,  entrant  à  Rome 
conduit  par  Minerve  (3).  Ici  on  lui  apprenait  le  calcul. 
Là  il  devenait  trésorier  :  le  peintre  avait  méticuleuse- 

(1)  Inscription  très  fréquente,  soit  qu'il  y  eût  réellement  à  la 
porte  du  palais  un  gros  chien  d'attache,  soit  qu'on  se  fût  contenté 
d'en  faire  peindre  un  sur  la  muraille.  Quelquefois  même  cette  ins- 
cription équivalait  simplement  à  :  Entrée  interdite  au  public. 

(2)  On  mettait  des  écriteaux  au  cou  des  esclaves  à  vendre. 

(3)  Trimalcion  a  donc  commencé  par  être  un  de  ces  esclaves  aux 
cheveux  flottants,  et  il  n'en  a  pas  honte.  Les  tableaux  retra- 
çant son  existence,  dont  il  a  orné  son  portique,  sont  autant  de  flatte- 
ries grossières  et  maladroites  à  son  adresse.  Ici  il  s'est  fait  représenter 
comme  le  Commerce  conduit  par  la  Sagesse.  Et  nous  allons  voir  qu'il 
ne  craint  pas  de  mettre  le  tableau  de  sa  vie  en  parallèle  avec 
l'Iliade  et  l'Odyssée  I 


LE   SATYRICON  12S 


ment  expliqué  toutes  choses  par  des  inscriptions  détaillées. 
Au  bout  du  portique,  Mercure  enlevait  Trimalcion  par 
le  menton,  pour  le  porter  sur  un  tribunal  élevé.  A  ses  côtés 
se  tenaient  la  Fortune,  munie  d'une  copieuse  corne  d'abon- 
dance, et  les  trois  Parques,  filant  sa  vie  sur  des  quenouilles 
d'or.  Je  remarquai  aussi  une  troupe  d'esclaves  s'exerçant 
à  la  course  sous  la  direction  d'un  maître. 

Outre  ces  peintures,  je  vis  encore  une  grande  armoire  : 
dans  ses  compartiments  reposaient  des  lares  d'argent, 
une  statue  de  Vénus  en  marbre  et  une  boîte  en  or  assez 
grande  qui,  disait-on,  renfermait  la  barbe  du  maître  (1). 

J'allai  demander  au  portier  quelles  peintures  tenaient 
le  milieu  du  portique  :  L'Iliade  et  l'Odyssée,  dit-il,  et  sur 
la  gauche,  vous  voyez  un  combat  de  gladiateurs. 

XXX.  l'entrée  du  triclinium  de  trimalcion 

Le  temps  nous  manquait  pour  examiner  tant  de  curiosi- 
tés. Déjà  nous  étions  rendus  à  la  salle  du  festin,  à  l'en- 
trée de  laquelle  se  tenait  l'intendant  en  train  de  recevoir 
les  comptes.  Et,  ce  qui  me  surprit  le  plus,  de  chaque  côté 
de  la  porte  il  y  avait  des  faisceaux  surmontés  de  haches  (2) 
et  finissant  en  bas  par  des  sortes  d'éperons  de  navires  en 
airainjportant  cette  inscription  :  A  Gains  Pompée  Trimal- 
cion, Sévir  Augustal  :  Conname  son  trésorier. 

(1)  Les  Romains  conservaient  pieusement  leur  première  barbe. 

(2)  Les  faisceaux  de  verges,  surmontés  de  haches,  étaient  des  mar- 
ques d'honneur  réservées  aux  magistrats  de  Rome.  Ceux  des  colonies 
n'y  avaient  aucun  droit.  Trimalcion,  sévir  d'une  colonie,  a  fait 
représenter  sur  sa  porte  ces  insignes  qu'il  n'a  pas  le  droit  de  faire 
porter  devant  lui.  D'où  l'étonnement  d'Encolpe.  Les  sévirs  étaient 
les  membres  du  collège  des  Augustales.  Cette  dignité,  dont  on  était 
prodigue,  comme  chez  nous  des  décorations,  ne  donnait  aucun  pou- 
voir :  ce  n'était  pas  une  magistrature  effective. 


124  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Au-dessous  de  cette  inscription,  une  lanterne  à  deux 
lampes  pendait  de  la  voûte.  Auprès,  deux  tablettes  étaient 
fixées  aux  battants  de  la  porte.  Sur  l'une  était  inscrit 
autant  qu'il  m'en  souvient  :  Le  3  et  la  veille  des  calendes 
de  janvier,  Gains  notre  maître  soupe  en  ville. 

L'autre  représentait  le  cours  de  la  lune,  les  sept  pla- 
nètes, les  jours  fastes  et  néfastes  distingués  par  des  clous 
de    difïérentes    couleurs. 

Au  moment  où,  saturés  d'admiration,  nous  tâchions 
de  pénétrer  dans  la  salle,  un  des  esclaves,  spécialement 
préposé  à  cet  office,  nous  cria  :  «  Du  pied  droit  (1)  »,  ce 
qui  ne  fut  pas  sans  causer  quelque  confusion,  tant  nous 
craignîmes  que  quelqu'un  de  nous  ne  passât  le  seuil  contre 
les  règles. 

Mais  voilà  qu'au  moment  où  tous  en  chœur  nous  levons 
le  pied  droit,  un  esclave  dépouillé  de  ses  vêtements  se 
précipite  à  nos  pieds,  en  nous  suppliant  d'intercéder  pour 
lui.  La  faute  pour  laquelle  il  est  menacé  est,  affirme-t-il, 
très  légère  :  pendant  que  le  trésorier  était  au  bain,  il  s'est 
laissé  prendre  ses  habits,  qui  valaient  à  peine  dix  ses- 
terces. 

Nous  rétrogradons,  et,  toujours  du  pied  droit,  nous 
allons  trouver  le  trésorier  qui  comptait  des  pièces  d'or 
à  son  bureau  et  nous  le  prions  de  faire  grâce. 

Jetant  sur  nous  un  regard  orgueilleux  :  «  Ce  qui  m'ir- 
rite, dit-il,  c'est  moins  la  perte  que  j'ai  subie  que  la 
négligence    de    ce    vaurien.    C'est    une     robe    de    ban- 

(1)  Pétrone  se  moque  ici  d'une  superstition  très  répandue  :  il 
était  de  mauvais  augure  d'entrer  du  pied  gauche  dans  les  lieux  où 
le  respect  s'imposait  :  les  temples,  les  palais,  et  il  y  avait  des  esclaves 
chargés  de  l'empêcher.  Une  autre  preuve  que  Trimalcion  est  très 
superstitieux,  c'est  qu'il  a,  à  la  porte  de  sa  salle  à  manger,  un  calen- 
drier des  jours  fastes  et  néfastes. 


LE    SATYRICON  125 


quet  (1)  qu'il  m'a  perdue.  Elle  m'avait  été  donnée  par  un 
de  mes  clients  pour  mon  anniversaire  (2).  Elle  sortait  sans 
aucun  doute  des  teintureries  de  Tyr,  mais  elle  avait  été 
déjà  lavée  une  fois.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  vous  abandonne 
le  coupable.  » 


XXXI.    ou    L  ON    SERT   LES    HORS-D  ŒUVRE 

Après  lui  avoir  exprimé  toute  notre  reconnaissance 
pour  tant  de  bonté,  nous  rentrons  dans  la  salle.  Arrive 
ce  même  esclave  pour  lequel  nous  venions  d'intercéder. 
Il  nous  comble  de  vigoureux  baisers  (3),  dont  nous  res- 
tons ahuris,  et  nous  exprime  toute  sa  reconnaissance. 
«  Bref,  conclut-il,  vous  saurez  bientôt  à  quel  homme  vous 
avez  rendu  service  :  c'est  moi  qui  verse  le  vin  du  maître 
et  je  saurai  en  disposer.  » 

(1)  Tandis  que  l'habit  de  ville  devait  toujours  être  blanc,  la  tenue 
de  soirée  pouvait  être  d'une  covdeur  quelconque.  Mais  de  même 
que  nous  ne  portons  l'habit  que  le  soir,  de  même  la  robe  de  festin  ne 
devait  pas  être  portée  à  la  ville.  Chacun  envoyait  donc  la  sienne  chez 
l'amphitryon  du  jour,  à  moins  que  celui-ci  n'en  fournît  à  tout  le 
monde. 

(2)  L'usage  de  fêter  le  jour  de  naissance  par  des  cadeaux  n'est 
donc  pas  nouveau  ;  ces  présents  étaient  presque  une  obligation  des 
clients  envers  leurs  patrons. 

(3)  Notons  une  fois  pour  toutes  la  faniiliai-ité  de  mauvais  goût 
de  la  domesticité.  Il  vaudrait  mieux  pour  Trimalcion  avoir  un  per- 
sonnel moins  nombreux  mais  mieux  stylé.  Remarquons  aussi  qu'il 
y  a  deux  vins,  celui  du  maître  et  celui  des  invités.  Trimalcion,  qui 
par  ostentation  jetait  tout  à  l'heure  du  falerne  à  la  tète  de  ses  mas- 
seurs, est  un  parvenu  assez  rapiat  qui  sait  qu'un  sou  est  un  sou  ;  il 
traite  ses  invités  avec  un  faste  inutile,  mais  leur  refuse  souvent  le  con- 
fortable et  même  les  égards  auxquels  ils  ont  droit.  Il  n'a  ni  édu- 
cation ni  délicatesse  naturelle,  bien  qu'il  soit  au  fond  assez  bon 
homme.  On  ne  peut  môme  pas  lui  accorder  ce  vernis  qu'acquièrent 
si  aisément  tant  de  parvenus. 

9 


126  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Nous  prenons  place  en  lin  à  la  table.  Des  esclaves  égvp- 
liens  (1)  nous  versent  sur  Itîs  mains  de  l'eau  de  neige  (2)  ; 
d'autres  suivent  qui  nous  lavent  les  pieds  et  nous  font  les 
ongles  avec  une  dextérité  rare.  Et  bien  loin  de  s'acquitter 
en  silence  de  cette  fastidieuse  besogne,  ils  s'accompa- 
gnaient en  chantant. 

Il  me  prit  fantaisie  de  vérifier  si  toute  la  domesticité 
chantait.  Je  demande  donc  à  boire.  L'esclave  très  empressé 
qui  me  sert  me  gratifie  en  même  temps  d'un  aigre  refrain. 
Et  tous,  en  donnant  ce  qu'on  leur  demandait,  en  fai- 
saient autant.  On  pouvait  se  croire  dans  un  chœur  de  pan- 
tomime plutôt  qu'à  la  table  d'un  bourgeois. 

On  apporte  alors  l'entrée,  qui  était  vraiment  somp- 
tueuse, car  tout  le  monde  était  à  table,  excepté  le  seul 
Trimalcion,  auquel,  de  par  un  usage  nouveau,  on  avait 
réservé  la  place  d'honneur  (3). 

Sur  le  plateau  des  hors-d'œuvre  (4)  était  un  petit  âne 
en  bronze  de  Corinthe  portant  un  bissac  qui  contenait 
des  olives  d'un  côté  blanches,  de  l'autre  noires.  Il  avait 

(1)  Le  texte  dit  des  esclaves  d' Alexandrie  :  «  C'étaient,  dit  C.  H.  de 
Guérie,  les  plus  recherchés,  non  seulement  parce  qu'ils  venaient 
de  loin,  mais  parce  qu'ils  étaient  particulièrement  propres  aux 
plaisirs  les  plus  effrénés,  et  que  rien  d'infâme  ni  de  vil  ne  les  rebutait. 

(2)  Sorte  d'éau  frappée.  On  faisait  fondre  de  la  neige,  on  la  filtrait, 
puis  on  la  plongeait  de  nouveau  dans  la  neige  pour  la  rafraîchir  ou 
la  frapper.  D'après  Pline  (livre  XXXI,  ch.  3),  c'est  Néron  qm  eut  le 
premier  l'idée  de  ce  raffinement.  Même  il  se  faisait  faire  souvent  des 
bains  complets  d'eau  à  la  neige.  (Suétone  :  Vie  de  Néron,  ch.  27.) 

(3)  Deux  nouveaux  impairs  à  l'actif  de  Trimalcion  :  il  s'est  fait 
donner  la  place  d'honneur  alors  que  le  maître  de  la  maison,  sauf 
quand  c'était  l'empereur,  réservait  toujours  pour  lui-même  lu  der- 
nière place  ;  il  arrive  après  que  le  festin  est  commencé. 

(4)  C'était  un  usage  de  donner  au  plateau  de  hors-d'œuvre  (pro- 
mulsidaris)  la  forme  d'un  âne  portant  un  bissac  qui  tombait  sur 
chaque  liane  et  où  on  mettait  des  olives  et  autres  fruits.  Les  Grecs 
appelaient  même  ces  surtouts  îvoo  =  ânes. 


LE    SATYRICON  127 


sur  le  dos  deux  plats  d'argent  sur  le  bord  desquels  était 
gravé  le  nom  de  Trimalcion  avec  les  poids  de  l'argent  (1). 
Des  surtouts  en  forme  de  ponts  (2)  supportaient  des 
loirs  accommodés  avec  du  miel  et  des  pavots.  Il  y  avait 
aussi,  posées  sur  un  gril  d'argent,  des  saucisses  grésillantes 
et,  sous  le  gril,  des  prunes  de  Syrie  avec  des  grains  de 
grenade  (3). 


XXXII.    ou    L  ON   VOIT    TRIMALCION    FAIRE    SON    ENTREE 

Nous  étions  plongés  dans  ces  splendeurs,  quand  on 
nous  apporta  Trimalcion  lui-même  aux  sons  d'une  sym- 
phonie. On  le  posa  parmi  des  coussins  très  rembourrés,^ 
spectacle  qui  fit  éclater  de  rire  quelques  imprudents  ; 
il  avait  en  efîet  aiïublé  sa  tête  chauve  d'un  voile  de 
pourpre  (4)  ;  autour  de  son  cou,  que  chargeaient  déjà  les 
vêtements,  il  avait  mis  une  ample  serviette  avec  le  lati- 
clave  (5)  dont  les  franges  retombaient  des  deux  côtés. 

(1)  Les  grands  seigneurs  faisaient  marquer  leur  argenterie  à  leur 
nom,  mais  cela  ne  suffit  pas  à  Trimalcion  :  il  faut  qu'on  sache  com- 
bien elle  pèse  ! 

(2)  C'était  une  imitation  des  ponts  où  les  prêtres  faisaient  passer 
les  victimes  pour  en  recueillir  le  sang  en  dessous  par  des  trous.  Les 
loirs  étaient  estimés  ;  le  miel  tenait  lieu  de  sucre  ;  les  grains  de  pavots 
écrasés  fournissaient  un  jus  servant  de  sauce. 

(3)  C'est  l'entrée  (gustatio  ou  promiilsidaria)  précédant  le  pre- 
mier service.  C'était  un  art  à  Rome  de  savoir  composer  un  repas,  et 
il  y  avait  des  spécialistes  qui  en  faisaient  profession  et  en  vivaient 
grassement. 

(4)  On  ne  devait  se  montrer  en  public  qu'avec  la  tête  découverte, 
à  moins  qu'on  ne  fût  malade. 

(5)  Le  laticlave  et  l'angusticlave  étaient  des  sortes  de  nœuds  ou 
boutons  de  pourpre  réservés  à  certains  dignitaires  et  qui  se  mettaient 
non  seulement  sur  les  habits,  mais  sur  le  linge.  Trimalcion  s'en  pare 
sans   aucun  droit. 


128  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Il  portait  aussi  au  petit  doigt  de  la  main  gauche  un 
énorme  anneau  en  toc,  et  à  l'extrémité  du  doigt  suivant 
un  autre  plus  petit,  mais,  à  ce  qu'il  me  sembla,  en  or 
pur,  constellé  de  sortes  d'étoiles  d'acier  (1),  et,  pour  ne 
pas  nous  priver  du  spectacle  de  ses  autres  bijoux,  il  décou- 
vrit son  bras  droit,  orné  d'un  bracelet  d'or  llanqué  tout 
autour  d'une  lame  d'ivoire  éblouissante. 


XXXIII.    ou   TRIMALCION    FINIT    SA    PARTIE 

«  Mes  amis,  nous  dit-il,  en  se  farfouillant  la  mâchoire 
avec  un  cure-dent  d'argent  (2),  il  ne  m'était  pas  agréable 
de  me  mettre  sitôt  à  table,  mais  plutôt  que  de  vous  retar- 
der par  mon  absence,  je  me  refuserais  tout  plaisir.  IMe 
permettez-vous  pourtant  de  finir  ma  partie  ?  » 

Un  esclave  le  suivait,  en  effet,  avec  un  damier  en  bois 
de  térébinthe  et  des  dés  de  cristal.  Je  noterai  ce  trait, 
d'un  luxe  particulièrement  raffiné  :  au  lieu  de  pions  blancs 
et  noirs,  il  se  servait  de  pièces  d'or  et  d'argent. 

Tandis  qu'en  jouant  il  débite  tout  un  répertoire  de 
basses  plaisanteries,  le  repas  continue  :  on  apporte  sur 
un  dressoir  une  corbeille,  dans  laquelle  était  une  poule 
en  bois  sculpté,  les  ailes  ouvertes  et  arrondies,  comme 
si  elle  couvait  (3).  Aussitôt  deux  esclaves  s'avancent  et, 

(1)  L'anneau  d'or  était  interdit  aux  hommes  du  peuple  et  aux 
affranchis.  Trimalcion  doit  donc  se  contenter  d'un  anneau  doré  que 
du  moins  il  a  choisi  très  gros,  et  d'un  autre  en  or,  mais  orné  d'étoiles 
de  métal. 

(2)  C'était  un  signe  de  luxe,  les  cure-dents  étant  généralement  en 
bois  ou  en  plume  chez  les  Romains  ;  de  même  les  dés  étaient  de 
verre  :  à  Trimalcion  il  en  faut  en  cristal.  Quant  aux  damiers,  ils 
étaient  souvent  en  bois  précieux. 

(3)  C'est  le  premier  service. 


LE    SATYRICOX  129 


au  son  d'une  symphonie,  se  mettent  à  fouiller  la  paille. 
Ils  en  retirent  peu  à  peu  des  œufs  de  paon  qu'ils  distri- 
buent aux  convives  (1). 

Trimai cion  contemple  la  scène  :  «  Mes  amis,  dit-il,  j'ai 
fait  mettre  des  œufs  de  paon  sous  cette  poule.  Et,  ma 
parole,  j'ai  peur  qu'ils  ne  soient  déjà  couvés  :  voyons 
donc  s'ils  sont  encore  mangeables.  »  On  nous  remet  à 
cette  fm  des  cuillères  qui  ne  pesaient  pas  moins  d'une 
demi-livre  (2),  et  nous  brisons  ces  œufs  revêtus  d'une 
pâte  onctueuse  imitant  fort  bien  la  coquille.  Pour  ma  part, 
je  fus  sur  le  point  de  jeter  le  mien,  car  j'y  voyais  déjà 
remuer  un  poulet,  quand  j'entendis  un  vieux  parasite 
s'écrier  :  «  Ce  doit  être  quelque  chose  de  fameux  !  »  Ayant 
donc  achevé  de  rompre  la  coquille,  je  découvre  un  bec- 
figue  bien  gras  entouré  de  jaunes  d'œufs  finement  épicés. 


XXXIV.    ou   TRIMALCION   ETALE   SON   FASTE    ET   DISSERTE 
SUR   LA   BRIÈVETÉ   DE   LA  VIE 

Cependant  Trimalcion,  interrompant  sa  partie,  se  fit 
apporter  tout  ce  qu'on  nous  avait  déjà  servi.  D'une  voix 
forte,  il  donna  à  ceux  qui  en  voulaient  l'autorisation  de 
retourner  au  vin  miellé  (3).  Tout  à  coup,  sur  un  signal  de 

(1)  Ces  œufs  valaient  jusqu'à  trente  sous  pièce,  de  sorte  qu'un  trou- 
peau de  cent  paons  rapportait  jusqu'à  mille  écus  par  an  (Varron  : 
De  se  rusiica.  Pline,  liv.  X).  Un  troupeau  de  paons  se  vendit,  d'après 
Varron,  60.000  écus.  On  commençait  volontiers  le  repas  par  les  œufs, 
pour  le  finir  par  les  fruits. 

(2)  Les  anciens  croyaient  utile,  pour  écarter  les  maléfices,  d'écraser 
la  coquille  de  l'œuf  après  l'avoir  mangé,  d'où  l'utilité  de  lourdes 
cuillères.  Cette  superstition  a  survécu  jusqu'à  nos  jours. 

(3)  Composé  de  quatre  parties  de  vin  contre  une  de  miel,  le  mul- 
sum  se  prenait  au  commencement  du  repas,  d'où  promulsis,  hors- 


130  l'œuvre    de    PÉTRONE 

la  symphonie,  les  entrées  sont  enlevées,  toujours  en  chan- 
tant, par  un  chœur  d'esclaves. 

Dans  ce  tumulte,  un  plat  d'argent  tombe  par  terre  : 
un  esclave  s'empresse  de  le  ramasser,  mais  Trimalcion, 
qui  a  l'œil  à  tout,  fait  donner  à  ce  malotru  une  paire  de 
soufflets  et  ordonne  qu'on  rejette  le  plat  par  terre.  II 
.fait  signe  à  un  balayeur  qui  pousse  ce  beau  plat  d'argent 
sur  un  tas  d'ordures. 

Alors  entrent  deux  Éthiopiens  à  la  longue  chevelure, 
munis  de  petites  outres  comme  celles  dont  se  servent  ceux 
qui  arrosent  l'amphithéâtre.  Ils  nous  versent  du  vin  sur 
les  mains.  Quant  à  de  l'eau,  personne  n'en  ai)porte.  On 
complimenta  le  maître  de  céans  pour  ce  rafiinement 
inédit.  «  Mars,  dit-il,  aime  l'égalité  (1).  Je  fais  donc  assi- 
gner à  chacun  sa  table.  Ainsi,  expliqua-t-il,  ces  esclaves 
puant  la  crasse,  moins  nombreux,  nous  feront  moins 
chaud.  M  Aussitôt  on  apporte  des  amphores  de  cristal 
soigneusement  cachetées,  au  col  desquelles  étaient  pen- 
dues des  étiquettes  ainsi  libellées  :  Falerne  opimien  de 
cent  ans  (2). 

Tandis  que  nous  lisons  l'étiquette,  Trimalcion  bat  des 

■d'œuvre,  ce  qu'on  mange  avant  de  boire  le  mulsum,  et  promulsi- 
darium,  plateau  sur  lequel  on  servait  les  hors-d'œuvre. 

(1)  Ce  qui  équivaut  au  proverbe  français  :  le  soleil  luit  pour  tout 
le  monde. 

(2)  Ce  falerne,  recueilli  sous  le  consulat  d'Opimius,  vers  G30  de 
Home,  était  resté  célèbre.  Pline  (liv.  XIV,  chap.  3)  dit  qu'on  en 
buvait  encore  à  son  époque,  c'est-à-dire  près  de  deux  cents  ans  après. 
Bien  que  cette  récolte  fut  épuisée  depuis  longtemps,  on  en  servait 
toujours.  On  pourrait  être  tenté  de  chercher  dans  ce  passage  une 
indication  pour  dater  le  Satyricon.  Ce  serait  en  vain  :  le  chiffre 
cent  n'a  rien  de  précis.  Nous  croyons  même  à  une  plaisanterie  de 
l'auteur.  On  disait  :  Falerne  opimien  ou  Falerne  de  cent  ans,  sui- 
vant les  cas.  Trimalcion,  pour  faire  plus  d'effet,  combine  sur  son 
•étiquette  les  deux  libellés  sans  se  douter  qu'ils  sont  contradictoires. 


LE    SATYRICON  131 


mains.  «  Hélas  !  hélas  !  s'écrie-t-il,  il  est  donc  vrai  que  le 
vin  vit  plus  longtemps  que  nous  autres,  pauvres  petits 
hommes  !  Donc,  passons  la  nuit  à  boire.  Le  vin,  c'est  la 
vie.  C'est  de  l'Opimien  véritable  que  je  vous  sers.  Hier 
le  vin  était  moins  bon,  bien  que  la  société  fût  beaucoup 
plus  choisie.  » 

Nous  buvions  donc,  attentifs  à  ne  rien  perdre  de  tant 
de  merveilles,  quand  un  esclave  apporte  un  squelette 
d'argent  (1),  si  bien  ajusté  que  ses  articulations  et  ses  ver- 
tèbres se  mouvaient  avec  souplesse  dans  tous  les  sens  (2). 
Quand,  deux  ou  trois  fois,  l'esclave  l'ayant  mis  sur  la 
table,  lui  eut  fait  prendre  diverses  attitudes  eji  agissant 
sur  les  ressorts,  Trimalcion  s'écria  : 

Hélas  !  hélas  !  malheurptix  que  nous  sommes.  Néant  que  toute  Cette  cliétive  humanité  ! 
'  Combien  fragile  la  trame  frêle  de  nos  jours  fugitifs  !  ' 
Voilà  comme  nous  serons  tous,  quand  l'Orcus  nous  réclamera. 
Vivons  donc,  tant  que  nous  pouvons  jouir  encore  de  la  vie  (?). 


XXXV.    LE    SECOND    SERVICE   :    LE    ZODL\QUE 

Cette  oraison  funèbre  fut  suivie  du  second  service, 
dont  l'importance  ne  répondit  pas  à  notre  attente.  Cepen- 

(1)  Hérodote  (liv.  II,  chap.  78)  parle  déjà  d'un  spectacle  de  ce 
genre.  D'après  Plutarque,  il  y  avait  là  un  usage  emprunté  par  les 
Grecs  aux  Égyptiens.  Trimalcion  a  machiné  sans  doute  cette  scène 
pour  avoir  l'occasion  de  montrer  son  esprit. 

(2)  Ce  n'est  pas  par  hasard  que  le  squelette  vient  après  le  vin  de 
cent  ans.  L'un  et  l'autre  font  penser  à  la  brièveté  de  la  vie  et  sont 
destinés  à  amener  les  vers  que  récite  Trimalcion.  On  verra  par  la 
suite  que  dans  ce  repas  tout  est  truqué  :  les  incidents  en  apparence 
imprévus  ont  été  à  l'avance  réglés  avec  soin  pour  permettre  au 
maître  de  faire  montre  soit  de  sa  richesse,  soit  de  son  esprit. 

(3)  L'auteur  a  voulu  que  les  vers  mêmes  du  Banquet  fussent  mau- 
vais. 


132  l'œuvre    de    PÉTRONE 

dant,  une  invention  nouvelle  atliraiL  les  regards.  Un  sur- 
tout arrondi  portait,  sur  un  cercle,  les  douze  signes  du 
zodiaque. 

L'architecte  de  ce  chef-d'œuvre  avait  })lacé  au-dessus 
des  mets  appropriés,  ayant  un  rapport  quelconque  avec 
eux.  Sur  le  Bélier  des  pois  tête  de  bélier,  sur  le  Taureau 
un  rôti  de  bœuf,  sur  les  Gémeaux  des  testicules  et  des 
rognons,  sur  le  Cancer  une  couronne,  sur  le  Lion  des 
figues  d'Afrique,  sur  la  Vierge  une  matrice  de  truie  vierge, 
sur  la  Balance  un  peson  tenant  en  équilibre  d'une  i)art 
une  tourte,  de  l'autre  un  gâteau,  sur  le  Scorpion  un  petit 
poisson  de  mer,  sur  le  Sagittaire  un  lièvre,  sur  le  Capri- 
corne une  langouste,  une  oie  sur  le  Verseau,  deux  sur- 
mulets sur  les  Poissons.  Au  milieu,  du  gazon  aux  herbes 
joliment  ciselées  supportait  un  rayon  de  miel  (1). 

Un  esclave  égyptien  portait  à  la  ronde  le  pain  chaud 
dans  une  tourtière  d'argent,  tout  en  estropiant  un  hymne 


(1)  Il  n'est  peut-être  pas  très  utile  et  il  est  en  tout  cas  assez  dif- 
ficile de  résoudre  ce  baroque  rébus  astronomique  qui  n'est,  du  reste, 
qu'une  variante  d'une  machine  gastronomique  décrite,  au  témoi- 
gnage de  Suidas  par  Alexis  de  Thurium,  poète  comique  antérieur 
à  Ménandre.  Qu'on  trouve  sur  le  Bélier  des  pois  ayant  la  forme 
d'une  tète  de  bélier,  sur  le  Taureau  une  pièce  de  bœuf,  sur  les  Gémeaux 
les  testicules  et  les  reins  qui,  comme  eux,  vont  par  deux,  sur  le  Lion 
des  figues,  africaines  comme  lui,  sur  la  Vierge  une  matrice  de  truie 
vierge,  sur  la  Balance  un  peson,  sur  le  Capricorne  une  langouste 
qui  combat  avec  ses  pinces  comme  avec  des  cornes,  sur  le  Verseau  une 
oie,  animal  aquatique,  sur  les  Poissons  deux  poissons,  ces  rappro- 
chements, sans  être  toujours  bien  spirituels,  restent  intelligibles, 
mais  nous  ne  voyons  pas  pourquoi  un  petit  poisson  se  trouve  associé 
au  Scorpion,  et  le  Sagittaire  au  lièvre,  à  supposer,  ce  dont  on  peut 
douter,  que  l'animal  désigné  ici  soit  bien  un  lièvre.  Enfin  Trimal- 
cion  expliquera  plus  loin  pourquoi  il  a  mis  une  couronne  sur  le  Lion, 
mais  il  le  fera  fort  vaguement  :  s'agit-il  de  la  couronne  de  fleurs 
qu'on  portait  dans  les  banquets  ou,  qui  sait,  peut-être  d'une  cou- 
ronne royale... 


LE    SATYRICON  133 


tiré  du  mime  appelé  le  marchand  de  silphiiim.  Nous  atta- 
quons sans  enthousiasme  des  mets  si  communs  :  «  Je 
vous  en  prie,  dit  Trimalcion,  mangeons.  Nous  sommes 
ici  pour  cela.  » 


XXXVI.     ou    TRIMALCION'  A  DE    l'eSPRIT  :   COUPEZ,   COUPEZ  ! 

Il  dit,  et,  au  son  de  la  musique,  quatre  danseurs  accou- 
rent qui  enlèvent  la  partie  supérieure  du  globe.  Ceci  fait, 
nous  apercevons  au-dessous,  c'est-à-dire  dans  l'autre  hémis- 
phère, des  volailles  grasses,  un  ragoût  de  tétines  de  truies 
et,  au  beau  milieu,  un  lièvre,  si  bien  orné  de  plumes  qu'il 
ressemblait  à  Pégase. 

Aux  coins  de  ce  surtout  se  dressaient  quatre  satyres  dont 
les  outres  laissaient  couler  une  saumure  délicieusement 
épicée  sur  des  poissons  nageant  dans  cet  Euripe  de  sauce. 

La  valetaille  donne  le  signal  des  applaudissements  : 
nous  suivons  le  mouvement  et  nous  nous  attaquons  avec 
un  sourire  béat  à  cette  chère  délicate.  Trimalcion,  non 
moins  réjoui  par  cette  étonnante  invention,  ordonna  : 
«  Coupez  !  »  L'écuyer  tranchant  avance  à  l'ordre,  et,  en 
gestes  cadencés,  il  divise  les  viandes  au  son  de  la  musique  : 
on  eût  dit  le  cocher  parcourant  l'arène  au  son  de  l'orgue 
hydraulique. 

Cependant,  Trimalcion  répétait  toujours  d'une  voix 
monotone  :  «  Coupez  !  Coupez  !  »  Tant  d'insistance  me 
parut  l'indice  de  quelque  fine  plaisanterie.  Je  me  risquai 
à  interroger  mon  voisin  de  table.  C'était  un  habitué,  déjà 
familier  à  ce  genre  d'amusement  :  «  Vous  voyez,  me  dit-il, 
celui  qui  est  en  train  de  découper.  Eh  bien  !  il  s'appelle 


134  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Coupez.  De  sorte  que  chaque  fois  que  le  maître  dit  : 
«  Coupez  »,  d'un  seul  et  même  mot  il  l'interpelle  et  lui 
donne  un  ordre. 


XXXVII.     ou    L  ON     FAIT    CONNAISSANCE    AVEC    FORTUNATA, 
ÉPOUSE    DE   TRIIMALCION 

Il  m'était  impossible  de  manger  davantage.  Je  me 
tournai  donc  vers  mon  voisin  pour  en  tirer  le  plus  de  ren- 
seignements que  je  pourrais.  Amenant  la  question  de 
loin,  j'en  vins  à  lui  demander  quelle  était  cette  femme 
que  l'on  voyait  sans  cesse  aller  et  venir.  «  C'est  l'épouse 
du  maître,  me  répondit-il.  On  la  nomme  Fortunata,  et 
il  est  certain  qu'elle  mesure  l'or  au  boisseau.  —  Et  d'où 
sort-elle  ?  —  Sauf  votre  respect,  vous  n'eussiez  pas  voulu 
recevoir  de  sa  main  un  morceau  de  pain  (1).  Maintenant, 
sans  qu'on  puisse  dire  pourquoi  ni  comment,  elle  s'est 
élevée  jusqu'aux  nues,  et  pour  Trimalcion  elle  est  tout. 
C'est  au  point  que  si,  en  plein  midi,  elle  lui  dit  qu'il  fait 
Loir,  il  le  croira  (2).  Lui-même  ignore  ce  qu'il  possède, 
tant  ses  richesses  sont  immenses.  Mais  ce  chameau  veille 
sur  tout,  et  là  où  on  ne  l'attend  pas  on  la  trouve.  Elle 
boit  peu,  mange  peu  ;  elle  est  de  bon  conseil,  avec  cela 
très  mauvaise  langue,  une  vraie  pie  d'oreiller  (3)  ;  quand 
elle  aime,  elle  aime,  mais  ceux  qu'elle  n'aime  pas  !... 

(1)  Nous  verrons  en  efïct  au  chapitre  74  que  le  premier  métier 
de  Fortunata  était  de  faire  du  pain. 

(2)  A  partir  d'ici  nous  n'avons  plus  pour  guide  que  le  manuscrit 
de  Trau  qui  seul  nous  a  conservé  la  suite  du  festin  de  Trimalcion 
jusqu'au    chapitre    7D. 

(3)  Une  pie  d'oreiller  :  une  femme  qui  bavarde  la  nuit  avec  sou  mari 
aux  dépens  de  ceux  qu'elle  n'aime  pas. 


LE    SATYRICOX  135 


«  Quant  à  Trimalcion,  il  a  des  terres  qui  vont  plus  loin 
que  ne  vole  le  milan,  et,  en  espèces,  des  mille  et  des  cents; 
on  voit  plus  d'argent  dans  la  loge  de  son  concierge  que 
bien  des  riches  n'en  possèdent  pour  tout  patrimoine.  Il 
regorge  d'or.  Quant  à  ses  domestiques,  hé  !  ma  foi  !  je  ne 
pense  pas,  tant  ils  sont  nombreux,  qu'un  sur  dix  connaisse 
le  maître.  Et  cependant,  d'un  coup  de  baguette,  il  les 
ferait  tous  rentrer  dans  un  trou  de  souris. 


XXXVIII.    ou    L  ON    FAIT    CONNAISSANCE    AVEC    LES    AMIS 
DE    TRIMALCION 

«  Et  n'allez  pas  croire  qu'il  ait  besoin  de  rien  acheter. 
Il  tire  tout  de  chez  lui  :  la  laine,  la  cire,  le  poivre,  et  si 
vous  lui  demandiez  du  lait  de  ses  poules  (1),  il  vous  en 
trouverait  aussitôt.  Sa  laine  n'était  pas  fameuse  :  pour 
r  améliorer  il  a  fait  acheter  des  béliers  de  Tarente.  Pour 
avoir  chez  lui  du  miel  attique,  il  a  fait  venir  des  abeilles 
d'Athènes  afin  d'affiner  les  siennes  par  le  croisem.ent.  Ces 
jours-ci  ne  s'est-il  pas  avisé  d'écrire  aux  Indes  qu'on  lui 
envoie  de  la  graine  de  champignons  !  Il  n'a  pas  une  mule 
qui  n'ait  pour  père  un  onagre.  Voyez  tous  ces  lits,  il  n'y 
en  a  pas  un  dont  la  laine  ne  soit  teinte  en  pourpre  ou  en 
écariate.  Ou  peut  dire  que  voilà  un  homme  heureux  ! 

«  Et  ses  camarades,  affranchis  comme  lui,  vous  auriez 
tort  de  les  mépriser  (2).  Ils  sont  tous  devenus  de  gros  per- 

(1)  Du  lait  de  ses  poules  :  expression  proverbiale  qui,  d'après 
Erasme,  désigne  une  chose  rare  ou  introuvable. 

(2)  A  de  rares  exceptions  près,  il  n'y  a  donc  à  la  table  de  Trimal- 
cion que  des  affranchis.  La  conversation  de  ces  gens  est  vulgaire 
et  incorrecte.  «  Leurs  locutions,  dit  C.  H.  de   Guérie,  seront  bar- 


l."î()  l'œuvri^  Dr-:  pkiroxf. 

sonnages.  Voyez-vous  celui-là,  là-bas,  qui  a  la  plus  mau- 
vaise place  au  plus  mauvais  côté  de  la  table  ?  Il  a  pour- 
tant ses  huit  cent  mille  sesterces  aujourd'hui.  Il  est  parti 
de  rien  ;  autrefois  il  était  porteur  de  bois.  A  ce  qu'on 
raconte  —  moi  je  n'en  sais  rien,  mais  je  l'ai  entendu  dire 
—  ayant  trouvé  moyen  de  voler  son  chapeau  à  un 
incube  (1)  il  a  dernièrement  découvert  un  trésor.  Moi  je  ne 
suis  jaloux  de  personne;  tant  mieux  pour  ceux  qu'un  dieu 
favorise.  Pourtant  s'il  est  affranchi,  il  n'a  pas  reçu  encore 
le  soufïlet  (2).  Mais  il  ne  s'en  porte  pas  plus  mal.  Aussi 
dernièrement  faisait-il  afficher  :  Pompeius  Diogenes  met 
aux  calendes  de  juillet  (3)  sa  mansarde  en  location,  s'élant 
acheté  une  maison  bourgeoise.  » 
—  «  Et  celui-là  qui  est  à  la  place  des  affranchis  (4), 

bares  et  étrangères,  fourmilleront  de  solécismes  et  de  barbarismes, 
de  mots  bâtards  formés  du  grec  et  du  latin,  de  proverbes  et  de  quo- 
libets les  plus  grossiers  ce  qui  nous  donnera  une  juste  idée...  de  la 
société  que  rassemble  autour  de  lui  ce  Trimalcion,  esclave  parvenu, 
dont  les  goûts  dépravés  ne  tarderont  pas  à  se  faire  connaître.  L'hôte 
et  les  convives  sont  dignes  les  uns  des  autres,  et  peuvent  aller  de 
pair  :  il  n'y  a  dans  leurs  discours  ni  justesse,  ni  suite,  ni  liaison,  ni 
sens.    » 

(1)  On  croyait  que  les  trésors  cachés  étaient  gardés  par  des  incubes 
qui  portaient  de  petits  chapeaux  :  si  l'on  s'emparait  de  leur  coiffure 
on  pouvait  les  forcer  à  découvrir  la  place  du  trésor  qu'ils  gardaient. 

(2)  Pour  affranchir  un  esclave,  le  magistrat  lui  donnait  un  souf- 
flet. Tant  que  cette  cérémonie  n'était  pas  accomplie,  l'affranchi 
ne  jouissait  que  d'une  liberté  limitée  :  il  pouvait  faire  des  affaires, 
accumuler  de  l'argent,  acheter  des  biens,  mais  non  disposer  de  sa 
fortune  après  sa  mort,  et  il  avait  toujours  à  craindre  d'être  rappelé 
en  esclavage. 

(3)  Chez  les  Romains,  le  terme  était  au  mois  de  juillet  dans  les 
villes  pour  les  maisons,  au  mois  de  mars  pour  les  terres. 

(4)  Il  y  a  deux  mots  pour  désigner  les  affranchis  :  libertini  et  liberti. 
Le  premier  désigne  ceux  qui  étaient  complètement  et  définitive- 
ment sortis  de  la  condition  servile  et  avaient  reçu  le  soufflet  du 
magistrat.  Le  second,  ceux  qui  ne  pouvaient  tester  et  qui  étaient 


LE    SATYRICON  137 


qui  est-ce  ?  Voyez  comme  il  se  soigne  !  —  Je  ne  l'en 
blâme  pas.  Il  avait  décuplé  son  patrimoine,  quand  son 
affaire  tourna  mal.  Je  ne  crois  pas  qu'à  l'heure  qu'il  est 
il  soit  propriétaire  même  des  cheveux  qu'il  a  sur  la  tête; 
et  certes  ce  n'est  pas  sa  faute,  car  il  n'y  a  pas  plus  hon- 
nête homme  au  monde  :  ce  sont  quelques  fripons  d'affran- 
chis qui  lui  ont  tout  pris.  Sachez-le,  jeune  homme,  dès  que 
votre  marmite  ne  bout  pas  bien  et  que  vos  affaires  déclinent, 
adieu  tous  les  amis.  — -  Et  quel  honnête  métier  exerçait-il 
pour  en  arriver  là  ?  — ■  Voici  :  il  était  entrepreneur  des 
pompes  funèbres.  Sa  table  était  servie  comme  celle  d'un 
roi  :  ce  n'était  que  sangliers  entiers  avec  leurs  soies,  pièces 
de  pâtisserie,  oiseaux,  cerfs,  poissons,  lièvres.  Ses  com- 
mensaux jetaient  plus  de  vin  sous  la  table  que  bien  d'autres 
n'en  ont  en  cave.  —  iNIais  c'était  un  rêve  qui  n'avait  rien 
d'humain  !  —  Aussi,  sentant  son  crédit  s'ébranler,  pour 
cacher  à  ses  créanciers  le  trouble  de  ses  affaires,  il  fit  poser 
cette  affiche  :  Julius  Proculus  vendra  à  l'encan  le  superflu 
de  son  mobilier. 


XXXIX.  ou  TRIMALCION  EXPLIQUE  LES  DOUZE  SIGNES 
DU    ZODIAQUE 

Trimalcion  interrompit  ces  confidences  si  intéressantes. 
On  avait  enlevé  déjà  le  second  service.  Le  vin  égayait  les 
convives  et  la  conversation  commençait  à  devenir  géné- 
rale : 

«  Je  vous  engage,  dit  notre  hôte,  en   s'appuyant   sur 

sujets  à  retomber  dans  l'esclavage.  C'est  des  Uberlini  qu'il  s'agit 
ici  :  ce  passage  ferait  croire  qu'il  leur  était  réservé  une  place  spéciale 
à  la  table. 


138  l'œuvre    de    PÉTRONE 

son  coude  (1),  à  savourer  ce  vin  :  buvons  assez  pour  que 
nagent  \qs  poissons  que  nous  avons  mangés.  Je  vous  le 
demande,  pensez-vous  que  je  me  contente  des  plats  qui 
remplissaient  les  compartiments  de  ce  surtout  ?  Ce  serait 
mal  connaître  les  ruses  d'Ulysse  (2).  Mais  quoi  ?  I\Ième 
en  mangeant,  ne  négligeons  pas  la  science.  Que  les  cendres 
de  mon  ancien  maître  reposent  en  paix  :  c'est  lui  qui  a 
fait  de  moi  un  homme  entre  les  hommes.  Aussi  ne  peut-on 
rien  me  présenter  dont  la  nouveauté  me  prenne  au  dépour- 
vu :  je  vais  donc,  mes  bien  chers,  vous  expliquer  les  mys- 
tères du  globe  que  vous  avez  vu.  Le  ciel  où  habitent  douze 
dieux  prend  successivement  la  figure  de  chacun  d'eux. 
Voici  tout  d'abord  le  Bélier.  Quiconque  naît  sous  ce  signe 
possède  beaucoup  de  troupeaux,  beaucoup  de  laine,  et 
en  outre,  une  tête  dure,  un  front  sans  pudeur,  une  corne 
menaçante.  Beaucoup  de  savants  et  de  chicaniers  vivent 
sous  son  influence.  « 

Nous  applaudissons  à  cette  fine  plaisanterie  et  notre 
astrologue  continue  :  «  C'est  ensuite  le  Taureau  qui  règne 
sur  la  voûte  entière  des  cieux.  Alors  naissent  les  récalci- 
trants, les  bouviers,  ceux  qui  ne  songent  qu'à  manger. 
Sous  les  Gémeaux,  ceux  qui  aiment  aller  par  deux  comme 
les  chevaux,  les  bœufs,  les  testicules  et  ceux  qui  partagent 
leurs  faveurs  entre  les  deux  sexes  (3).  C'est  sous  le  Cancer 
que  je  suis  né.  Donc,  j'ai  un  pied  partout  :  mes  possessions 

(1)  I>a  bienséance  exigeait  qu'on  se  tînt  droit  à  table.  Il  était 
d'aussi  mauvais  goût,  à  Rome,  de  s'appujer  sur  son  coude  que, 
chez  nous,  de  mettre  ses  coudes  sur  la  table. 

(2)  Trimalcion  étale  son  érudition.  11  cite  ici  Virgile,  au  livre  II 
de   y  Enéide. 

(3)  On  peut  comprendre  également  :  et  ceux  qui  ménagent  la 
chèvre  et  le  chou.  Le  sens  de  ce  discours  est  du  reste  très  obscur. 
Il  est  probable  que  c'est  à  dessein  que  l'auteur  met  des  billevesées 
presque  incompréhensibles  dans  la  bouche  de  Trimalcion. 


LE    SATVRICOX  139 


s'étendent  et  sur  mer  et  sur  terre.  Car  le  Cancer  s'adapte  aux 
deux  éléments.  Je  n'ai  rien  voulu  poser  sur  ce  signe  pour 
ne  pas  écraser  mon  horoscope.  Sous  le  Lion  naissent  les 
dévorants  et  les  autoritaires  ;  sous  la  Vierge,  les  efféminés, 
les  fugitifs,  les  porteurs  de  chaînes  ;  sous  la  Balance,  les 
bouchers,  les  parfumeurs,  et  quiconque  vend  sa  mar- 
chandise au  poids  ;  sous  le  Scorpion,  les  empoisonneurs  et 
les  assassins  ;  sous  le  Sagittaire,  ceux  qui  louchent,  qui 
regardent  les  légumes  pour  voler  le  lard;  sous  le  Capri- 
corne, les  portefaix  auxquels,  sous  la  charge,  pousse  du 
cal  ;  sous  le  Verseau,  les  cabaretiers  et  aussi  les  gourdes  ; 
sous  les  Poissons,  les  cuisiniers  et  les  rhéteurs,  .\insi 
tourne  le  monde,  comme  une  meule,  et  toujours  en  tour- 
nant il  fait  quelque  mal,  que  les  hommes  naissent  ou 
qu'ils  périssent. 

Enfin,  au  milieu,  vous  avez  vu  du  gazon  avec,  au-dessus, 
un  rayon  de  miel.  Cela  non  plus  n'est  pas  fait  au  hasard. 
La  terre,  notre  mère,  s'arrondit  comme  un  œuf  au  centre 
de  Tunivers  et,  dans  son  sein,  renferme  tous  les  bierrs  pos- 
sibles :  et  c'est  là  le  ravon  de  mie\  » 


XL.    ENTREE    D  UX    SANGLIER 

Bravo  1  crions-nous  tous  en  chœur,  et  levant  la  main, 
nous  jurons  qu"Hipparque  et  quWratus  (1)  ne  sont  pas 
hommes  à  mettre  en  parallèle  avec  notre  hôte.  ^lais  les 
serviteurs  font  leur  entrée  et  posent  sur  les  hts  des  tapis. 


(1)  De  ces  deux  astronomes,  c'est  Ara  tus  qui  est  le  plus  ancien. 
C'est  sans  doute  pour  montrer  jusqu'où  va  l'ignorance  des  convives 
de  Trimalcion  qu'Hipparque  est  ici  nommé  le  premier. 


140  l'œuvre    de    PÉTRONE 

OÙ  sont  représentés  des  filets,  des  piqueurs  avec  leurs 
épieux,  enfin  tout  l'attirail  de  la  chasse. 

Nous  ne  savions  pas  à  quoi  nous  attendre  quand  un 
grand  bruit  se  fil  hors  de  la  salle,  l'^l  aussilôL  des  chiens 
de  Laconie  s'y  précipitèrent  en  courant  autour  de  la 
table.  A  leur  suite  venait  un  plateau  sur  lequel  se  carrait 
un  sanglier  de  la  plus  forte  taille  (1).  11  était  coiffé  d'un 
bonnet  d'aiïranchi,  et  de  ses  défenses  pendaient  deux  cor- 
beilles, en  branches  de  palmier,  pleines,  l'une  de  dattes 
de  Syrie,  l'autre  de  dattes  de  la  Thébaïde.  11  était  entouré 
de  marcassins,  faits  de  pâte  cuite  au  four  qui,  comme 
tendus  vers  les  mamelles,  indiquaient  que  c'était  une  laie. 
Nous  fûmes  autorisés  à  les  emporter  (2). 

Pour  dépecer  ce  sanglier,  ce  ne  fut  pas  ce  Coupez  qui 
avait  servi  les  volailles  qui  se  présenta,  mais  un  barbu 
très  grand,  aux  jambes  entourées  de  bandelettes  et  por- 
tant un  habit  de  chasseur.  Tirant  son  couteau  de  chasse, 
il  en  donna  un  grand  coup  dans  le  flanc  du  sanglier  :  par 
la  plaie  béante  sort  un  vol  de  grives.  Des  oiseleurs  étaient 
là  avec  des  gluaux  qui,  en  un  instant,  s'emparèrent  des 
oiseaux  volant  autour  de  la  salle.  Trimalcion  en  fait  don- 
ner un  à  chacun  de  nous,  et  il  ajoute  :  «  Voyons  un  peu  de 
quelle  sorte  délicate  de  glands  se  nourrissait  ce  gour- 
mand. »  Aussitôt  des  esclaves  s'emparent  des  corbeilles 
suspendues  aux  défenses  et  distribuent  par  portions 
égales  les  dattes  de  Syrie  et  de  Thébaïde  aux  soupeurs. 

(1)  C'est  ici  le  troisième  service. 

(2)  Non  seulement  on  nourrissait  et  on  abreuvait  les  convives, 
mais  on  leur  distribuait  des  présents  qu'ils  étaient  autorisés  à  empor- 
ter. Ces  présents,  qui  pouvaient  être  soit  des  vivres,  soit  des  objets 
plus  ou  moins  précieux,  s'appelaient  apophoreta. 


Pl.    IV 


Enfant  i>er du.  nulle  erus  a  ras^ner 
il  se   nomme  Qiton.       ^ 


A    LA     Hi;(.HKlîC.IIE    DE    GlTON. 
(Sauvé,  inv.) 


LE    SATYRICON  14t 


XLI.    OU   TRIMALCION   AFFRANCHIT   BACCHUS 
ET   VA   A   LA   GARDE-ROBE 

Quant  à  moi,  qui  étais  placé  un  peu  à  l'écart,  je  faisais 
toutes  sortes  de  réflexions  sur  le  bonnet  d'affranchi  de 
ce  sanglier.  Ayant  épuisé  les  hypothèses  les  plus  bizarres, 
je  finis  par  me  résoudre  à  questionner  le  voisin  qui  m'avait 
déjà  si  obligeamment  renseigné,  sur  le  point  qui  me  tour- 
mentait. «  L'esclave  même  qui  vous  sert,  répondit-il, 
aurait  pu  sans  peine  vous  répondre,  car  ce  n'est  pas  une 
énigme.  Rien  de  plus  simple  :  ce  sanglier,  servi  hier  à  la 
fin  du  repas,  fut  renvoyé  intact  par  les  convives  rassasiés. 
Ainsi  rendu  à  la  liberté,  il  reparaît  aujourd'hui  sur  la 
table  comme  affranchi.  » 

Pestant  contre  ma  stupidité,  je  n'osai  plus  rien  demander, 
de  peur  de  passer  pour  un  homme  n'ayant  jamais  soupe 
dans  le  monde. 

Pendant  ce  colloque,  un  très  bel  esclave,  couronné  de 
pampre  et  de  lierre,  et  se  donnant  tour  à  tour  les  noms 
de  Bromius,  de  Lyéus  ou  d'Evius,  enfin  tous  les  noms  de 
Bacchus,  portait  à  la  ronde  des  raisins  dans  une  corbeille, 
tout  en  chantant  d'une  voix  suraiguë  des  vers  du  maître. 
A  ce  bruit,  Trimalcion  se  retourne  :  «  Dionysos,  s'écrie-t-il, 
sois  Libre  !  »  C'était  dire  :  Bacchus,  sois  Bacchus,  puisque 
ce  dieu  est  appelé  tantôt  Dionysos,  tantôt  Libre.  Mais 
c'était  dire  aussi  :  Esclave  Dionysos,  sois  libre  (1).  Sur 
ce  bon  mot,  l'esclave  ôte  au  sanglier  efc  met  sur  sa  tète  le 
bonnet,  signe  de  l'affranchissement  (2). 

(1)  Bromius,  Lyœus,  Evius,  Dionysius,  Bacchus,  Liber  sont  autant 
de  noms  du  même  dieu.  La  plaisanterie  roule  sur  le  mot  Liber,  qui 
Teut  dire  à  la  fois  Bacchus  et  libre. 

(2)  Les  esclaves  mettaient  un  bonnet  quand  on  les  affranchissait, 
parce  qu'ils  avaient  la  tète  rasée  :  le  bonnet  la  cachait. 

10 


112  i/a:uvRi-;  de  i>i':  trône 

«  EL  maintenanl,  ajouta  Trimalcion,  vous  ne  pouvez  nier 
que  nous  avons  parmi  nous  le  dieu  Bacchus.  »  Nous  applau- 
dissons à  cette  plaisanterie  et  chacun  à  la  ronde  couvre 
de  baisers  cet  esclave. 

Là-dessus,  Trimalcion  quitte  la  table  pour  aller  faire 
ses  besoins.  Cette  absence  de  notre  tyran,  en  nous  donnant 
un  moment  de  liberté,  ranime  les  conversations  des  con- 
vives (1).  Dama  s'écrie,  ayant  demandé  des  coupes  un  ])eu 
plus  grandes  :  «  Qu'est-ce  qu'un  jour  ?  Le  temps  de  se 
retourner,  et  voilà  la  nuit  :  c'est  pourquoi  rien  n'est  meil- 
leur que  d'aller  tout  droit  du  lit  à  la  table.  Nous  venons 
d'avoir  un  joli  froid  :  c'est  à  peine  si  le  bain  m'a  réchaufîé  : 
une  bonne  boisson  chaude  est  la  meilleure  des  four- 
rures (2).  J'ai  bu  comme  un  portefaix,  et  je  suis  complè- 
tement ivre  :  le  vin  m'a  brouillé  la  cervelle.  » 


XLII.    ou  L  ON    PRONONCE    UNE    ORAISON    FUNEBRE 

Mais  Séleucus  se  mêlant  à  la  conversation  :  «  Moi  non 
plus,  dit-il,  je  ne  me  baigne  pas  tous  les  jours  ;  le  bai- 
gneur est  un  vrai  foulon.  L'eau  a  comme  des  sortes  de 
dents  qui  rongent  notre  corps  chaque  jour.  INlais,  quand 
je  me  suis  introduit  une  potée  de  vin  miellé,  je  me  moque 
bien  du  froid. 

Du  reste,  pas  moyen  de  me  baigner  aujourd'hui  :  j'ai 

(Ij  «  Tant  que  Trimalcion  est  présent,  lui  seul  a  la  parole  ;  alors 
même  qu'il  fait  une  demande  à  un  convive,  il  se  hâte  de  couper  court 
à  la  réponse  :  il  est  chez  lui  et  il  le  fait  sentir.  En  son  absence,  ses 
invités  respirent  ;  nous  pouvons  entendre  et  savoir  pour  quelques- 
uns  ce  qu'ils  sont.  1^  TL.  Thomas.  L'Envers  de  lu  société  romaine   p.  IIG. 

(2)  Le  texte  dit  :  «  Une  boisson  chaude  est  un  marchand  d'habits  », 
c'esl-à-dirc  lient  lieu  d'un  habit. 


LE    SATYRICON  14S 

été  à  un  enterrement,  celui  d'un  homme  bien  gentil» 
ce  brave  Chrysanthe,  qui  vient  de  rendre  l'âme.  Hier  encore 
il  m'appelait  ;  je  me  vois  encore  causant  avec  lui.  Hélas  î 
nous  ne  sommes  que  des  outres  gonflées  de  vent  qui  mar- 
chent dans  la  vie  !  Nous  sommes  moins  que  des  mouches.; 
elles  ont  au  moins  quelques  propriétés,  tandis  que  nous^ 
pauvres  bulles  de  savon...  Eh  quoi  ?  n'était-il  pas  assez 
sobre  ?  Pendant  cinq  jours,  pas  une  goutte  d'eau,  pas  une 
miette  de  pain  !  Et  malgré  tout,  le  voilà  parti... 

Ce  sont  tous  ces  médecins  qui  l'ont  perdu,  ou  plutôt 
sa  mauvaise  chance.  Car  que  peuvent  au  fond  les  méde- 
cins ?  ce  ne  sont  guère  que  des  marchands  d'espérance. 

Enfin,  il  a  eu  un  bel  enterrement;  on  l'a  porté  sur  son 
lit  de  festin,  dans  de  confortables  couvertures,  et  il  a  été 
pleuré  tout  à  fait  convenablement  ;  il  avait  affranchi  quel- 
ques esclaves.  Aussi  sa  femme  ne  pleurait  que  d'un  œil  (1). 
Qu'eût-ce  été  s'il  n'avait  pas  été  si  gentil  avec  elle? Mais, 
les  femmes,  ah  !  les  femmes!  Elles  ont  toutes  la  nature  dui 
milan  ;  leur  faire  du  bien  c'est  comme  si  on  jetait  de  l'eaus 
dans  un  puits  ;  pour  elles,  un  amour  ancien  n'est  plus  qu'um 
chancre  rongeur.  » 


xLiii.  ou  l'on  entend  quelques  cancans 

Alors  un  certain  Phileros  déclara  :  «  Occupons-nous  des-- 
vivants.  Votre  Chrysanthe  a  tout  ce  qu'il  mérite  ;  il  a  vécu' 
avec  honneur,  on  l'enterre  avec  honneur...  Qu'a-t-il  à  se 
plaindre  ?  Il  est  parti  de  rien  :  dans  le  temps  il  aurait 
ramassé  un  sou  avec  ses  dents  sur  une  merde.  Et  puis  il 

(1)  Chaque  esclave  affranchi  diminuait  en  efYet  d'autant  IMiéri- 
tage. 


144  i.'œi'vhi-:  dic  pi':rH().\i-; 

a  grossi,  grossi  comme  un  rayon  de  miel.  J'estime,  ma 
parole,  qu'il  laisse  bien  net  cent  mille  sesterces,  et  tout  en 
argent  comptant!...  Tout  ce  que  je  vous  dis  là  est  vrai.  Je 
ne  sais  pas  mentir,  moi,  j'ai  mangé  une  langue  de  chien. 
II  avait  la  langue  pointue  ;  il  était  bavard  et  c'était  la  dis- 
corde faite  homme. 

«  Parlez-moi  de  son  frère,  un  homme  dç  cœur,  ami  pour 
ses  amis  qui  avait  la  main  large  et  tenait  table  ouverte  ; 
à  ses  débuts  il  faillit  faire  un  faux  pas.  INIais  à  la  suite 
d'une  bonne  vendange  il  se  retrouva  d'aplomb,  il  vendit 
son  vin  le  prix  qu'il  voulut,  et,  ce  qui  lui  donna  de  l'es- 
tomac, il  fit  un  héritage,  dans  lequel  il  trouva  moyen  de 
s'approprier  beaucoup  plus  que  sa  part. 

«  Alors  votre  brute  de  Chrysanthe,  furieux  contre  son 
frère,  a  laissé  tous  ses  biens  à  je  ne  sais  qui.  Renoncer  à 
sa  famille,  c'est  renoncer  à  tout.  Mais  ce  n'est  pas  éton- 
nant, il  écoutait  ses  esclaves  comme  des  oracles  :  ce  sont 
eux  qui  l'ont  perdu.  Quand  on  prend  garde  à  tout  ce 
qu'on  vous  dit,  on  ne  fait  rien  de  bon,  surtout  si  on  est 
dans  les  affaires. 

«  Il  faut  pourtant  avouer  qu'il  gagnait  beaucoup  ;  toute 
sa  vie  il  a  eu  une  chance  qu'il  ne  méritait  pas.  C'était  un 
vrai  Fils  de  la  Fortune  :  sous  sa  main  le  plomb  se  chan- 
geait en  or.  Il  n'est  pas  difficile  de  réussir  quand  la  besogne 
vous  arrive  toujours  toute  mâchée.  Et,  d'après  vous,  quel 
âge  avait-il  ?  Soixante-dix  ans,  et  davantage  !  Mais  il 
était  bâti  à  chaux  et  à  sable  et  portait-  gaillardement  la 
vieillesse  ;  il  était  encore  noir  comme  un  corbeau.  Je 
l'avais  connu  depuis  toujours  et,  à  son  âge,  il  se  payait 
encore  des  femmes.  Je  crois  bien  que  le  vieux  dégoûtant 
s'en  prenait  même  aux  animaux.  En  tout  cas,  il  était  très 
porté  sur  les  gosses.  Toute  selle  lui  allait.  Qui  pourrait  le 
blâmer  ?  C'est  tout  ce  qu'il  emporte  dans  la  tombe  !   » 


LE    SATYRICON  145 


xLiv.  OU  l'on  fait  ux  peu  de  politique 

Ainsi  dit  Phileros,  et  aussitôt  Ganymède  :  «  Vous  racon- 
tez des  histoires  qui  ne  riment  à  rien,  et  personne  ne  songe 
combien  la  famine  déjà  nous  mord  !  De  toute  la  journée, 
je  vous  le  jure,  pas  moyen  de  me  procurer  un  morceau  de 
pain.  Et  la  cause  ?  Cette  sécheresse  qui  n'en  finit  pas. 
Voilà  un  an  qu'on  meurt  de  faim.  La  peste  soit  des  édiles 
qui  s'entendent  avec  les  boulangers  :  passe-moi  la  casse 
et  je  te  passerai  le  séné  !  C'est  toujours  le  petit  qui  souffre 
pendant  que  ces  gros  requins  font  la  fête  à  ses  dépens. 

«  Ah  !  si  nous  avions  encore  ces  gars  que  j'ai  trouvés  ici 
en  arrivant  d'Asie  !  C'est  dans  ce  temps-là  qu'il  faisait 
bon  vivre  !  Si  le  blé  se  vendait  moins  cher  en  Sicile,  ils 
vous  retournaient,  tous  ces  pantins  de  magistrats,  qu'on 
aurait  cru  que  Jupiter  leur  en  voulait. 

«  J'étais  enfant  alors,  mais  je  me  rappellerai  toujours 
Safinius.  Il  habitait  près  du  vieil  arc  de  triomphe.  Ce 
n'était  pas  un  homme,  c'était  un  vif-argent.  Partout  où 
il  passait,  il  mettait  tout  en  feu.  ]\Iais  correct,  solide,  ami 
de  ses  amis  ;  on  aurait  joué  à  la  mourre  avec  lui  dans  le 
noir  (1).  Et  il  fallait  le  voir  dans  la  curie.  Il  vous  maniait 
ses  gens  comme  des  balles  ;  il  n'allait  pas  chercher  de 
figures  de  rhétorique,  mais  courait  droit  au  but.  Et  au 
forum  !   Quand  il   plaidait,   sa  voix  montait  par  degrés 


(1)  On  joue  encore  à  la  mourre  en  Italie  et  en  Hollande  ;  un  des 
joueurs  dit  un  nombre,  les  autres  doivent  lever  le  nombre  de  doigts 
demandé.  Dire  qu'on  peut  jouer  à  la  mourre  avec  quelqu'un  dans 
les  ténèbres  exprime  donc  la  plus  absolue  confiance.  L'expression 
est  déjà   dans  Cicéron. 


146  l'œuvre    de    PÉTRONE 

€omme  une  sonnerie  de  clairon  (1).  Et  jamais  fatigué  :  il 
ne  suait  ni  ne  crachait  ;  je  pense  qu'il  avait  un  remède 
pour  cela  (2).  Et  puis  si  gentil  :  il  vous  rendait  vos  saluts, 
il  vous  appelait  par  votre  nom  ;  on  l'aurait  pris  pour  un 
de  nous.  Aussi  pendant  qu'il  était  édile,  les  vivres  étaient 
pour  rien.  Vous  achetiez  à  deux  un  pain  d'un  sou  et  vous 
ne  pouviez  arriver  à  le  finir  ;  maintenant  j'en  vois  de  moins 
gros  que  l'œil  d'un  bœuf.  Hélas  I  hélas  !  tout  va  de  mal 
en  pis  dans  cette  colonie.  Tout  y  croît  à  rebours,  tout 
comme  la  queue  du  veau  qui  va  s'amincissant. 

«  Mais  peut-il  en  être  autrement  ?  Nous  avons  un  édile 
•qui  ne  vaut  pas  un  clou  ;  pour  un  sou  il  vendrait  notre 
peau.  Aussi,  chez  lui,  il  ne  se  fait  pas  de  bile  ;  il  reçoit  plus 
d'argent  en  un  jour  qu'un  honnête  homme  n'en  a  pour  tout 
hien.  Je  connais  une  affaire  qui  lui  a  valu  mille  deniers  d'or. 

«  Si  nous  avions  un  peu  de  couilles,  il  ne  s'amuserait  pas 
tant.  Mais  voilà  bien  les  gens  d'aujourd'hui  :  chez  eux, 
des  lions  ;  dès  qu'il  faut  se  montrer,  des  renards.  Pour  mon 
compte,  j'ai  déjà  mangé  mes  quelques  frusques,  et  si  cette 
cherté  persiste,  il  me  faudra  vendre  ma  bicoque.  Que  va- 
t-il  arriver,  en  effet,  si  ni  les  dieux  ni  les  hommes  ne  pren- 
nent en  pitié  cette  colonie  ? 

«  Quant  à  moi,  sur  tout  ce  qui  m'est  le  plus  cher,  j'en  suis 
à  voir  dans  toutes  ces  misères  la  volonté  des  immortels  (3). 

(1)  Pétrone  se  moque  ici  de  l'éloquence  populaire  :  ce  qui  frappe 
le  peuple,  c'est  le  bruit,  l'énergie  du  geste. 

(2)  Ou  peut  être  :  je  lui  trouvais  la  résistance  des  Asiatiques,  car 
en  Asie  on  exerçait  les  orateurs,  les  chanteurs,  les  acteurs  à  ne  pas 
suer  ni  cracher  pendant  qu'ils  étaient  en  scène.  Les  Asiatiques  pas- 
saient à  Rome  pour  des  aligneurs  infatigables  de  grandes  phrases 
Acides. 

(3)  Au  moment  oii  il  lui  met  dans  la  bouche  ces  pensées  édifiantes, 
Pétrone  a  soin  de  faire  faire  au  pieux  affranchi  des  fautes  de  latin 
^grotesques,  qu'il  nous  est  impossible  de  rendre. 


LE    SATYRICON  147 


Personne,  en  effet,  ne  croit  qu'il  y  ait  des  dieux  au  ciel, 
personne  n'observe  les  jeûnes  ;  on  ne  se  soucie  pas  plus  de 
Jupiter  que  d'un  fétu.  Mais  tous,  aveugles  pour  le  reste, 
ne  songent  qu'à  compter  leur  or.  Autrefois  les  femmes,  en 
robes  traînantes  (1),  pieds  nus,  les  cheveux  épars,  et  sur- 
tout l'âme  pure,  allaient  au  Capitole  implorer  .Jupiter  pour 
qu'il  envoie  la  pluie  ;  aussi  pleuvait-il  à  pleins  seaux  : 
tout  de  suite  ou  jamais  !  Et  on  revenait,  tout  crottés 
comme  des  barbets.  Mais  maintenant,  les  dieux  restent 
dans  leur  gaine  de  laine  (2),  à  cause  de  notre  impiété,  et 
nos  champs  sont  stériles  (3).  » 


XLV.    ou    L  ON    CAUSE    SPORTS 

«  Parle  mieux,  je  t'en  prie,  dit  le  fripier  Échion.  Comme 
ci,  comme  ça,  disait  ce  paysan,  qui  recherchait  un  cochon 
de  deux  couleurs.  De  même  la  vie  :  ce  qui  n'arrive  pas 

(1)  Dans  les  cérémonies  religieuses,  les  dames  romaines  portaient 
une  robe  traînante  appelée  stola.  On  assistait  nu-pieds  aux  fêtes  et 
sacrifices  pour  obtenir  de  la  pluie. 

(2)  «  Les  dieux  ont  des  pieds  de  laine  »,  est  une  expression  passée  en 
proverbe  :  elle  signifie  que  les  dieux  sont  lents  à  venir  à  notre  secours. 

(3)  «  Tous  les  discours  sont  tournés  de  même."  C'est  une  suite 
de  gros  mots,  d'exclamations,  de  serments  que  soulignait  le  geste  ; 
car  on  devine  qu'il  y  avait,  de  la  part  du  beau  parleur,  autant  et 
plus  de  gestes  que  de  mots  ;  le  tout  accompagné  de  tics,  encore  très 
reconnaissables  dans  le  roman  :  Séleucus  parle  par  :  Qnis  ?  si...  ; 
Hermeros  par  :  Tu  aiitem...  ;  Ganymède  commence  presque  toutes 
ses  phrases  par  des  Tune,  des  Nunc,  et  surtout  des  Itaque.  L'affran- 
chi qui  renseigne  Encolpe  sur  la  maison  et  les  convives  de  Trimal- 
cion  accumule  les  :  tu  vois,  les  :  vois-tu  ;  lui,  tel  autre  et  aussi  Tri- 
malcion,  les  :  en  somme  :  toutes  les  phrases  de  Qaartilla  ont  en  tête 
un  :  c'est  cela  (Ita  est).  Elle,  ses  femmes  et  le  cinmdus,  avant  de  rien 
faire,  commencent  toujours  par  battre  des  mains.  »  E.  Thomas^ 
op.  cit.,  p.  125. 


148  l'œuvre    de    PÉTRONE 

aujourd'hui  arrivera  demain.  Il  n'y  aurait  pas  de  meilleur 
pays  que  celui-ci,  si  seulement  il  y  avait  des  hommes.  Il 
soufTre  en  ce  moment,  mais  il  n'est  pas  le  seul.  Il  ne  faut 
pas  nous  montrer  trop  difficiles.  Le  même  soleil  luit  pour 
tout  le  monde.  Si  tu  étais  ailleurs,  tu  dirais  qu'ici  les 
alouettes  tombent  du  ciel  toutes  rôties. 

«N'allons-nous  pas  avoir  dans"  trois  jours  une  fête  magni- 
fique, un  combat  où  figureront  non  seulement  des  gladia- 
teurs, mais  un  grand  nombre  d'aiïranchis  (1).  Titus,  mon 
maître,  est  un  homme  aux  vues  larges,  qui  a  le  cerveau 
toujours  en  ébullition  :  il  y  aura  quelque  chose  d'extra- 
ordinaire d'une  manière  ou  de  l'autre.  Je  le  connais  bien, 
étant  de  la  maison.  Il  ne  fait  pas  les  choses  à  moitié.  Il 
donnera  aux  combattants  le  fer  le  meilleur  ;  il  leur  refu- 
sera le  droit  de  fuir.  Nous  sommes  donc  sûrs  d'assister  à 
un  magnifique  carnage.  Et  il  a  de  quoi  se  payer  ça.  Il  a 
hérité  de  trente  millions  de  sesterces  à  la  mort  de  son  père. 
Quand  bien  même  il  en  gaspillerait  quatre  cent  mille,  sa 
fortune  n'en  souiïrira  pas,  et  il  y  gagnera  une  gloire  impé- 
rissable. 

«  Il  a  déjà  pour  ce  spectacle  quelques  petits  chevaux 
gaulois  avec  une  conductrice  de  char  à  la  gauloise,  et 
surtout  l'intendant  de  Glycon,  qui  s'est  fait  pincer  pen- 
dant qu'il  était  en  train  de  combler  d'aise  sa  maîtresse. 
Les  uns  prennent  parti  pour  le  mari  jaloux,  les  autres 
pour  l'amant  :  il  y  aura  de  quoi  rire.  En  attendant,  Gly- 


(1)  Les  gladiateurs  élaient  ordinairement  des  esclaves.  Mais  les 
Romains  préféraient  voir  s'entr'égorger  des  affranchis  et  des  hommes 
libres.  Néron,  d'après  Suétone,  lit  même  paraître  dans  l'amphi- 
théâtre mille  chevaliers  et  sénateurs,  et  contraignit  quelques-uns 
des  plus  considérables  à  combattre  non  avec  des  hommes,  mais 
avec  des  bêtes  féroces.  Il  n'épargna  même  pas  les  femmes.  Caligula 
trouva  moyen  de  renchérir  encore  sur  Néron. 


LE    SATYRICON  149 


con,  ce  vieux  grigou,  jette  son  intendant  aux  bêtes  (1). 
C'est  se  donner  en  spectacle  de  gaîté  de  cœur.  En  quoi 
l'esclave  est-il  coupable  ?  11  lui  fallait  bien  obéir  à  sa  maî- 
tresse. C'est  plutôt  ce  sac  à  foutre  qu'il  fallait  jeter  au 
taureau  (2).  Mais  quand  on  ne  peut  frapper  l'âne  on  se 
venge  sur  le  bât.  Du  reste,  Glycon  aurait  dû  se  douter  que 
la  fille  d'Hermogène  ne  ferait  pas  une  bonne  fin.  Autant 
vouloir  couper  les  ongles  à  un  milan  en  plein  essor.  Une 
couleuvre  n'engendre  par  une  corde  (3).  Glycon  a  tendu 
la  joue  :  le  voilà  marqué  pour  la  vie  d'une  tache  que 
seule  la  mort  effacera  :  à  chacun  de  porter  les  conséquences 
de  ses  actes. 

«  Mais  je  subodore  déjà  le  festin  que  Mammea  va  nous 
donner  :  il  y  aura  bien  deux  deniers  d'or  pour  moi  et  les 
miens.  S'il  fait  cela,  puisse-t-il  supplanter  complètement 
Norbanus  dans  la  faveur  publique  et  voguer  à  pleines 
voiles  vers  la  fortune. 

«  Et,  en  définitive,  qu'est-ce  que  l'autre  a  fait  de  bon  ? 
Il  nous  a  exhibé  des  gladiateurs  de  quatre  sous,  déjà  si 
décrépits  qu'un  soufile  les  eût  fait  tomber.  Ils  n'étaient 
pas  même  bons  pour  être  exposés  aux  bêtes.  Il  y  avait  des 
cavaliers  combattant  aux  flambeaux  :  ils  avaient  l'air  de 
vraies  poules  mouillées.  L'un  engourdi,  l'autre  cagneux, 

(1)  Auguste,  par  la  loi  Julia,  ne  punissait  l'adultère  que  de  l'exil. 
Toutefois,  il  était  permis  au  mari  qui  surprenait  son  esclave  en  fla- 
grant délit  de  le  tuer.  Ce  grigou  de  Glycon  a  trouvé  moyen  de  con- 
cilier sa  vengeance  et  ses  intérêts  :  il  a  vendu  son  esclave  à  Titus, 
à  condition  qu'il  le  fît  jeter  aux  bêtes.  La  peine  de  mort  contre  l'adul- 
tère n'a  été  établie  que  par  Théodose  et  Justinien. 

(2)  Te)  était  en  efïet  le  supplice  réservé  aux  femmes  adultères. 
Nodot  prétend  «  qu'on  les  exposait  ainsi  à  la  fureur  des  cornes  d'un 
taureau  pour  en  avoir  fait  pousser  sur  le  front  de  leurs  maris  !...  » 

(3)  Ce  proverbe  nous  a  été  conservé  sous  une  autre  forme  :  E  vipera 
rursiim  vipera  nascitur,  d'une  vipère  naît  toujours  une  vipère.  Nous 
disons,  dans  le  même  sens  :  Bon  chien  chasse  de  race. 


150  l'œuvre  de  ï'Éthoxe 

le  troisième,  qui  le  remplaça  quand  il  tomba  mort  (1).  un 
cadavre  sur  un  cadavre  :  ses  nerfs  coui)és  !  SeulunThrace 
fut  à  peu  près  potable  ;  encore,  insuffisamment  entraîné, 
semblait-il  répéter  ur.e  leçon  apprise.  A  la  (in  on  les  a  tous 
passés  aux  étrivières,  tant  le  public,  qui  était  nombreux, 
avait  dû  crier  de  fois  :  «  Allez-y  !  Poussez-les  !  »  Bref,  une 
vraie  déroute. 

«  A  la  sortie,  Norbanus  me  dit  :  «  Hein,  je  vous  en  ai 
donné,  des  jeux  !  —  Et  moi,  répondis-je,  je  vous  en  ai 
donné  des  applaudissements  !  Comptons  sérieusement  : 
j'ai  plus  donné  que  reçu.  Une  main  lave  l'autre,  dit  le 
proverbe.   » 


XLVI.    ou    L  ON    s  ENTRETIENT   DE    PEDAGOGIE 

«  Il  me  semble,  Agamcmnon,  vous  entendre  dire  :  Que 
nous  débite  là  ce  raseur.  Pourquoi  vous,  qui  savez  parler, 
ne  dites-vous  rien  ?  Parce  que  nous  ne  sommes  pas  de 
votre  monde,  vous  vous  moquez  de  nos  piètres  propos. 
Nous  savons  bien  que  vous  êtes  très  entiché  de,  votre 
savoir.  iMais  pourtant  je  vous  persuaderai  bien  quelque 
jour  de  venir  à  la  campagne  visiter  ma  maisonnette.  Nous 
y  trouverons  encore  de  quoi  manger  :  un  poulet,  des 
ceufs.  Nous  passerons  un  bon  moment,  quoique  cette  année 
tout  ait  bien  souffert  des  changements  de  temps.  iNIais  nous 
trouverons  toujours  de  quoi  nous  garnir  le  ventre. 

«  Il  y  aura  aussi  mon  gosse,  votre  futur  élève.  11  com- 
mence à  pousser  et  connaît  déjà  les  (juatre  parties  du  dis- 
cours. Si  les  dieux  lui  prêtent  vie,  vous  l'aurez  toujours 

(1)  A  un  gladiateur  vaincu  on  en  subsliluait  jusqu'à  trois  pour 
combattre  avec  le  vainqueur. 


LE    SATYRiCON  151 


à  VOS  côtés  comme  un  petit  esclave.  Car  dès  qu'il  a  un 
moment  on  ne  peut  plus  lui  tirer  le  nez  de  ses  livres.  Il  a 
de  l'intelligence  et  une  heureuse  nature. 

«  Sa  maladie,  c'est  la  chasse  aux  oiseaux.  Je  lui  ai  déjà 
tué  trois  chardonnerets  et  je  lui  ai  dit  que  c'était  la  belette 
qui  les  avait  mangés  :  mais  il  en  a  trouvé  d'autres.  11  aime 
beaucoup  faire  des  vers.  Du  reste,  il  a  déjà  envoyé  le  grec 
au  diable  et  il  commence  à  mordre  au  latin,  quoique  son 
maître  se  gobe  trop  et  n'ait  pas  de  suite  dans  les  idées  : 
il  connaît  bien  son  affaire,  mais  c'est  un  flemmard.  Le 
petit  a  aussi  un  autre  maître  qui  ne  sait  pas  grand'chose, 
mais  qui  est  tout  ce  qu'il  y  a  de  consciencieux,  tant  et  si 
bien  qu'il  enseigne  même  ce  qu'il  ne  sait  pas.  Il  s'amène 
généralement  les  jours  de  fête  et  se  contente  du  peu  qu'on 
lui  donne. 

«  Je  viens  d'acheter  à  mon  gamin  des  bouquins  rouges  (1)  : 
je  veux  qu'il  goûte  un  peu  du  droit;  ça  peut  servir  à 
la  maison  et  c'est  une  science  qui  nourrit  son  homme  :  il 
n'est  déjà  que  trop  entiché  de  littérature.  S'il  mord  au 
droit,  je  lui  ferai  prendre  un  métier,  barbier,  crieur  public 
ou  même  avocat  (2),  un  métier  enfin  que  rien  ne  puisse 
plus  lui  enlever  des  mains  que  la  mort.  Aussi  je  lui  répète 
tous  les  jours  :   «  Mon  aîné,   crois-moi,  tout  ce  que  tu 

(1)  Libra  rubricata  :  c'étaient  des  livres  de  droit.  Dans  les  ouvrages 
de  jurisprudence,  les  titres  étaient,  en  effet,  en  lettres  rouges.  D'où 
le  mot  français  rubrique,  usité  d'abord  dans  la  langue  du  droit. 

(2)  Barbier  si  c'est  possible,  avocat  faute  de  mieux  :  Juvénal  nous 
apprend  (Sat.  I)  que  souvent  un  barbier  l'emportait  en  fortune  ou 
en  influence  sur  un  sénateur.  Sous  Néron  et  ses  successeurs,  les  charges 
les  plus  hautes  de  l'État  furent  souvent  occupées  par  des  barbiers 
et  des  baigneurs. 

De  même  Martial  raconte  fliv.  VI,  épigr.  8)  qu'un  père  avait  refusé 
sa  fille  à  deux  prêteurs,  quatre  tribuns,  sept  avocats  et  dix  poètes, 
pour  la  donner  à  un  crieur  public. 


102  l'œuvre    de    PÉTRONE 

apprends,  c'est  aulanL  pour  loi.  Vois  l'avocaL  Piiiléros  ; 
s'il  n'avait  pas  étudié,  aujourd'hui  il  crèverait  la  faim.  Il 
n'y  a  pas  si  longtemps  ce  n'était  cprun  pauvre  portefaix. 
Maintenant  il  peut  entrer  en  ligne  contre  Norbanus.  La 
science  est  un  trésor,  et  un  métier  acquis  est  un  bien  cju'on 
ne  perd  jamais.  » 


XLVII.  ou  TRIMALCION,  SOULAGE,  VEUT  QUE  CHACUN 
SE  SOULAGE  A  SON  GRÉ 

La  conversation  en  était  là  quand  Trimalcion  revint 
des  lieux.  Il  essuya  les  parfums  qui  coulaient  de  son  front, 
se  lava  les  mains,  et,  tout  de  suite  :  «  Pardonnez-moi,  dit-il, 
mes  amis.  Voilà  plusieurs  jours  déjà  que  je  suis  constipé  : 
le  ventre  ne  va  pas  et  les  médecins  ne  s'y  retrouvent  plus. 
Un  seul  remède  m'a  fait  du  bien  :  c'est  de  la  peau  de  gre- 
nade et  du  pin  dans  du  vinaigre. 

«  J'espère  que  mon  ventre  va  se  décider  à  se  tenir  conve- 
nablement ;  autrement,  quand  il  se  met  à  lâcher  des  bruits, 
vous  croiriez  entendre  un  taureau.  C'est  pourquoi  si 
quelqu'un  de  vous  a  envie  de  faire  ses  besoins,  il  n'a  pas 
à  se  gêner.  Nous  sommes  tous  nés  avec  un  sac  à  merde 
dans  le  ventre.  Pour  ma  part,  je  ne  connais  pas  de  plus 
grand  supplice  que  de  me  retenir.  C'est  le  seul  acte  que 
Jupiter  ne  soit  pas  assez  puissant  pour  défendre.  Tu  ris, 
Fortunata  :  pourtant,  toutes  les  nuits  le  vacarme  de  tes 
entrailles  m'empêche  de  fermer  l'œil.  Même  à  table,  je  n'ai 
jamais  empêché  personne  de  se  soulager.  Ça  fait  tant  de 
bien.  Les  médecins  eux-mêmes  défendent  de  se  retenir. 

((S'il  s'agissait  d'un  plus  gros  besoin,  j'ai  tout  fait  prépa- 
rer dehors  :  l'eau,  la  table  de  nuit  et  les  autres  petits  usten- 


LE    SATYRICON  153 


siles.  Croyez-moi,  quand  les  renvois  remontent  au  cerveau, 
il  y  a  un  contre-coup  dans  le  corps  tout  entier.  J'en  sais  plu- 
sieurs qui  se  sont  laissés  mourir  ainsi  plutôt  que  d'avouer 
leur  gêne.  »  Nous  rendons  hommage  à  la  tolérance  et  à 
l'indulgence  de  notre  hôte,  tout  en  noyant  nos  rires  dans 
de  multiples  rasades. 

Après  tant  de  magnificences,  on  pouvait  tirer  l'échelle. 
Nous  ne  nous  doutions  guère  que  nous  n'étions  encore, 
comme  on  dit,  qu'au  milieu  de  la  pente  :  toujours  au  son 
de  la  musique,  on  nettoie  la  table  à  fond,  puis  on  nous  pré- 
sente trois  cochons  blancs  muselés  et  agrémentés  de  clo- 
chettes. L'esclave  chargé  d'annoncer  les  plats  déclare  que 
l'un  a  deux  ans,  l'autre  trois  et  que  le  dernier  est  déjà  vieux. 
Je  crus  à  un  numéro  de  cirque  :  c'était  sans  doute  des  porcs 
acrobates  dressés  à  faire  des  tours  merveilleux.  Trimalcion 
coupa  court  à  nos  incertitudes  :  k  Lequel  des  trois,  dit-il, 
voulez-vous  qu'on  vous  serve  sur-le-champ  ?  A  la  cam- 
pagne, on  prépare  ainsi  un  poulet,  un  faisan  ou  autres 
bagatelles.  INles  cuisiniers,  eux,  sont  outillés  pour  faire 
bouillir  à  la  fois  un  veau  entier.  » 

Sur  ce,  il  fait  appeler  le  cuisinier  et,  sans  attendre  notre 
choix,  il  lui  ordonna  d'égorger  le  plus  vieux.  Puis,  forçant 
la  voix  :  <(  De  quelle  décurie  es-tu  ?  lai  dit-il.  —  De  la  qua- 
rantième. —  Né  chez  moi  ou  acheté  ?  —  Ni  l'un  ni  l'autre  : 
je  vous  ai  été  légué  par  Pansa.  —  Arrange-toi  pour  nous 
servir  vite,  sans  quoi  je  te  flanque  dans  la  décurie  des 
valets  de  basse-cour  (1).  »  Le  cuisinier,  sachant  à  quel 

(1)  Chaque  corps  de  métier  était  divisé  en  décurics.  Chaque  décu- 
rion  avait  un  certain  nombre  d'ouvriers  sous  ses  ordres.  Trimalcion 
apprend  aux  convives  que  ses  esclaves  sont  divisés  en  décuries  pour 
leur  donner  l'idée  de  l'énormité  de  son  train  de  maison.  En  réalité, 
chez  un  Romain  riche,  il  y  avait  trois  sortes  de  domestiques  :  les 
atrienses,  pour  le  service   intérieur,  les  viaiores  ou  cursores,  qu'on 


1.14  I. 'œuvre    DI-:    PÉTRONE 

maîlre  il  avait  affaire,  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois  et 
couru l  à  la  cuisine,  traînant  par  la  laisse  son  rôti. 

XLVIII.    ou    TRniALCION    CONVERSE    AVEC    UN    LETTRÉ 

Ce  terrible  maître  nous  montre  aussitôt  une  bonne  figure 
débonnaire  :  «  Si  ce  vin  ne  vous  plaît  pas,  dit-il,  nous  allons 
en  changer.  S'il  est  bon,  montrez-le  en  y  faisant  lionneur. 
Grâces  aux  dieux,  il  ne  me  coûte  point  d'argent,  car  tout 
ce  qui  concerne  la  gueule  pousse  dans  une  de  mes  métairies 
que  je  n'ai,  du  reste,  jamais  vue.  ïi  paraît  qu'elle  est  sur 
les  confins  de  Terracine  et  de  Tarente  (1).  J'ai  dans  l'idée 
d'adjoindre  la  Sicile  à  mon  petit  domaine,  afin  que,  s'il 
me  prenait  fantaisie  d'aller  en  Afrique,  je  fasse  cette  navi- 
gation sans  sortir  de  mon  domaine. 

«  Mais  racontez-moi  (2),  Agamemnon,  la  déclamation 
que  vous  aviez  prononcée  aujourd'hui.  Moi  que  vous  voyez, 
si  je  ne  plaide  pas,  j'ai  pourtant  travaillé  les  lettres  par 
principes.  Et  n'allez  pas  croire  que  je  n'aime  pas  l'étude  : 
j'ai  acheté  deux  bibliothèques,  une  grecque  et  une  latine. 
Donc,  si  vous  m'aimez,  ô  Agamemnon,  faites-moi  l'ana- 
lyse de  votre  discours.  » 

I^'autre  commença  :  <  Un  pauvre  et  un  riche  étaient 
brouillés.  —  D'abord,  un  pauvre,  qu'est-ce  que  c'est  que 
ça  ?  s'écria  Trimalcion.  -  ■  Très  joli  »,  répondit  Agamem- 

envoyait  où  besoin  était,  enfin  les  villici  ou  valets  de  basse-cour  : 
les  premiers  occupaient  une  situation  privilégiée,  les  derniers  étaient 
considérés  comme  des  déshérités. 

(1)  Terracine  étant  dans  la  campagne  romaine  et  Tarente  tout 
au  sud  de  l'Italie,  Trimalcion  fait  étalage  de  son  ignorance  plus  encore 
que  d«  sa  fortune. 

(2)  Et  non  raconlez-nous,  qu'exigerait  la  politesse. 


LE    SATYRICON  155 


non,  et  il  s'engagea  dans  je  ne  sais  quelle  argumentation. 
Mais  aussitôt  Trimalcion  :  «  Pardon,  si  c'est  un  fait  réel, 
il  n'y  a  pas  à  discuter  ;  s'il  n'est  pas  réel,  ce  n'est  rien.  » 
Nous  nous  répandons  en  louanges  sur  ces  fariboles  et 
autres  de  la  même  farine. 

«  Je  vous  prie,  Agamemnon,  mon  très  cher,  dit-il,  vous 
souvient-il  des  douze  travaux  d'Hercule  et  de  la  fable 
d'Ulysse  ?  Et  comment  le  Cyclope  lui  rabattit  le  pouce 
avec  une  baguette  ?  Combien  de  fois,  quand  j'étais  petit, 
l'ai-je  lu  dans  Homère  ?  J'ai  mê«ie  vu,  de  mes  yeux  vu, 
la  Sibylle  de  Cumes  suspendue  dans  une  fiole,  et  quand 
les  enfants  lui  demandaient,  en  grec  :  «  Sibylle,  que  veux- 
tu  ?  »  la  pauvr*:'  répondait,  en  grec  aussi  :  «  Je  veux  mou- 
rir.  » 


XLIX.    LE    CUISINIER    DISTRAIT    ET    LES    MERVEILLES 

QUI  s'ensuivirent 

Il  aurait  divagué  longtemps,  mais  on  servit  l'énorme 
porc  sur  un  plateau  qui  occupa  toute  la  table  (1).  Nous  nous 
récrions  sur  la  diligence  du  cuisinier  ;  nous  jurons  qu'il 
n'y  avait  pas  eu  le  temps  de  rôtir  un  poulet...  Et  ce  d'au- 
tant plus  que  ce  porc  cuit  nous  paraissait  beaucoup  plus 
grand  qu'un  instant  avant  le  porc  vivant  (2). 

INIais  voilà  que  Trimalcion  le  scrute  d'un  regard  qui 
se  fait  de  plus  en  plus  sévère  :  «  Comment,  comment,  on 
ne  l'a  pas  vidé  ?  Ma  parole,  il  l'a  oublié.  Vite,  vite,  ici  le 
cuisinier  !   »  Le  pauvre  diable  avance  et  avoue  qu'il  a 

(1)  C'est  le  quatrième  service. 

(2)  II  est  donc  permis  de  soupçonner  un  truquage  :  on  a  simple- 
ment reconduit  les  trois  porcs  à  l'étable,  puis  introduit  le  porc  cuit 
qui    était    tout   prêt. 


156  L'(i;i'VRIi    DE    PKTRONH 

oublié...  «  Comment,  oublié  ?  crie  Trinialcion.  On  croi- 
rait à  rcntendrc  cju'il  a  sculemenl  négligé  le  ])oivre  ou  le 
cumin  :  Habit  bas  !  » 

Cela  ne  traîna  pas.  Le  cuisiniir  est  dépouillé  et  remis, 
désolé,  entre  les  mains  de  deux  bourreaux.  Nous  nous  inter- 
posons, nous  su])plions  :  «  Cela  arrive  souvent.  Laissez-le 
pour  aujourd'hui.  S'il  recommence,  personne  ne  prendra 
plus  son  parti...  » 

Quant  à  moi,  qui  suis  sans  doute  bien  féroce,  je  ne  pus 
me  retenir  de  dire  à  l'oreille  d'Agamemnon  :  «  Je  trouve 
que  voilà  un  bien  mauvais  esclave.  Néglige-t-on  de  vider 
un  porc!  Pour  ma  part,  je  ne  lui  pardonnerais  pas  mèniC 
d'oublier  de  vider  un  poisson.  »  Tel  ne  fut  pas  sans  doute 
l'avis  de  Trimalcion,  car,  se  dériaant  subitement,  il  s'écria 
gaîment  :  v<  Eh  bien,  puisque  tu  as  si  mauvaise  mémoire, 
vide-le  au  moins  maintenant  devant  nous.  «  Le  cuisinier 
remet  sa  tunique,  saisit  un  couteau,  frappe  au  ventre  de-ci 
de-là  d'une  main  encore  mal  assurée.  Ce  ne  fut  pas  long  : 
des  plaies  béantes,  entraînés  par  leur  propre  poids,  se 
précipitent  en  avalanche  des  guirlandes  de  saucisses  et 
de  boudins. 


L.     COMMENT    CORINTHE     ET     SON     AIRAIN     APPARTIENNENT 
A    TRIMALCION 

A  ce  prodige,  tous  les  esclaves  d'applaudir  en  criant  : 
Vive  Gaïus  !  Non  seulement  le  cuisinier  fut  admis  à  l'hon- 
neur de  boire  avec  nous,  mais  il  reçut  une  couronne  d'ar- 
gent, et  la  coupe  cju'on  lui  présenta  était  de  bronze  de 
Corinthe.  Comme  Agamemnon  l'examinait  en  connaisseur  : 
«  Je  suis  seul,  déclara  Trimalcion,  à  avoir  du  vrai  corinthe.  » 


LE    SATYRICON  157 


Je  m'attendais,  avec  sa  manie  de  l'ostentation,  à  ce 
qu'il  nous  annonçât  qu'on  fabriquait  exprès  pour  lui  des 
vases  de  Corinthe.  Mais  il  fit  mieux  :  '.<  Vous  allez  me  deman- 
der sans  doute  pourquoi  je  suis  seul  à  posséder  du  vrai 
corinthe  ?  Eh  bien  i  parbleu,  parce  que  celui  qui  me  les 
fait  s'appelle  Coiinthe.  Et  qui  donc  peut  à  bon  droit  se 
vanter  de  posséder  du  corinthe,  sinon  celui  qui  est  le 
maître  de  Corinthe  lui-même  ? 

«  Et  n'allez  pas  me  prendre  pour  un  ignorant,  car  je  sais 
fort  bien  quelle  est  l'origine  première  de  ce  métal.  Après 
la  prise  de  Troie,  Annibal,  homme  subtil  et  fiefïé  fripon, 
fit  porter  toutes  les  statues  et  d'airain  et  d'argent  et  d'or 
sur  un  seul  bûcher  auquel  il  mit  le  feu  :  tous  les  métaux  se 
mélangèrent.  Alors  de  cette  masse  les  ouvriers  s'emparèrent 
pour  en  faire  des  plats,  des  bassins,  ses  statuettes.  Ainsi 
naquit  l'airain  de  Corinthe,  amalgame  de  trois  métaux  et 
qui  n'est  ni  l'un  ni  l'autre  (1). 

«Pardonnez-moi  ce  que  je  vais  dire.  Eh  bien,  j'aime  mieux 
le  verre.  D'autres  ont  un  avis  différent.  Mais,  s'il  n'était 
pas  si  fragile,  je  le  préférerais  à  l'or.  Tel  quel  on  le  méprise 
aujourd'hui. 


LI.     MIRIFIQUE    ET    TERRIBLE    HISTOIRE    DU    VERRE 
INCASSABLE 

«  Pourtant,  dans  le  temps,  un  ouvrier  trouva  moyen  de 
fabriquer  un  vase  de  verre  impossible  à  briser.  Admis 
devant  César  pour  le  lui  offrir  en  présent,  il  le  lui  redemanda 

(1)  Trimalcion  se  souvient  d'avoir  entendu  raconter  que,  lors 
de  l'incendie  de  Corinthe  par  les  Romains,  tous  les  métaux  fondus 
formèrent  un  alliage  rare  dont  il  fut  impossible  depuis  de  retrouver 

11 


158  l'œuvre    de    PÉTRONE 

et  le  jota  sur  le  pavé.  L'empereur  ne  put  qu'avoir  les  plus 
vives  inquiétudes  pour  le  cadeau  qu'il  avait  reçu.  Mais 
l'autre  ramassa  le  vase,  qui  n'était  que  bossue.  Tirant  alors 
un  petit  marteau  de  sa  ceinture,  il  le  répara  tranquille- 
ment, comme  s'il  eût  été  d'airain.  Après  ce  beau  chef- 
d'œuvre  il  pensait  que  l'Olympe  allait  s'ouvrir  devant  lui 
quand  César  lui  dit  :  «  Quelque  autre  que  toi  connaît-il  la 
recette  de  ce  verre  ?  Réfléchis  bien  à  ta  réponse  !  —  Per- 
sonne, répondit  l'artisan.  Immédiatement,  César  lui  fit 
trancher  la  tête,  dans  la  crainte  que  son  secret  divulgué  ne 
fît  de  l'or  un  métal  vil  (1). 

LU.    ou   TRIMALCION   SE   RÉVÈLE   AMATEUR   DE   VASES 
d'argent    et    de    DANSES    OBSCÈNES 

«  Pour  moi,  je  suis  grand  amateur  des  bibelots  d'argent. 
J'ai  des  coupes  de  ce  métal  qui  contiennent  environ  une 
urne,  plus  ou  moins  ;  j'ai  Cassandre  égorgeant  ses  enfants, 
et  les  pauvres  petits  sont  là  étendus  morts,  qu'on  croi- 
rait que  c'est  vivant.  J'ai  mille  aiguières  que  Mys,  le  grand 
orfèvre,  a  léguées  à  m.on  patron  :  on  y  voit  Dédale  enfer- 
mant Niobé  dans  le  cheval  de  Troie.  J'ai  aussi  sur  des 
coupes  le  combat  d'Herméros  et  de  Pétracte  (2).  Toutes 

la  formule.  Il  ignore  qu'Annibal  était  mort  depuis  une  cinquantaine 
d'années  lors  de  la  prise  de  Corinthe  et  n'hésite  même  pas  à  en  faire 
un  contemporain  de  la  guerre  de  Troie. 

(1)  Cette  histoire,  avec  quelques  variantes,  se  trouve  dans  Pline 
(liv.  XXXVI,  ch.  26),  dans  Dion  (liv.  LVII)  et  dans  Isidore  (liv.  XVI, 
eh.  15).  Trimalcion  veut  être  un  brillant  causeur,  mais  ne  régale  ses 
invités  que  d'anecdotes  que  tous  sans  doute  connaissent  déjà. 

(2)  Voulant  faire  preuve  d'érudition,  Trimalcion  accumule  trois 
bévues  l'une  sur  l'autre.  Herméros  et  Pétracte  nous  sont  parfaite- 
ment inconnus  :  peut-être  Trimalcion  veut-il  parler  du  combat 
d'Hector  et  de  Patrocle. 


LE    SATYRICON  159 


sont  d'un  grand  poids.  Et  ce  que  j'achète,  dites-le-vous 
bien,  je  ne  le  revendrais  à  aucun  prix.  » 

Pendant  ce  bavardage,  un  esclave  laisse  tomber  une 
coupe.  Trimalcion  le  regarde  du  haut  en  bas  :  «  Allons, 
vite,  dit-il,  punis-toi  toi-même,  puisque  tu  n'es  qu'un 
écervelé.  »  L'autre  ouvrait  déjà  la  bouche  pour  demander 
grâce  :  «  Qu'as-tu  à  m'implorer  ?  interrompit  Trimalcion. 
Comme  si  je  te  voulais  du  mal  !  Tâche  seulement  de  prendre 
sur  toi  de  ne  plus  te  montrer  si  étourdi.  »  Enfin,  sur  nos 
instances,  il  le  tient  quitte. 

Cet  incident  réglé,  il  se  met  à  courir  autour  de  la  table 
en  criant  :  «  Enlevez  l'eau  ;  plus  rien  que  du  \'in  !  »  Nous 
nous  extasions  sur  ces  fines  plaisanteries  et  plus  que 
tout  autre  Agamemnon,  qui  connaissait  bien  la  recette 
pour  se  faire  inviter  à  nouveau.  Sensible  à  nos  louanges, 
Trimalcion  se  remit  à  boire  avec  plus  d'entrain.  Presque 
ivre,  il  demande  :  «  Personne  n'invitera  donc  ma  Fortunata 
à  danser  ?  Croyez-m'en,  elle  n'a  pas  sa  pareille  pour  mener 
le  chahut  (1).  »  Et  lui-même,  les  mains  en  l'air,  se  met  à 
contrefaire  le  bouffon  Syrus  (2),  tandis  que  toute  la  vale- 
taille chante  un  chœur  :  «  Et  il  allait  se  lancer,  sans  For- 
tunata qui  lui  parla  à  l'oreille,  pour  lui  représenter  sans 
doute  que  ces  folies  dégradantes  ne  seyaient  guère  à  un 
homme  de  son  importance.  Je  n'ai  jamais  vu  humeur  plus 
inégale,  car  tantôt  il  écoutait  sa  Fortunata,  tantôt  il 
retombait  dans  sa  vulgarité  naturelle. 


(1)  n  s'agit  ici  de  la  cordace,  danse  lascive  des  Grecs,  que  les  per- 
sonnes comme  il  faut  ne  se  permettaient  pas.  Sous  Tibère,  le  Sénat 
fut  obligé  de  chasser  de  Rome  tous  les  danseurs  et  les  maîtres  à 
danser. 

(2)  11  ne  saurait  s'agir  ici  de  Publilius  Syrus,  auteur  estimé  de 
comédies  de  caractère  et,  du  reste,  de  beaucoup  antérieur. 


160  l'œuvre    de    PÉTRONE 


LUI.  OU  TRIMALCION  CONSACRE  UN  INSTANT  A  SES  AFFAIRES 

Un  greffier  vint  couper  court  à  ses  velléités  choré- 
graphiques. Du  ton  dont  il  eût  publié  des  actes  officiels, 
voici  ce  qu'il  nous  fit  savoir  :  «  Le  vu  des  calendes  de 
juillet  sont  nés  dans  le  domaine  de  Cumcs,  appartenant 
à  Trimalcion,  trente  garçons  et  quarante  Pilles.  On  a  trans- 
féré de  l'aire  dans  les  greniers  cent  mille  boisseaux  de  fro- 
ment, et  mis  sous  le  joug  cinq  cents  bœufs.  Le  même  jour, 
l'esclave  IVIithridate  a  été  mis  en  croix  pour  avoir  blas- 
phémé le  génie  tutélaire  de  Gains  notre  maître.  Le  même 
jour,  on  a  mis  en  caisse  dix  millions  de  sesterces  dont  on 
n'a  pu  trouver  le  remploi.  Le  même  jour  s'est  propagé  dans 
les  jardins  de  Pompée  un  incendie  qui  a  pris  naissance 
chez  le  fermier  Nasta.  » 

«  Comment,  s'écria  Trimalcion  !  Et  quand  donc  m'a- 
t-on  acheté  les  jardins  de  Pompée  ?  —  L'an  dernier,  répon- 
dit le  greffier,  et  c'est  pour  cela  qu'ils  ne  sont  pas  encore 
portés  en  compte.  «  Trimalcion  écuniait  :  «  Quels  que  soient, 
cria-t-il,  les  biens  que  l'on  m'achète,  si  je  n'en  sais  rien 
dans  les  six  mois,  je  défends  qu'on  me  les  porte  en  compte.  » 

Déjà  on  passait  à  la  lecture  des  ordonnances  des  édiles  : 
les  testaments  des  gardes  des  forêts  en  faveur  de  Tri- 
malcion étaient  cassés,  malgré  les  excuses  présentées  au 
Prince  (1).  Vint  ensuite  le  rôle  des  fermiers  ;  et  puis  des 
histoires  I  une  affranchie  répudiée  par  un  inspecteur  des 
domaines  qui  l'avait  pincée  en  train  de  se  livrer  à  un  gar- 

(1)  Les  empereurs  cassaient  souvent  les  testaments  pour  s'em- 
parer des  biens  des  particuliers  ;  pour  les  désarmer  on  leur  faisait 
souvent  un  legs  ;  quand  on  ne  le  faisait  pas,  l'usage  s'était  établi 
d'en  donner  les  raisons,  de  s'en  excuser  dans  le  testament  même. 


LE    SATYRICON  161 


çoii  de  bains  ;  un  portier  relégué  à  Baies  ;  un  intendant 
poursuivi  pour  ses  malversations;  le  jugement  tranchant 
les  démêlés  des  valets  de  chambre. 

A  ce  moment  entrent  des  danseurs  de  corde  :  un  bala- 
din insipide,  se  plantant  là  avec  une  échelle,  fit  grimper 
jusqu'au  haut  un  jeune  garçon  qui,  rendu  là,  se  mit  à 
danser  en  chantant,  à  traverser  des  cerceaux  en  flammes 
et  à  tenir  une  cruche  avec  ses  dents.  Trimalcion  était  seul 
à  admirer  ces  acrobates  et  déplorait  qu'un  tel  art  fût  aussi 
méconnu.  11  avouait  n'adorer  que  deux  choses  au  monde  : 
les  danseurs  de  corde  et  les  sonneurs  de  cors  ;  à  part  cela, 
tout  animal,  tout  bouffon  était  indigne  à  son  goût  d'une 
minute  d'attention.  «  J'avais  aussi  acheté  des  comédiens, 
dit-il,  mais  j'ai  fini  par  ne  leur  faire  jouer  que  des  atel- 
lanes  (1),  et  au  Grec  qui  les  accompagnait  sur  sa  flûte, 
j'ai  prescrit  de  n'avoir  à  jouer  désormais  que  nos  airs 
latins.  » 


LIV.    ou    TRIMALCION    EST   PUNI    DE    SA   PASSION 
POUR   LES   ACROBATES 

Au  beau  milieu  de  son  discours,  le  petit  acrobate  dégrin- 
gole sur  lui.  La  valetaille  s'exclame,  les  convives  égale- 
ment :  non  par  pitié  pour  un  être  aussi  puant,  qu'ils  auraient 
vu  avec  plaisir  se  rompre  le  cou,  mais  par  crainte  de  voir 
finir  tristement  la  fête  et  d'être  obligés  de  pleurer  aux 
funérailles   d'un   indifférent. 

Trimalcion  poussant  de  grands  cris  et  se  penchant  sur 

(1)  Les  atellanes,  pièces  généralement  gaies  mais  convenables 
à  l'origine,  étaient  devenues  des  spectacles  obscènes,  Trimalcion, 
par  ostentation,  a  voulu  avoir  sa  troupe  à  lui,  mais  s'est  vite  lassé 
des  pièces  sérieuses  et  de  la  musique  savante. 


162  l"(EUVRE    de    PÉTRONE 

son  bras  comme  s'il  eût  été  gravement  atteint,  les  méde- 
cins s'empressent  ;  au  premier  rang,  Fortunata,  les  che- 
veux épars,  un  cordial  à  la  main,  proclamait  sa  douleur 
et  son  infortune.  Quant  au  petit  maladroit,  il  se  traînait 
à  nos  pieds  en  implorant  son  pardon. 

Je  craignais  véhémentement  que  toutes  ces  prières 
ne  fussent  encore  le  prélude  de  quelque  catastrophe  ridi- 
cule ;  car  je  n'avais  pas  encore  oublié  l'afTaire  du  cuisi- 
nier qui  avait  négligé  de  vider  son  porc.  Je  me  mis  donc 
à  regarder  tout  autour  de  moi  si  quelque  machine  allait 
sortir  des  murs.  Précisément,  je  fus  surpris  alors  de  voir 
châtier  un  des  esclaves,  simplement  pour  avoir  bandé 
le  bras  malade  avec  de  la  laine  blanche  au  lieu  de  laine 
écarlate  !  La  confirmation  de  mes  soupçons  ne  se  lit  du 
reste  guère  attendre  :  au  lieu  de  la  peine  attendue,  survint 
un  arrêt  de  Trimalcion  affranchissant  l'enfant  pour  qu'il 
ne  fût  pas  dit  qu'un  homme  de  son  importance  avait  été 
mis  à  mal  par  un  esclave. 


LV.    ou    TRIMALCION    SE    REVELE    POETE    ET    LETTRE 

Nous  opinâmes  du  bonnet,  et  ce  fut  là  l'occasion  de 
bavardages  sans  fin  sur  l'instabilité  des  choses  humaines  : 
«  C'est  vrai,  dit  Trimalcion,  et  il  ne  faut  pas  que  cet  inci- 
dent passe  sans  laisser  de  traces.  Aussitôt  il  demande 
ses  tablettes,  et  sans  trop  se  torturer  la  cervelle,  voici  ce 
qu'il   récite    : 

Ce  qu'on  n'alteud  pas,  c'est  précisément  ce  qui  vient  à  !a  traverse  ; 
Au-dessus  de  nous,  c'est  la  Fortune  qui  règle  tout. 
Dune,  esclave,  verse  le  falerne... 

Cette  épigramme  amena  la  conversation  sur  les  poètes 
et  depuis  longtemps  ou  s'accordait  à  donner  la  palme  à 


LE    SATYRICON  163 


Marsus  le  Thrace  (1)  quand,  s'adressant  à  Agamemnon, 
Trimalcion  demanda  :  «  Dis-moi,  je  te  prie,  cher  maître, 
quelle  différence  tu  trouves  entre  Cicéron  et  Publilius  (2), 
Quant  à  moi,  si  le  premier  me  paraît  plus  éloquent,  l'autre 
me  semble  plus  moral.  Que  peut-on  trouver,  par  exemple, 
de  supérieur  à  ces  vers  ('^>)  : 


C'est  le  luxe  dévorant  qui  snpe  les  marailles  de  Mars. 

Renfermé  dans  ton  palais,  le  paon  est  nourri 

Que  revêt  d'or  un  plumage  tiigarré  comme  un  tapis  de  Perse  ; 

Pour  toi  la  poule  de  Numidie,  pour  toi  le  chapon  ; 

La  cigogne  aus>i,  charmante  hôtesse  voyajeuse  (1), 

Fidèle  aux  siens,  hante  sar  pattes,  au  bec  en  castagnelles, 

Oiseau  qu'exile  l'hiver,  héraut  des  tiédeurs  printanières, 

Maintenant  trouve  un  nid  dans  le  chaudron  du  viveur. 

Pourquoi  la  perle  qui  te  coûte  si  cher,  le  pendant  de  trois  perles  indiennes  •? 

Sans  doute  pour  que  la  matrone,  parée  de  ces  phalères  aux  perles  marines 

Indomptée,  aille  mellre  le  pied  dans  une  couche  étrangère  ? 

Pourquoi,  cristal  précieux,  l'émeraude  est-elle  verte, 

Pourquoi  convoiter  le  rubis  carthaginois  et  ses  feux  de  pierre, 

Sinon  pour  que,  parmi  les  diamants,  ce  soit  la  probité  qu'on  voie  briller  (5)  ? 

Est-il  permis  qu'une  épouse  vêtue  d'un  tissu  léger  comme  le  vent 

S'offre  en  spectacle,  nue,  dans  nn  nuage  de  gaze  (6)  ? 

(1)  On  ne  sait  si  ce  Marsus  est  l'auteur  d'un  poème  sur  les  Ama- 
zones mentionné  par  Martial.  Il  s'agit  plutôt  de  quelque  méchant 
poète  contemporain  qu'avec  son  mauvais  goût  infaillible  Trimalcion 
met   au.  pinacle.   D'autres  lisent  Mopsus. 

(2)  Publilius  Syrus,  auteur  de  mimes  dont  César  faisait  le  plus 
grand  cas,  n'était  guère  apprécié  par  Cicéron.  Ce  parallèle  entre 
le  grand  orateur  et  uir  poète  comique  est  du  reste  absurde. 

(3)  Comme  nous  ne  possédons  que  trois  vers  de  Publilius  Syrus» 
il  nous  est  impossible  de  savoir  si  ce  morceau  est  une  citation,  une 
imitation  ou,  peut-être,  une  parodie. 

(4)  Ce  n'est  qu'à  partir  du  règne  d'Auguste  que  l'on  s'avisa  de 
manger  des  cigognes,  gibier  du  reste  détestable,  et  dont  la  rareté 
faisait  tout  le  prix. 

(5)  P.  Syrus  avait  dit  :  La  probité  est  un  diamant. 

(6)  Varron  appelle  ces  habits  des  robes  de  verre.  Saint  Jérôme 
veut  que  les  habits  garantissent  la  femme  du  froid  et  ne  la  laissent 
pas  nue  en  la  couvrant. 


164  l'œuvre    de    PÉTRONE 


LVI.    UNE    LOTERIE    ETINCELANTE    D  ESPRIT 

Quelle  est,  ajouta-t-il,  après  les  belles-lettres,  la  pro- 
fession la  plus  malaisée  ?  Pour  ma  part,  je  trouve  que 
c'est  la  médecine  et  la  banque  :  le  médecin  sait  ce  que 
nous  autres,  pauvres  créatures  hum.aines,  avons  dans  le 
ventre  et  à  quelle  heure  la  fièvre  va  venir.  Au  reste,  je 
déteste  tous  ces  docteurs  parce  qu'ils  m'ordonnent  par 
trop  souvent  de  l'extrait  d'anis.  Quant  au  banquier,  dans 
l'argent  il  sait  découvrir  le  cuivrf . 

Il  y  a  deux  sortes  de  bêtes  très  laborieuses,  les  bœufs 
et  les  brebis  :  aux  uns  nous  sommes  redevables  du  pain 
que  nous  mangeons,  aux  autres  de  la  laine  dont  nous 
nous  parons.  Et,  cependant,  ô  noire  ingratitude,  vous 
qui  portez  une  tunique,  vous  mangez  du  gigot.  Et  les 
abeilles  ?  Je  les  tiens  pour  bêtes  divines  à  cause  du  miel 
qu'elles  fabriquent,  bien  qu'on  prétende  que  c'est  Jupi- 
ter qui  le  leur  fournit  ;  mais  elles  piquent  dur,  attendu 
que  dans  ce  qui  est  le  plus  doux  on  trouvera  toujours 
quelque  chose  d'amer. 

Il  s'en  prenait  déjà  aux  philosophes,  quand  on  fit  circuler 
à  la  ronde  un  vase  avec  des  billets  de  loterie  (1). 
Un  esclave  préposé  à  cet  office  lisait  les  lots  échus  à 
chacun  :  «  Argent,  cause  de  tous  les  crimes  !  »  Et  l'on  apporte 
un  jambon  avec  un  huilier  dessus.  «  Cravate  !  «  et  on  ap- 
porte une  corde  de  potence.  «  Absinthe  et  outrages  !  »  Et 
on  apporte  des  fraises  sauvages,  un  croc  et  une  pomme. 

(1)  Les  Romains  étaient  grands  amateurs  de  loteries.  Dans  les 
festins,  c'était  une  occasion  pour  l'amphitryon  de  faire  des  cadeaux 
à  ses  invités.  Les  billets  portaient  souvent  des  devises  bizarres  ou 
ridicules   destinées   à   égayer  l'assistance. 


LE    SATVRICON  16[ 


La  devise  :  «  Poireaux  et  pêches  »  valut  à  son  détenteur 
un  fouet  et  un  couteau.  Passereaux  et  chasse-mouches 
rapporta  des  raisins  secs  et  du  miel  attique.  Pour  Robe 
de  festin  et  robe  de  ville,  un  autre  reçut  un  gâteau  et  des 
tablettes,  un  autre  un  lièvre  et  une  pantoufle  pour  le  billet 
l)ortant  Canal  et  mesure  d'un  pied.  Pour  Marine  et  lettre 
on  apporta  un  rat  d'eau  lié  avec  une  grenouille  et  un  paquet 
de  poirée.  Nous  rîmes  longtemps  de  ces  plaisanteries  et 
de  bien  d'autres  que  j'oublie  (1). 


LVII.    ou    ASCYLTE    SE    FAIT    AGONIR 

Cependant  Ascylte  commençait  à  se  tenir  très  mal. 
Sans  se  gêner,  les  mains  levées  au  ciel,  il  se  moquait  de 
ces  calembredaines,  tout  en  riant  aux  larmes.  Son  atti- 
tude indigna  un  des  affranchis  de  Trimalcion,  celui-là 
même  qui  était  à  la  place  au-dessus  de  moi. 

«  Qu'as-tu  à  rire,  lui  cria-t-il,  triple  brute  ?  Est-ce 
que  tous  ces  raffinements  ne  sont  pas  à  ton  goût  ?  Tu 
es  sans  doute  plus  heureux  que  m.on  maître  et  quand  tu 
soupes  seul  tu  m.anges  m.ieux  ?  Que  les  dieux  protecteurs 
de  ce  foyer  m.e  soient  en  aide,  si  je  m.e  trouvais  à  côté  de 
cet  imbécile,  il  y  a  beau  temps  qu'il  serait  muselé.  Un 
fameux  produit,  pour  se  payer  la  tête  des  autres  !  Sans 
doute  quelque  vague  noctambule  sans  feu  ni  lieu,  et  qui 
ne  vaut  pas  même  l'eau  qu'il  pisse  !  Et  si,  à  la  fin,  je  le 
compissais  en  cercle,  il  ne  saurait  plus  où  se  fourrer.  Par 

(1)  Il  y  avait  un  rapport  entre  les  mots  écrits  sur  le  billet  et  l'objet 
correspondant,  généralement  en  vertu  d'un  calembour  dont  le  sens 
nous  échappe  souvent.  Nous  renonçons  à  expliquer  ces  jeux  de  mots 
insipides   et   obscurs. 


166  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Hercule  !  il  en  faut  beaucoup  pour  ni'échaulTer  les  oreilles, 
mais  plus  ou  est  bon  garçon,  plus  on  vous  monte  sur  le 
dos...  Il  rit  :  qu'est-ce  qu'il  a  donc  à  rire  comme  ça  ?  Crois- 
tu  que  le  fœtus  a  le  choix  de  son  père  ?  D'après  ta  robe, 
tu  dois  être  chevalier  romain.  C'est  ce  qui  te  rend  si  fier. 
Eh  bien,  moi,  je  suis  fils  de  roi.  Pourquoi,  alors,  j'ai  été 
esclave  ?  Parce  que  ça  m'a  plu  de  me  mettre  moi-même 
en  esclavage  :  j'aime  mieux  être  un  citoyen  romain  qu'un 
roi  tributaire.  Et,  aujourd'hui,  j'espère  bien  vivre  de  telle 
sorte  que  personne  n'ait  le  droit  de  se  ficher  de  m.oi.  Je 
suis  un  homme  parmi  les  hommes  et  je  marche  dans  la 
vie  à  visage  découvert  :  je  ne  dois  pas  un  sou  à  qui  que 
ce  soit  ;  je  n'ai  jamais  reçu  une  assignation  ;  personne,  sur 
le  forum,  ne  m'a  dit  :  «  Paye  tes  dettes.  »  J'ai  acheté 
quelques  lopins  de  terre  et  mis  en  réserve  quelques  petits 
lingots  ;  je  nourris  vingt  bouches  sans  compter  mon  chien. 
J'ai  racheté  ma  concubine  pour  que  son  maître  n'ait  plus 
le  droit  de  s'en  servir  comme  de  torchon  :  ça  m'a  coûté 
mille  deniers.  On  m'a  fait  sévir  sans  me  demander  un  sou, 
et  j'espère  bien  mourir  tel  que,  mort,  je  ne  rougisse  pas 
de  moi. 

«  INIais  toi,  tu  es  dans  une  telle  dèche  que  tu  n'oses  même 
pas  regarder  derrière  toi.  Au  lieu  de  chercher  des  poux 
aux  autres,  occupe-toi  donc  un  peu  c'e  tes  punaises. 

«  Il  n'y  a  qu'à  toi  que  nous  paraissons  ridicules.  Voilà 
Agamemnon,  ton  maître,  un  homme  d'âge  :  eh  bien  !  il 
se  plaît  avec  nous.  Toi,  si  on  te  tirait  le  nez  il  en  sorti- 
rait du  lait,  et  tu  n'es  pas  encore  fichu  d'ouvrir  la  bouche. 
Petit  rien  du  tout  !  Tu  me  fais  l'effet  d'une  savate  mouil- 
lée :  elle  a  l'air  souple,  mais  n'en  vaut  pas  mieux.  Tu  dis 
que  tu  es  plus  riche  ?...  Alors  dîne  deux  fois,  soupe  deux 
fois.  ]\Ioi  je  tiens  plus  à  ma  conscience  qu'à  la  richesse  : 
personne  m'a-t-il  réclamé  deux  fois  son  argent  ? 


LE    SATYRICOX  167 


«  J"ai  servi  quarante  ans,  c'est  entendu,  mais  dans  quelles 
conditions  ?  Personne  n'aurait  pu  dire  si  J'étais  esclave 
ou  libre.  Quand  je  suis  arrivé  dans  cette  colonie  je  n'étais 
encore  qu'un  enfant  bouclé  :  dans  ce  tenips-Ià,  la  basi- 
lique n'existait  pas  encore.  J'ai  fait  mon  possible  pour 
satisfaire  mon  maître.  C'était  un  horo.me  puissant  et  consi- 
dérable dont  le  petit  doigt  valait  pius  que  tout  ce  que  tu 
peux  valoir.  Il  ne  manquait  pas  dans  la  maison  de  gens 
pour  me  faire  pièce  de-ci  de-là  ;  mais,  et  mon  bon  génie 
en  soit  loué,  j'ai  surnagé.  Et  ce  n'est  pas  une  petite  affaire  ; 
il  n'est  pas  malin  de  naître  libre  ;  il  est  moins  facile  de  le 
devenir.  Et  maintenant  te  voilà  bouche  bée,  comme  le 
bouc  devant  Mercure.  » 


LVIII.  ou  C  EST  AU  TOUR  DE  GITON  DE  SE  FAIRE  CONSPUER 

Sur  ce  beau  discours,  Giton,  placé  un  peu  plus  bas, 
laissa  fuser  en  éclats  scandaleux  un  fou  rire  trop  long- 
temps comprimé.  Du  coup,  il  détourna  sur  lui  toute  la 
colère  de  l'ennemi  :  «  Et  toi  aussi  tu  ris,  sale  petite  pie 
huppée  ?  Quelles  saturnales  !  Sommes-nous  donc  déjà 
en  décembre  ?  Quand  donc  as-tu  payé  la  taxe  des  affrî^n- 
chis  ?  Voyez  un  peu  ce  gibier  de  potence  !  Va  à  tous  les 
diables,  viande  à  corbeau,  toi  et  ton  grand  dadais  de  maître 
qui  ne  sait  p?s  te  faire  taire.  Que  me  passe  le  goût  du  pain 
si  je  ne  t'épargne  pas  par  égard  pour  notre  hôte,  mon  vieux 
camarade  :  autrement  il  y  a  beau  temps  que.  je  t'aurais 
sorti.  Nous  serions  tous  heureux  et  tranquilles  ici,  sans 
ton  maître,  ce  réchappé  de  lupanar,  qui  te  laisse  faire. 
Rien  d'étonnant  :  Tel  maître,  tel  valet.  Tiens,  j'ai  peine 
à  me  retenir.  Tu  sais  que  j'ai  la  tête  un  peu  chaude  et  quand 
je  suis  parti  je  ne  reconnaîtrais  pas  ma  propre  mère  ! 


168  l'œuvre    de    PÉTRONE 

C'est  bien  :  je  te  retrouverai,  morveux,  fumier  !  Je  veux 
perdre  jusqu'à  mon  dernier  sou  si  je  ne  force  ton  maître 
à  se  fourrer  dans  un  trou  de  souris.  Et  je  ne  t'oublierai  pas, 
je  te  le  promets.  Tu  pourras  alors  appeler  à  ton  secours 
le  grand  Jupiter  :  j'aurai  le  plaisir  d'allonger  ta  sale  tignasse, 
et  ton  maître,  lui  aussi,  ce  rien  du  tout,  je  me  le  mettrai 
bien  un  jour  sous  la  patte.  Ou  je  ne  me  connais  pas,  ou 
je  te  ferai  passer  l'envie  de  rire,  quand  bien  même  tu 
aurais  la  barbe  en  or.  J'attirerai  la  colère  de  Sagana,  la 
sorcière,  et  sur  toi  et  sur  le  malotru  qui  s'est  chargé  de 
ton  éducation.  Je  n'ai  pas  appris,  moi,  la  géométrie,  la 
critique,  et  toutes  vos  foutaises,  mais  je  possède  tout  de 
même  le  style  lapidaire  et  je  sais  faire  la  division  en  cent 
parties  suivant  le  m,étal,  le  poids  et  la  somme. 

«  Pour  en  finir,  si  tu  veux,  nous  allons  faire,  toi  et  moi, 
une  gageure  :  je  te  laisse  le  choix  du  sujet.  11  faut  que  je 
te  montre  que  ton  père  a  perdu  son  argent,  bien  qu'il 
t'ait  fait  apprendre  la  rhétorique.  Dis-moi  quel  est  celui 
de  nous  qui  vient  lentement  et  qui  va  loin  ?  Paye-moi  : 
je  te  le  dirai.  Qui  de  nous  court  et  pourtant  ne  change  pas 
de  place  ?  Qui  grandit  et  devient  tout  petit  ?  Tu  t'agites, 
tu  restes  bouche  bée,  tu  te  démènes  comme  une  souris 
dans  un  pot  de  chambre.  Eh  bien,  ou  ferme  ta  gueule,  ou 
laisse  tranquille  qui  se  trouve  plus  fort  que  toi  et  ignore 
même  si  tu  es  au  monde.  Est-ce  que  tu  crois  m 'épater 
avec  ces  bagues  couleur  de  buis  que  tu  as  sans  doute  volées 
à  ta  maîtresse  ?  Que  Mercure  au  pied  rapide  nous  soit 
propice  !  Allons  ensemble  au  forum,  et  empruntons  de 
l'argent.  Tu  verras  si  cet  anneau  de  fer  que  je  porte  a 
du  crédit  (1).  Ah!  c'est  du  joli;  te  voilà  confus  comme 

(1)  L'anneau  de  fer  indique  un  esclave  ou  un  afîranclii.  Il  est  ques- 
tion ici  d'un  de  ces  anneaux  qui  servaient  de  sceau.  Nous  dirions 
aujourd'hui  :  Tu  verras  ce  que  vaut  ma  signature. 


LE    SATYRICON  169 


un  renard  mouillé.  Puissé-je  gagner  tant  d'argent  et  faire 
une  si  belle  fm  que  le  peuple  bénisse  ma  mémoire,  aussi 
vrai  que  je  te  poursuivrai  partout  jusqu'à  ce  que  je  t'aie 
fait  pendre  par  le  tribunal. 

«  C'est  aussi  un  joli  coco,  celui  qui  t'a  dressé!  Mufrius, 
mon  maître  (moi  aussi  j'ai  étudié!),  Mufrius  nous  disait  : 
«  Vous  avez  fini  votre  travail  ?  Alors,  à  la  maison,  tout 
droit,  sans  muser,  sans  insulter  les  grandes  personnes, 
sans  compter  les  échoppes.  Autrement  on  ne  devient 
jamais  bon  à  rien.  »  Pour  moi  je  rends  grâces  aux  dieux 
d'être  devenu  ce  que  tu  vois.  » 

LIX.  ENTRÉE  DES  HOMÉRISTES  ET  SUPRÊME  EXPLOIT  d'aJAX 

Ascylte  commençait  à  répondre  à  ces  injures,  mais 
Trimalcion,  charmé  de  l'éloquence  de  son  ancien  compa- 
gnon d'esclavage  :  «  Laissez-là  vos  disputes,  dit-il,  et 
jouissons  de  la  vie.  Toi,  Herméros,  épargne  ce  jeune  homme. 
Il  a  encore  le  sang  un  peu  bouillant  :  sois  le  plus  raisonnable. 
En  pareille  occurrence,  le  vrai  vainqueur  est  celui  qui 
laisse  la  victoire  à  l'autre.  Toi-même,  quand  tu  n'étais 
qu'un  jeune  coq,  cocorico  !  tu  n'étais  guère  d'humeur 
plus  commode.  Soyons  donc,  cela  vaut  mieux,  parfaite- 
ment tranquilles  et  joyeux  en  attendant  les  homéristes  (1).  » 

Justement,  leur  troupe  faisait  son  entrée  en  frappant 
les  boucliers  de  la  lance.  Trimalcion  s'assied  sur  un  tabou- 
ret, et  tandis  que,  suivant  l'usage,  les  homéristes  dialo- 
guent en  grec,  lui,  fièrement,  lisait  à  haute  voix  la  tra- 
duction latine.  Mais  tout  à  coup,  il  fait  faire  silence  : 
«  Savez-vous,    dit-il,    quelle    histoire    ils    représentent  ? 

(1)  Les  homéristes  faisaient  profession  de  réciter,  de  clianter  et 
au  besoin  d'expliquer  les  vers  d'Homère. 


170  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Dioinède  et  (ianyinède  étaient  deux  frères  ;  ils  avaient 
pour  sœur  Hélène.  Agamemnon  l'enleva  et  lui  substitua 
une  biche  pour  être  immolée  à  Diane.  C'est  pourquoi 
Homère  raconte  la  lutte  des  Troyens  et  des  Parentins. 
Agamemnon,  victorieux,  donna  sa  fille  en  mariage  à  Achille, 
ce  dont  Ajax  perdit  la  raison,  comme  vous  le  verrez  tout 
à   l'heure   (1).  » 

11  parlait  encore  quand  les  homéristes  poussèrent  un 
grand  cri,  et  la  foule  des  esclaves  accourut  portant  sur 
un  immense  plateau  un  veau,  aiïublé  d'un  casque  (2). 
Ajax  les  poursuivait.  Tirant  son  épée  comme  un  fou,  il 
le  découpa  dans  tous  les  sens,  et  piquant  les  morceaux 
de  la  pointe  les  distribua  à  l'assemblée  ébahie. 


LX.   LE  PLAFOND   DESCEND   SUR  LES  CONVIVES  ET  LE  BUSTE 
DE    TRIMALCION    FAIT    LE   TOUR    DE    LA   SOCIÉTÉ 

Nous  n'eûmes  pas  longtemps  le  loisir  d'admirer  ces 
raffinements,  car,  subitement,  le  plafond  se  mit  à  cra- 
quer si  terriblement  que  toute  la  salle  trembla.  Affolé, 
je  me  lève,  craignant  que  quelque  danseur  de  corde  ne 
tombât  sur  mon  dos  du  plafond  ;  les  autres,  non  moins 
surpris,  lèvent  le  nez  pour  voir  ce  qui  allait  tomber  du 
ciel.  Soudain,  le  plafond  s'entr'ouvre  et  un  vaste  cercle 
se  détachant  de  l'immense  coupole  descend  sur  nous  tout 
chargé  d'or  et  de  vases  à  parfums  en  albâtre. 

On  nous  invite  à  les  prendre  pour  les  emporter.  Quand 
nous  baissons  les  yeux  vers  la   table,  nous  voyons  qu'en 

(1)  Nous  renonçons  à  relever  toutes  les  bévues  que  l'auteur  s'ap- 
plique à  mettre  dans  la  bouche  de  Trimalcion. 

(2)  C'est  le  cinquième  service. 


LE    SATYRICOX  171 


un  clin  d'oeil  un  plateau  chargé  de  gâteaux  avait  surgi, 
avec  au  milieu  un  Priape  (1),  vrai  chef-d'œuvre  de  pâtis- 
serie, qui  selon  l'usage  portait  dans  sa  robe  relevée  des 
fruits  de  toutes  sortes  et  des  raisins. 

Nous  tendions  déjà  des  mains  avides  vers  cette  machine 
cjuand  tout  à  coup  un  nouveau  changement  à  vue  vint 
réveiller  notre  gaîté.  Car  de  tous  ces  gâteaux  et  de  tous 
ces  fruits,  au  moindre  contact  jaillissaient  des  Ilots  de 
safran  qui  venaient  nous  inonder  de  vagues  odorantes 
en  nous  suffoquant  presque. 

Nous  figurant  que  cette  entrée  est  sacrée,  ayant  fait 
les  libations  suivant  le  rite,  tous  debout  nous  crions  : 
«  Le  ciel  protège  l'empereur,  père  de  la  patrie  (2).  » 

Après  cette  démonstration,  voyant  faire  main  basse 
sur  les  fruits,  nous  suivons  cet  exemple  et  nous  en  rem- 
plissons nos  serviettes  ;  moi,  tout  le  premier,  qui  me  char- 
geai consciencieusement,  pensant  ne  pouvoir  faire  moins 
pour  mon  cher  Giton.  Cependant,  trois  esclaves  revêtus 
de  tuniques  blanches  firent  leur  entrée  ;  deux  d'entre  eux 
posèrent  sur  la  table  des  dieux  lares  à  bulle  d'or  ;  le  troi- 
sième, portant  à  la  ronde  une  coupe  de  vin,  s'écriait  :  «  Que 
les  dieux  nous  soient  propices.  »  Ils  déclaraient  se  nommer  : 
l'un  Cerdon,  l'autre  Félicion,  le  troisième  Lucérion  (3). 
On  fit  ensuite  circuler  le  buste  très  ressemblant  de  Tri- 


(1)  Priape,  dieu  des  jardins,  était  tout  indiqué  pour  présider 
au  dessert.  Martial  parle  aussi  (livre  XIV)  de  ces  Priapes  en  pâte 
cuite,  qui  portaient  des  fruits  dans  leur  robe.  Nous  sommes  ici  au 
sixième    service. 

(2)  La  méprise  s'explique  :  dans  les  fêtes  religieuses  on  aspergeait 
en  effet  l'assistance  avec  du  safran. 

(3)  Ce  sont  trois  divinités  :  Cerdon,  dieu  du  lucre  (y.iç^oo;,  gains) 
Felicion,  dieu  du  bonheur  (Jelix,  heureux)  ;  Lucron,  dieu  du  gain 
(lucrum,  gain). 


172  l'œuvre    de    PÉTRONE 

malcion.  Comme  lout  le  monde  le  baisait,  nous  n'osâmes 
nous    en    dispenser. 

LXI.  ou  NICERON,  AMI  DE  TRIMALCION,  RACONTE  SES  AMOURS 

Ensuite,  tout  le  monde  s'étant  souhaité  bonne  santé 
de  corps,  bonne  santé  d'esprit,  Trimalcion  entreprend 
son  ami  Niceron  :  «  Dans  le  temps  tu  étais  un  vrai  boute- 
en-train.  Je  me  demande  pourquoi  aujourd'hui  tu  ne  dis 
rien,  pas  même  tout  bas  ?  Voyons,  pour  me  faire  plaisir, 
raconte-nous  quelque  chose  qui  te  soit  réellement  arrivé.  » 

Niceron,  flatté  de  cette  attention  amicale,  commença 
en  ces  termes  :  «  Que  je  renonce  pour  jamais  aux  faveurs 
de  la  fortune  s'il  n'est  pas  vrai  que  toujours  je  frémis 
d'une  joie  sincère  quand  je  te  vois  tel  que  tu  es  mainte- 
nant. C'est  pourquoi  réjouissons-nous  sans  arrière-pensée 
quoique  je  craigne  tous  ces  hommes  de  science  qui  vont 
peut-être  se  moquer  de  moi.  A  leur  aise  ;  je  parlerai  quand 
même.  Ceux  qui  rient  ne  me  font  pas  tort  d'un  sou.  Mieux 
vaut  faire  rire  que  prêter  à  rire.  » 

Ayant  ainsi  parlé... 

Voici  l'histoire  qu'il  nous  raconta  : 

'<  Je  n'étais  encore  qu'un  esclave  et  nous  habitions  dans 
une  ruelle  étroite,  là  où  est  maintenant  la  maison  de  Gaville. 
Là,  telle  était  sans  doute  la  volonté  des  dieux,  je  tombai 
amoureux  de  la  femme  de  Térence,  le  cabaretier.  Vous 
l'avez  tous  connue,  c'était  Mélisse  de  Tarente,  un  vrai 
déjeuner  de  baisers.  Mais,  par  Hercule,  ce  n'était  pas  cor- 
porellement  que  je  l'aimais,  ni  pour  la  bagatelle,  mais 
bien  plutôt  à  cause  de  son  excellente  nature.  Je  pouvais 


Pl.  V 


La   Matrone  dEphèse. 


I Sauvé,  inv.) 


LE    SATYRICON  173 


lui  demander  ce  que  je  voulais  :  elle  ne  savait  pas  refuser. 
Si  j'avais  gagné  un  as,  un  demi-as,  je  les  lui  confiais,  et 
jamais  elle  ne  m'a  trompé.  Son  mari  s'en  fut  mourir  à 
la  campagne.  Dès  que  je  l'appris,  je  fis  des  pieds  et  des 
mains  pour  la  rejoindre  :  c'est  dans  les  circonstances  cri- 
tiques qu'on  connaît  ses  amis. 


LXII.    ou    L  ON    ECOUTE    UNE    HORRIFIQUE    HISTOIRE 
DE    LOUP-GAROU 

«  Justement,  mon  m.aître  était  allé  à  Capoue  pour  se 
défaire  de  nippes  encore  assez  bonnes.  Profitant  de  l'occa- 
sion, je  propose  à  notre  hôte  de  m'accompagner  jusqu'à 
cinq  milles  d'ici.  C'était  un  soldat,  brave  comme  l'enfer. 

«  Nous  nous  mettons  en  branle  au  chant  du  coq.  La  lune 
brillait  :  on  y  voyait  comme  à  midi.  Nous  tombons  au 
milieux  des  tombeaux.  Alors  voilà  mon  homme  qui  se 
met  à  conjurer  les  astres.  Je  m'assieds  en  fredonnant  et 
je  m'amuse  à  compter  les  étoiles.  Mais  quand  je  me  retourne 
vers  mon  compagnon,  je  le  vois  qui  se  déshabille  et  pose 
tous  ses  vêtements  sur  le  bord  de  la  route.  J'en  reste  plus 
mort  que  vif,  immobile  comme  un  cadavre.  Mais  lui  tourne 
autour  de  ses  habits  en  pissant  et  aussitôt  le  voilà  changé 
en   loup. 

«  Ne  croyez  pas  que  je  plaisante  :  je  ne  voudrais  pas  pour 
tout  l'or  du  m.onde.  Mais  voyons,  où  en  étais-je  donc  ?  Ah  ! 
Devenu  loup  il  se  mit  à  hurler  et  s'enfuit  dans  les  bois. 
D'abord  je  ne  savais  même  plus  où  j'étais.  Ensuite  je 
voulus  aller  prendre  ses  habits  :  ils  étaient  changés  en 
pierre.  Qui  était  mort  de  peur?  C'était  moi.  Pourtant, 
je  mis  l'épée  à  la  main  et  de  toutes  mes  forces  je  me  mis 

12 


174  I.'CEUVRE    DE    PÉTRONE 

à  pourfendre  les  ombres.  Je  linis  par  arriver  ainsi  à  la 
maison  de  mon  amie.  En  franchissant  le  seuil,  je  tombai 
presque  mort  :  la  sueur  me  coulait  sur  le  visage  ;  mes 
yeux  étaient  morts  :  on  crul  que  je  n'en  reviendrais  pas. 

«  Ma  chère  Mélisse  était  toute  surprise  de  me  V(jir  arriver 
si  tard  :  «  Si  tu  étais  venu  un  peu  plus  tôt,  me  dil-elle, 
tu  nous  aurais  donné  un  coup  de  main  :  un  loup  a  pénétré 
dans  la  ferme  et  a  massacré  tous  nos  moutons.  C'était 
une  véritable  boucherie.  Il  nous  a  échappé,  mais  il  ne 
doit  pas  rire  :  notre  valet  lui  a  passé  sa  lance  à  travers 
le  cou.  »  A  cette  nouvelle,  j'ouvris  de  grands  yeux.  Mais, 
le  soleil  levé,  je  m'enfuis  bien  vite  à  la  maison,  comme  un 
marchand    dévalisé. 

«  En  arrivant  au  lieu  où  j'avais  laissé  les  vêtements, 
je  ne  vis  plus  rien  que  des  taches  de  sang.  A  la  maison, 
je  trouvai  mon  soldat  au  lit,  saignant  comme  un  bœuf, 
avec  un  médecin  qui  lui  pansait  le  cou. 

«  Je  compris  que  j'avais  eu  affaire  à  un  loup-garou  et, 
depuis,  je  n'aurais  voulu  pour  rien  au  monde  manger  un 
morceau  de  pain  avec  lui.  Que  les  incrédules  en  pensent 
ce  qu'ils  voudront.  Quant  à  moi,  si  je  mens,  je  veux  que 
vos  génies  me  punissent,  ^i 


LXIII.  ou  TRIMALCION  NARRE  IPHIS  VOLE  PAR  LES  SOR- 
CIÈRES, LES  EXPLOITS  DU  BRAVE  CAPPADOCIEN  ET  SA 
MORT    DÉPLORABLE. 

Son  récit  nous  avait  saisis  :  «  Nous  te  croyons,  dit  Tri- 
malcion,  et  pour  ma  part  ton  récit  m'a  tellement  frappé 
que  mes  cheveux  se  dressent  d'horreur  :  car  je  sais  Nicé- 
ron  incapable  de  raconter  des  bêtises.  On  peut  se  Eer  à 


LE    SATYRrCON  175 


lui  et  il  ne  parle  pas  à  tort  et  à  travers.  Du  reste,  j'ai  de 
mon  côté  une  histoire  terrible  à  vous  raconter.  C'est  une 
affaire  aussi  peu  croyable  qu'un  âne  sur  un  toit. 

«  Du  temps  où  j'avais  encore  de  longs  cheveux  (car  dès 
mon  enfance  j'ai  vécu  adonné  au  plaisir),  Iphis,  qui  fai- 
sait mes  déUces,  vint  à  mourir.  Par  Hercule,  c'était  une 
vraie  perle,  tout  ce  qu'il  y  a  d'élégant,  et  parfait  en  tous 
points.  Tandis  que  sa  pauvre  mère  se  lamentait  et  que 
nous  étions  tous  plongés  dans  la  tristesse,  tout  à  coup 
les  sorcières  commencèrent  un  tel  sabbat  qu'on  aurait 
cru  un  chien  poursuivant  un  lièvre. 

«  Il  y  avait  alors  chez  nous  un  Cappadoci^n,  grand,  d'un 
courage  à  toute  épreuve  et  que  Jupiter,  avec  son  tonnerre,, 
n'eût  pas  fait  reculer.  Sans  hésiter,  tirant  son  épée,  il 
franchit  le  seuil,  non  sans  avoir  enroulé  avec  soin  son  man- 
teau à  son  bras  gauche.  Il  en  traverse  une  à  l'endroit  que 
voici  (le  ciel  me  garde  d'un  tel  accident).  Nous  entendîmes 
un  gémissement,  mais,  à  vrai  dire,  nous  ne  vîmes  personne. 

«  Notre  brave  se  jette  aussitôt  au  travers  de  son  lit  :  ; 
il  avait  le  corps  couvert  de  taches  livides,  comme  s'il  eût 
été  battu  de  verges  :  la  mauvaise  main  l'avait  touché!" 
Nous  fermons  la  porte  et  nous  revenons  veiller  le  mort,, 
mais  quand  la  mère  veut  embrasser  le  corps  de  son  fils, 
elle  ne  trouve  qu'un  mannequin  bourré  de  paille  :  plus 
de  cœur,  plus  d'intestins,  plus  rien  !  Les  sorcières  avaient 
volé  l'enfant  en  le  remplaçant  par  ce  sac  de  paille.  Après 
cela,  il  faudra  bien  que  vous  croyiez  qu'il  existe  des  femmes 
versées  dans  la  magie  qui,  la  nuit,  mettent  tout  sens  des- 
sus dessous.  Quant  à  notre  Cappadocien,  après  cet  acte 
de  courage,  il  ne  recouvra  jamais  sa  couleur  naturelle;. 
bien  plus,  peu  après,  il  mourat  frénétique.    » 


176  l'œuvre    de    PÉTRONE 


LXIV.    OU    LA    FETE    S  ANIME    :    BATAILLE    DE    CHIENS  ; 
LUSTRE    BRISÉ  ;    TRLMALCION     JOUE    AU    CHEVAL 

Saisis  d'étonncment,  mais  cependant  convaincus,  nous 
embrassons  la  table  (1)  j^our  tromper  le  sort  et  nous  con- 
jurons les  sorcières  de  rester  chez  elles  pendant  que  nous 
rentrerons  chez  nous. 

Je  voyais  déjà  les  lanternes  doubles  et  toute  la  salle  qui 
tournait  quand  Trimalcion  dit  à  Plocame  :  «  En  vérité, 
tu  ne  racontes  rien.  Tu  ne  fais  rien  pour  nous  amuser,  toi 
qui  étais  si  agréable  en  société,  qui  chantais  si  gentiment 
et  qui  déclamais  des  dialogues  charmants.  Hélas  !  hélas  ! 
nos  beaux  jours  s'en  sont  allés. 

«  Il  faut  bien,  répondit  l'autre,  que  je  commence  à 
dételer,  maintenant  que  me  voilà  goutteux.  Autrefois, 
quand  j'étais  jeune,  je  chantais  à  devenir  poitrinaire.  Et 
la  danse!  Et  les  dialogues!  et  les  tours  de  passe-passe. 
Je  n'avais  pas  mon  pareil,  si  ce  n'est  Apellète  (2).  «  Là- 
dessus,  mettant  la  main  devant  sa  bouche,  il  nous  gratifia 
d'un  sifilement  épouvantable,  qu'il  nous  donna  pour  une 
imitation  des  Grecs. 

Trimalcion,  après  s'être  à  son  tour  essayé  à  une  imita- 
tion des  joueurs  de  flûte,  se  retourna  vers  son  chéri  qu'il 
appelait  Crésus.  C'était  un  enfant  chassieux,  aux  dents 
affreuses.  11  s'amusait  à  envelopper  d'un  ruban  vert  une 
petite  chienne  noire,  hideusement  .grasse,  et  ayant  posé 
sur  le  lit  un  pain  d'une  demi-livre,  il  en  gavait  conscien- 
cieusement la  pauvre  bête  qui  n'en  pouvait  plus.  Ce  qui 

(1)  Coutume  superstitieuse  dont  Pétrone  se  moque. 

(2)  Apellète  était  un  tragédien,  célèbre  par  sa  très  belle  voix, 
qui  vivait  au  temps  de  Caligula.  (V.  Suétone,  Vie  de  Caligula,  ch.  33.) 


LE    SATYRICON  177 


donna  l'idée  à  Trimalcion  de  faire  venir  Scylax,  gardien  de 
sa  maison  et  de  sa  famille. 

Aussitôt  on  introduit  un  chien  énorme,  solidement 
enchaîné.  D'un  coup  de  pied  le  portier  Jui  ordonne  de  se 
coucher,  et  il  s'étend  devant  la  table.  Trimalcion  lui  jette 
du  pain  blanc  en  disant  :  «  Personne  dans  cette  maison 
ne  m'aime  plus  que  celui-là.  » 

Le  mignon,  jaloux  des  éloges  accordés  à  Scylax,  pose 
sa  chienne  à  terre  et  la  pousse  à  la  lutte.  Scylax,  confor- 
mément aux  mœurs  de  la  race  canine,  commence  par  rem- 
plir la  salle  d'aboiements  épouvantables,  puis  se  jette 
sur  la  Perle,  qu'il  faillit  mettre  en  pièces. 

Mais  cette  bagarre  ne  fut  qu'un  prélude  à  de  pires  esclan- 
dres, car,  un  lustre  tombant  sur  la  table,  brisa  le  cristal 
qui  s'y  trouvait,  et  couvrit  d'huile  bouillante  quelques-uns 
des   convives. 

Trimalcion,  pour  ne  pas  paraître  ému  de  la  casse, 
embrassa  son  bijou  et  lui  dit  de  monter  sur  son  dos.  L'autre 
ne  se  fait  pas  prier,  enfourche  sa  monture,  lui  frappe  les 
épaules  du  plat  de  la  main  et  s'écrie  en  éclatant  de  rire  : 
«  Eh  gourde  !  Combien  en  vois-tu  (1)  ?  » 

Trimalcion  se  prêta  quelque  temps  au  jeu,  puis  ordonna 
de  remplir  de  vin  un  grand  vase  et  de  le  partager  à  tous 
les  esclaves  qui  étaient  assis  à  nos  pieds,  avec  cette  recom- 
mandation :  «  S'il  y  en  a  un  qui  ne  veut  pas  boire,  jette- 
lui  le  vin  au  travers  de  la  face.  Dans  le  jour  les  affaires 
sérieuses  ;  maintenant  vive  la  joie  !  » 

(1)  Ce  jeu  est  une  variante  de  la  mourre  :  celui  des  deux  joueurs 
qui  est  à  cheval  sur  le  dos  de  l'autre  le  frappe  d'une  main  et  lève 
un  certain  nombre  de  doigts  de  l'autre  main.  Il  continue  à  frapper 
jusqu'à  ce  que  l'autre  ait  deviné  combien  de  doigts  il  a  levés. 


178  l'œuvre    de   PÉTRONE 


LXV.    ENTREE    DU    SEVIR    IIABINNAS    IVRE 

Après  ce  bel  arrêt  on  apporta  des  mattées  (1)  dont  le 
seul  souvenir,  vous  pouvez  me  croire,  me  soulève  encore 
le  cœur,  car  au  lieu  de  simples  grives  on  nous  servit  à  cha- 
cun une  poularde  bien  grasse  avec  des  œufs  d'oie  farcis. 
Trimalcion  insista  beaucoup  pour  que  "nous  y  goûtions, 
en  nous  assurant  qu'elles  avaient  été  désossées.  A  ce  mo- 
ment, un  licteur  frappa  à  la  porte  de  la  salle  et  un  convive 
.nouveau,  revêtu  d'une  robe  blanche  (2),  entra  dans  la 
salle  avec  un  nombreux  cortège. 

Intimidé  par  sou  air  de  majesté,  je  crus  que  c'était  le 
préteur  qui  entrait.  .J'essayai  donc  de  me  lever  et  j'avais 
déjà  les  pieds  nus  sur  le  carreau  (3)  quand  Agamemnon 
me  dit  en  souriant  de  mon  empressement  :  «  Tiens-toi 
donc,  imbécile.  C'est  le  sévir  Habinnas,  marbrier  de  son 
état,  et  connu  comme  un  spécialiste  de  talent  pour  les 
monuments  funèbres.  »  Rassuré  par  ces  paroles,  je  me 
recouchai  sur  le  coude,  contemplant  avec  admiration 
l'entrée  du  sévir. 

(1)  Il  y  avait  plusieurs  sortes  de  mattées,  mais  ce  plat  suppose 
toujoui's  un  hachis  d'aliments  délicats.  On  les  servait  immédiate- 
ment avant  le  dernier  service  ou  dessert. 

(2)  Les  Romains  étaient  ordinairement  vêtus  de  blanc.  Quand, 
sous  les  empereurs,  on  délaissa  la  toge  pour  porter  des  habits  de  cou- 
leur, les  magistrats  de  province  la  consci"\'èrent  :  le  blanc  chez  les 
Romains  était  donc  habille,  cérémonieux,  officiel,  —  comme  le  noir 
à   notre   époque. 

(3)  On  devait  se  lever  quand  entraient  les  premiers  magistrats 
du  pays  —  et  surtout  le  préteur  —  pour  leur  rendre  hommage. 
Comme  avant  de  se  mettre  à  table  on  remplaçait  ses  chaussures 
par  des  mules  qu'on  laissait  au  bas  du  lit,  quand  on  se  levait  brus- 
quement, on  mettait  les  pieds  nus  sur  le  carreau,  comme  le  fait  ici 
Encolpe. 


LE    SATYRICON  179 


Déjà  ivre,  la  main  posée  sur  l'épaule  de  sa  femme,  le 
front  orné  de  plusieurs  couronnes  et  humide  de  parfums 
qui  lui  coulaient  dans  les  yeux,  il  vint  se  mettre  à  la  place 
d'honneur  et,  sur-le-champ,  demanda  du  vin  et  de  l'eau 
chaude. 

Trimalcion,  charmé  de  sa  bonne  humeur,  réclama  aussi 
une  coupe  plus  grande  et  demanda  à  son  ami  s'il  avait 
été  bien  traité  ce  soir-là  :  «  Rien  ne  manquait,  excepté 
vous,  car  mon  cœur  était  ici.  Au  demeurant,  tout  s'est 
bien  passé  :  Scissa  fêtait  magnifiquement  la  neuvaine  (1) 
de  son  esclave  Misellus  qu'il  avait  affranchi  déjà  mort  (2). 
Et  je  crois  qu'outre  le  droit  du  vingtième  (3)  il  fait  un 
gros  gain,  car  le  défunt  ne  valait  pas  moins  de  cinquante 
mille  écus.  En  tout  cas,  nous  avons  passé  une  charmante 
soirée,  bien  qu'il  nous  ait  fallu  verser  sut  ses  os  la  moitié 
du  vin  (4). 


LXVI.    UN    MENU   DE    DINER 

«  Mais,  dit  Trimalcion,  qu'avez-vous  eu  à  manger  ? 
—  Je  vais  vous  le  dire  si  je  peux,  car  j'ai  si  bonne  mémoire 
qu'il  m'arrive  d'oublier  mon  nom.  Il  y  a  eu  d'abord  un 
porc   couronné   de   boudin   et   enguirlandé   de   saucisses, 

(1)  Sacrifice  qu'on  fiùsait  pour  un  mort  neuf  jours  après  son  décès 
et  qui  était  suivi  d'un  festin  auquel  on  invitait  tous  les  amis  du 
défunt  :  on  gardait  le  mort  pendant  sept  jours,  le  huitième  on  le 
brûlait,  le  neuvième  on  l'ensevelissait  et  on  donnait  le  repas  funèbre. 

(2)  On  alTranchissait  un  esclave  à  l'article  de  la  mort  pour  ne 
pas  perdre  le  prix  de  sa  liberté.  Déjà  mort  est  une  exagération  plai- 
sante de  Pétrone. 

(3)  Au  moment  de  son  affranchissement,  l'esclave  devait  donner 
à  son  maître  un  vingtième  de  ses  biens. 

4)  Les  anciens  versaient  du  vin  sur  les  bûchers  et  sur  les  tombeaux. 


180  l'œuvre    de    PÉTRONE 

dos  gésiers  ])arfailoment  préj)arés,  delà  cilrouillf  cL  du  pain 
de  ménage:  je  le  préfère  au  pain  blanc;  il  fortifie  et,  avec 
lui,  quand  je  fais  mon  afïaire,  je  n'ai  pas  besoin  de  geindre. 
«  Le  second  service  consistait  en  une  tarte  froide  (1), 
avec,  dessus,  du  miel  chaud,  de  délicieux  miel  d'Espagne  ; 
je  n'ai  pas  touché  à  la  tarte,  mais  je  me  suis  bien  régalé 
de  miel.  Autour,  des  pois  chiches,  des  lapins,  des  noix  à 
volonté,  mais  seulement  une  pomme  par  tête.  J'en  ai 
cependant  pris  deux  que  voici  dans  ma  serviette,  car  si 
je  n'apportais  pas  quelque  présent  à  mon  esclave  favori, 
j'aurais  du  bruit  en  rentrant  chez  moi. 

«  Mais  Scintilla,  ma  femme,  me  rappelle  fort  à  i)ropos 
qu'on  nous  a  servi  aussi  une  pièce  d'ours.  Ayant  eu  l'im- 
prudence d'en  goûter,  elle  a  rendu  tripes  et  boyaux.  Quant 
à  moi,  j'en  ai  mangé  plus  d'une  livre,  car  il  sentait  le  san- 
glier. Si,  me  disais-je,  l'ours  mange  l'homme,  à  plus  forte 
raison  l'homme  ne  doit-il  pas  manger  l'ours  ? 

«  A  la  fin,  nous  avons  eu  du  fromage  mou,  du  vin  cuit, 
quelques  escargots,  des  morceaux  de  tripes,  des  foies  en 
caisse,  des  œufs  farcis,  des  raves,  de  la  moutarde,  un  petit 
plat  de  coquillages  et  une  paire  de  jeunes  thons.  On  a  fait 
circuler  aussi  dans  un  ravier  des  olives  marinées  dont 
quelques  convives  eflrontés  prirent  jusqu'à  trois  poignées. 
Quant  au  jambon,  nous  l'avons  renvoyé  intact.  » 

LXVII.    ou    FORTUNATA,    FEMME    DE    TRIMALCION, 
ET    SCINTILLA,    FEMME    d'hABINNAS,    SE    FONT    DES    GR.\CES 

«  Mais  dites-moi,  je  vous  prie,  Gains,  pourquoi  For- 
tunata  ne  se  met  pas  à  table.  —  Pourquoi  ?  Ne  la  con- 

(1)  C'est  une  critique  ;  les  tartes,  cliez  les  anciens,  ne  se  servaient 
que  chaudes. 


LE    SATYRICON  181 


naissez-vous  pas  ?  dit  Trimalcion.  Tant  qu'elle  n'a  pas 
rangé  l'argenterie  et  distribué  les  restes  aux  esclaves,  elle 
ne  toucherait  pas  un  verre  d'eau.  —  Eh  bien,  répondit 
Habinnas,  si  elle  ne  se  met  pas  à  table  avec  nous,  je  m'en 
vais  !  »  Et  déjà  il  se  levait  quand,  sur  un  signal  du  maître, 
tous  les  esclaves  se  mirent  à  appeler  Fortunata  trois  ou 
quatre  fois.  Elle  entra  donc,  la  robe  retenue  par  une  ceinture 
vert  pâle,  de  manière  à  montrer  en  dessous  sa  tunique  cou- 
leur cerise,  ses  jarretières  en  torsade  d'or  et  ses  mules  bro- 
dées d'or. 

Après  avoir  essuyé  ses  mains  au  mouchoir  qu'elle  por- 
tait au  cou,  elle  se  met  sur  le  même  lit  que  Scintilla,  dont 
elle  reçoit  les  félicitations  et  qu'elle  embrasse  :  «  Que 
je  suis  heureuse,  dit-elle,  de  vous  voir  !  «  Et,  de  fil  en 
aiguille,  Fortunata  ôte  de  ses  bras,  qui  étaient  forts,  ses 
lourds  bracelets  pour  les  faire  admirer  à  son  amie.  Elle 
finit  même  par  ôter  ses  jarretières  et  jusqu'au  réseau  qui 
retenait  sa  coifïure,  qu'elle  déclara  filé  d'or  passé  au  creuset. 
Trimalcion  s'en  étant  aperçu  fit  apporter  tous  les  bijoux 
de  sa  femme  :  «  Voyez,  nous  dit-il,  tout  ce  dont  une  femme 
s'embarrasse!  Et  nous  nous  dépouillons  pour  elles  comme 
des  imbéciles.  Ces  bracelets  doivent  peser  six  livres  et 
demie.  J'en  ai  moi-même  un  de  dix  livres  que  j'ai  fait 
faire  avec  les  milUèmes  du  dieu  Mercure  (1).  »  Et,  pour 
montrer  qu'il  ne  mentait  pas,  il  fit  apporter  une  balance 
et  vérifier  le  poids  à  la  ronde. 

Aussi  folle,  ScintiUa  détacha  de  son  cou  une  capsule 


(1)  De  mille  en  mille,  sur  les  routes,  il  y  avait  des  statues  de  Mer- 
cure au  pied  desquelles  on  déposait  les  offrandes  destinées  aux 
pauvres  voyageurs.  Les  millièmes  de  Mercure  ont  fini  par  extension 
par  désigner  toute  espèce  d'aubaine,  tout  gain  inespéré  ou  supplé- 
mentaire. 


182  l'œuvre    de    PÉTRONE 

en  or,  qu'elle  ajjpelait  son  Félicion  (1)  :  de  ce  porLe-bon- 
heur  elle  tira  deux  pendants  d'oreille  qu'elle  fit  à  son  tour 
admirer  à  Fortunata  :  «  Grâce  à  la  générosité  de  mon 
mari,  dit-elle,  personne  au  monde  n'en  a  de  plus  beaux. 

—  Parlons-en,  dit  Habinnas,  me  voilà  totalement  ratissé 
pour  que  tu  aies  aux  oreilles  ces  deux  lèves  en  verre  ! 
Sûrement,  si  jamais  j'ai  une  lille,  je  commencerai  par  les 
lui  faire  couper.  S'il  n'y  avait  pas  de  femmes  au  monde, 
que  nous  importeraient  toutes  ces  bagatelles  ?  Mais  à 
notre  époque  il  faut  pisser  chaud  et  boire  froid,  dépenser 
beaucoup  pour  obtenir  quoi  ?  un  rien.  » 

Cependant  les  deux  femmes,  excitées  par  le  vin,  riaient 
ensemble  ;  bientôt  tout  à  fait  ivres,  elles  se  mirent  à  échan- 
ger des  baisers  :  Scintilla  vante  l'activité  infatigable  de  For- 
tunata, et  celle-ci  le  bonheur  de  Scintilla  et  la  gentillesse  de 
son  mari.  Tandis  qu'elles  se  tiennent  ainsi  enlacées,  Habin- 
nas s'approche  à  pas  de  loup,  saisit  les  pieds  de  Fortunata 
et  les  met  tout  droit  sur  le  lit.  «  Holà  là  !  «  cria-t-elle,  en 
voyant  sa  tunique  retroussée  au-dessus  du  genou,  et, 
s'étant  rajustée,  elle  se  jette  dans  le  sein  de  Scintilla  en 
cachant  sous  son  mouchoir  un  visage  rendu  hideux  par 
la  rougeur. 


I.XVIII.    INTERMEDE    ARTISTIQUE    ET   LITTERAIΌ 

Un  instant  après,  Trimalcion  donna  l'ordre  de  servir 
le  dessert  (2).  Aussitôt  les  esclaves  enlèvent  toutes  les 
tables,  en  apportent  d'autres,  répandent  par  terre  de  la 

(1)  Son  porte-boiilieur.  Les  Romains  avaient  souvent  plus  de  con- 
fiance en  CCS  idoles  en  miniature  que  dans  les  gi'andes  divinités  de 

l'Olympe. 

(2)  C'est  ici  le  dernier  service  pour  lequel  on  changeait  les  tables. 


LE    SATYRICON  183 


sciure  de  bois  teinte  avec  du  safran  et  du  \'ermilIon  et, 
ce  que  je  n'avais  encore  vu  nulle  part,  mélangée  de  pierre 
spécuiaire  en  poudre  (1).  Alors  Trimalcion  :  «  Je  pourrais, 
dit-il,  me  contenter  de  ce  service,  car  vous  avez  là  les 
secondes  tables,  celles  du  dessert.  Pourtant,  s'il  y  a  encore 
quelque  chose  de  bon,  qu'on  l'apporte.  /> 

A  ce  moment,  un  esclave  égyptien  qui  servait  l'eau 
chaude  se  mit  à  imiter  le  chant  du  rossignol.  ]Mais  bientôt, 
Trimalcion  ayant  crié  :  «  Un  autre  !  »,  la  scène  change 
et  un  esclave  qui  se  tenait  aux  pieds  d'Habinnas  se  mit, 
sans  doute  sur  l'ordre  de  son  maître,  à  déclamer  d'une 
voix  éclatante  : 

Cependant  sur  la  flotte  Enée,  sur  de  son  int, 
Marchait  sans  s'ecarler  de  la  roule  fixée. 

Jam:ais  sons  plus  aigres  n'écorchèrent  mes  oreilles.  Non 
seulement  ce  barbare  haussait  ou  baissait  le  ton  à  con- 
tre-temps, mais  encore  il  mêlait  des  vers  d'atellanes  à  ceux 
de  Virgile,  si  bien  que,  pour  la  première  fois,  le  poète  me 
fut   odieux. 

Quand,  épuisé,  il  s'arrêta  un  moment,  Habinnas  nous 
expliqua  :  «  Et  jamais  il  n'a  rien  appris.  Je  l'ai  seulement 
envoyé  quelquefois  entendre  les  saltimbanques,  et  il  n'a 
pas  son  pareil  pour  imiter  les  muletiers  (2)  ou  les  bateleurs. 
C'est  surtout  dans  les  cas  désespérés  que  brillent  ses  talents  : 
alors  il  est  à  la  fois  cordonnier,  cuisinier,  pâtissier  :  pas 
un  art  qui  lui  soit  étranger.  Il  n'a  que  deux  défauts,  sans 
lesquels  il  serait  parfait  en  tous  points  :  il  a  le  bout  coupé  (3) 

(1)  La  pierre  spécuiaire  servait  à  faire  des  vitres.  De  Valois  croit 
que  c'était  du  talc  parfaitement  blanc  et  transparent. 

(2)  D  s'agit  sans  doute  des  muletiers  cpii  figuraient  dans  les  fêtes 
du  dieu  Cornus  et  qui  étaient  dressés  à  faire  des  tours. 

(3)  €e  circoncis  est  peut-être  juif  :  le  nom  de  Trimalcion,  Malcîon 
est  peut-être  lui-même  d'origine  sémitique 


184  l'œuvre    de    PÉTRONE 

et  il  ronllc  ;  il  louche  bien  un  j)cu  aussi,  mais  qu'importe  : 
c'est,  dit-on,  le  regard  de  Vénus  (1)  ;  donc  cela  me  plaît. 
C'est  même  à  cause  de  son  œil  mort  que  j'ai  ])ayé  ce  coquin- 
là  trois  cents  deniers.  » 


LXIX.    DERNIERE    ENTREE 

Scintilla  l'interrompit  :  «  Tu  n'as  pas  dit  encore  tous 
les  métiers  de  ce  scélérat.  Il  te  sert  aussi  de  tapette  et  sera 
marqué  quelque  jour  :  j'en  fais  mon  aiïaire.  » 

Trimalcion  se  mit  à  rire  :  «  Je  reconnais  bien  là,  dit-il, 
un  de  ces  Cappadociens  (2)  qui  ne  se  privent  de  rien,  et 
ma  foi,  Habinnas,  je  ne  vous  blâme  pas,  car  vous  n'avez 
pas  votre  pareil  au  monde.  Quant  à  vous,  Scintilla,  ne 
soyez  pas  si  jalouse.  Croyez-moi,  nous  vous  connaissons, 
vous  autres  femmes.  Je  le  jure  sur  ma  vie,  c'est  ainsi  que 
j'avais  l'habitude  de  chahuter  Mammea  elle-même,  au 
point  que  mon  maître  eut  des  soupçons  et  me  relégua 
dans  une  métairie.  Mais  tais-toi,  ma  langue,  et  tu  auras  du 
pain  (3).  »  Croyant  sans  doute  qu'on  le  louait,  ce  mau- 
dit esclave  tira  de  son  sein  une  lampe  d'argile  avec  laquelle 
il  imita  les  joueurs  de  flûte  pendant  plus  d'une  demi-heure, 
cependant  qu'Habinnas,  la  main  sur  sa  lèvre  inférieure, 
l'accompagnait  en  sifflant.  Enfin,  s'avançant  au  milieu 
de  la  salle,  tantôt  avec  des  roseaux  fen-dus  il  parodiait 
les  musiciens,  tantôt  en  casaque  et  le  fouet  en  main  il  sin- 

(1)  Les  anciens  prétendaient  en  efïet  que  Vénus  louchait. 

(2)  Les  Cappadociens  avaient  dans  l'antiquité  une  réputation 
bien  établie  de  mauvaise  foi.  Juvénal  dit  que  c'est  parmi  eux  que 
se  recrutaient  les  faux  témoins  de  profession. 

(3)  Proverbe  visant  les  oisifs  qui,  n'ayant  rien  à  faire,  passent 
eur  temps  à  médire  des  autres. 


LE    SATYRICON  185 


geait  les  muletiers.  Jusqu'à  ce  qu'enfin  Habinnas  l'appelât, 
le  baisât  et  lui  offrit  à  boire  en  disant  :  «  De  mieux  en 
mieux,  Massa  :  je  t'offre  une  paire  de  bottes.  » 

Et  cette  calamité  n'aurait  pas  eu  de  fm  si  l'on  n'eût 
apporté  le  dernier  service  ;  un  pâté  de  grives,  des  raisins 
secs,  des  noix  confites.  Vinrent  ensuite  des  coings  lardés 
de  clous  de  girofle  pour  simuler  des  hérissons  (1). 

Tout  cela  était  supportable,  sans  un  nouveau  plat  si 
monstrueux  que  nous  aurions  mieux  aimé  crever  de  faim 
que  d'y  toucher.  Nous  croyions  voir  une  oie  grasse,  avec 
tout  autour  des  poissons  ou  des  oiseaux  de  toute  espèce  (2), 
quand  Trimalcion  nous  détrompa  :  «  Tout  ce  que  vous 
voyez  là,  dit-il,  est  fait  d'une  seule  chair.  »  Pour  moi,  en 
homme  prudent,  je  crus  comprendre  aussitôt  de  quoi  il 
retournait  et,  regardant  Agamemnon  :  «  Je  serais  bien 
étonné,  lui  dis-je,  si  tout  cela  n'est  pas  artificiel,  ou  du 
moins  fait  en  terre.  J'ai  vu  à  Rome,  pendant  les  satur- 
nales, des  festins  entiers  ainsi  représentés.  » 


LXX.    COMMENT,    SUR    l' ORDRE    DE    TRIMALCION    LUI-MÊME, 
LES    INVITÉS    SONT    ENVAHIS   PAR   LA   VALETAILLE 

Je  n'avais  pas  fini  quand  Trimalcion  dit  :  «  Puissé-je 
voir  croître  encore,  non  pas  mon  embonpoint,  mais  mon 
patrimoine,  aussi  vrai  que  tout  cela,  mon  cuisinier  l'a  fait 
rien  qu'avec  du  porc.  11  n'y  a  pas  homme  plus  précieux 
au  monde.  On  n'a  qu'à  commander  :  d'un  ventre  de  truie, 
il  vous  fait  un  poisson;  du  lard,  une  colombe;  d'un  jambon, 
une  tourterelle;  des  intestins,  une  poule.  En  conséquence, 

(1)  Après  le  dessert,  on  servait  encore  des  friandises.  C'était  Vépi- 
dipnis  (après  dîner). 

(2)  C'est  la  suite  de  Vépidipnis.  Trimalcion  exagère  la  profusion. 


186  l'œuvre    de    PÉTRONE 

j'ai  tiré  pour  lui  de  mou  cerveau  fertile  un  nom  superbe  : 
je  l'appelle  Dédale.  Et,  à  cause  de  ses  bonnes  idées,  je 
lui  ai  fait  venir  de  Rome  des  couteaux  en  acier  de  Norique.  » 

Il  les  fit  apporter  aussitôt,  les  examina,  les  admira  et 
nous  donna  finalement  l'autorisation  d'en  essayer  la  pointe 
sur  nos  lèvres. 

Sur  ces  entrefaites  entrent  deux  esclaves  qui  se  dispu- 
taient comme  s'ils  avaient  eu  une  querelle  à  la  fontaine  :  en 
tout  cas,  ils  portaient  encore  leurs  cruches  au  cou.  Trimal- 
cion  se  mit  en  devoir  de  trancher  leur  différend.  Au  reste 
ni  l'un  ni  l'autre  ne  voulaient  rien  entendre  ;  mais,  au  con- 
traire, chacun  d'eux  frappe  de  son  bâton  la  cruche  de  l'autre. 

Scandalisés  de  tant  d'insolence,  nous  regardions  ce 
combat  d'ivrognes,  quand  nous  vîmes  tomber  des  cruches 
des  huîtres  et  des  pétoncles  :  aussitôt  un  esclave  les  ramasse,, 
les  met  sur  un  plat  et  les  fait  circuler. 

Pour  ne  pas  être  en  reste  de  magnificence,  l'ingénieux 
cuisinier  nous  apporte  des  escargots  sur  un  gril  d'argent,, 
en  chantant  d'une  voix  affreuse  et  chevrotante. 

J'ai  honte  de  rapporter  ce  qui  suivit  :  par  un  raffine- 
ment encore  inconnu,  des  esclaves  aux  longues  chevelures 
apportèrent  des  parfums  dans  un  bassin  d'argent,  en  frot- 
tèrent les  pieds  des  convives,  après  les  avoir  en  quelque 
sorte  enchaînés  de  guirlandes  depuis  la  cuisse  jusqu'au 
talon.  Le  reste,  ils  le  versèrent  dans  l'amphore  à  vin  et  dans 
les    lampes. 

Déjà  Fortunata  avait  voulu  danser;  déjà  Scintilla^ 
trop  ivre,  l'applaudissait  du  geste  plutôt  que  de  la  parole,, 
lorsque  Trimalcion  s'écria  :  '.<■  Philarg5Te  et  toi,  Carrion, 
quoique  tu  sois  un  fameux  champion  des  verts,  je  vous 
permets  de  vous  asseoir  (1).  Menophile,  dis  à  ta  femme 

(1)  Les  cochers  du  cirque  couraient  sous  quatre  couleurs.  II  y 
avait  les  verts,  les  bleus,  les  rouges,  les  blancs.  Ces  quatre  équipes- 


LE    SATYRICON  187 


qu'elle  se  mette  aussi  à  table.  »  Et  nous  voilà  presque 
expulsés  de  nos  places,  tant  toute  la  valetaille  envahit  la 
salle  du  festin.  Le  cuisinier  qui  faisait  des  oies  avec  des  porcs 
s'était  placé  au-dessus  de  moi  et  s'imposait  de  force  à 
mon  attention,  tant  il  puait  la  saumure  et  la  sauce.  Non 
content  de  s'être  fait  sa  place,  il  imitait  sans  relâche  le 
tragédien  Ephésus  et  voulut  enfm  parier  contre  son  maître 
qu'il  remporterait  le  prix,  s'il  était  du  côté  des  verts,  dans 
la  prochaine  course. 


lxxi.  ou  il  est  question  du  testament  et  du  tombeal* 
de:  trimalcion 

Epanoui  par  cette  discussion,  Trimalcion  déclara  : 
«  Mes  amis,  les  esclaves  aussi  sont  des  hommies,  et  nous 
avons  tous  sucé  le  même  lait,  bien  qu'ils  soient  victimes 
d'un  sort  défavorable.  Cependant,  même  de  mon  vivant, 
je  veux  qu'ils  goûtent  les  douceurs  de  la  liberté.  Enfin, 
par  mon  testament  je  les  affranchis  tous.  Je  lègue  en  outre 
à  Pliilargyre  un  fonds  de  terre  et  sa  femme;  à  Carrion, 
une  île  avec  le  produit  du  vingtième  et  un  lit  garni.  Quant 
à  ma  chère  Fortunata,  j'en  fais  ma  légataire  universelle 
et  je  la  recommande  à  tous  mes  amis.  Et  si  je  publie  déjà 
tous  ces  détails,  c'est  pour  que  tous  mes  gens  m'aiment 
autant  dès  à  présent  que  si  j'étais  déjà  mort.  » 

Tous  les  esclaves  aussitôt  rendent  grâces  à  la  bonté  du 

ou  factions  avaient  chacune  ses  partisans  fidèles  dans  le  public. 
Trimalcion  devait  être  un  partisan  des  verts  :  il  habille  son  portier 
en  vert,  la  petite  chieniie  de  son  mignon  porte  une  bandelette  verte, 
sa  femme  a  une  ceinture  verte,  Carrion,  son  esclave,  est  un  vert 
déterminé,  et  c'est  dans  cette  faction  que  veut  entrer  son  cuisinier, 
pour  remporter  le  prix  au  cirque. 


188  lVeuvhk  de  i'kthonr 

maître,  mais  lui  n'avait  j)liis  envie  de  dire  des  sottises  : 
il  fit  venir  son  testament  et,  au  nxilieu  des  gémissements 
de  ses  serviteurs,  le  lut  de  la  première  à  la  dernière  ligne. 
Ensuite  se  tournant  vers  Habinnas  :  «  Qu'en  dites-vous, 
très  cher  ami  ?  lui  demanda-t-il.  Me  bâtissez-vous  mon 
tombeau  suivant  les  plans  que  j'ai  faits  ?  N'oubliez  pas 
surtout  au  pied  de  ma  statue  ma  petite  chienne  et  les  cou- 
ronnes, et  les  vases  de  parfum,  et  toutes  mes  luttes  passées, 
a  lin  que,  par  votre  talent,  il  me  soit  donné  de  vivre  après 
ma  mort.  En  outre,  je  veux  cent  pieds  en  bordure  de  la 
voie  publique  et  deux  cents  sur  la  campagne.  Tous  les 
genres  d'arbres  à  fruits  je  les  veux  autour  de  mes  cendres, 
et  surtout,  de  la  vigne  à  profusion.  Car  c'est  vraiment 
une  erreur  d'avoir  de  son  vivant  des  maisons  confortables, 
et  de  négliger  celle  où  il  nous  faut  demeurer  le  plus  long- 
temps. Et,  par-dessus  tout,  je  veux  que  l'on  y  grave  : 

Ce  monument  n'ira  pas  à  mon  héritier  (1). 

«  Au  demeurant,  j'aurai  soin,  par  mon  testament,  de  me 
mettre  à  l'abri  de  toute  injure  après  ma  mort  :  je  prépo- 
serai à  la  garde  de  mon  tombeau  un  de  mes  affranchis. 
Il  veillera  à  ce  que  le  peuple  ne  fasse  pas  caca  sur  mes 
cendres  (2).  Je  vous  prie  d'y  représenter  aussi  des  navires 
courant  à  pleines  voiles,  et  moi-même  siégeant  en  robe 
prétexte  sur  un  tribunal,  avec  cinq  anneaux  d'or  et  distri- 
buant au  peuple  un  sac  d'argent  :  car  vous  savez  que  j'ai 

(1)  CeUe  inscription  était  courante.  Elle  interdisait  à  l'iiéritier 
d'pliéner  ou  d'engager  le  terrain  où  était  bâti  le  tombeau. 

(2)  Les  tombeaux  étaient  des  lieux  sacrés  :  il  était  défendu  d'y 
déposer  des  ordures.  Témoin  cette  inscription  relevée  par  Mabillon  : 
«  Qui  pissera  ou  chiera  ici  s'attirera  la  colère  des  dieux  du  ciel  et 
des  enfers  ». 


LE    SATYRICON  189 


donné  un  repas  public  et  deux  deniers  d'or  à  chaque  con- 
vive. Vous  y  mettrez,  si  vous  voulez,  des  festins  ;  vous 
y  mettrez  tout  le  peuple  se  livrant  au  plaisir.  A  ma  droite 
vous  placerez  la  statue  de  ma  Fortunata,  tenant  une 
colombe  et  conduisant  en  laisse  une  petite  chienne,  puis 
mon  cher  Cicaron  (1),  puis  des  amphores  amples,  bien 
bouchées,  tenant  bien  le  vin,  enfin  une  urne  brisée,  sur 
laquelle  un  enfant  versera  des  pleurs.  Au  milieu  il  faut 
un  cadran  solaire,  pour  que  quiconque  regarde  l'heure, 
bon  gré,  mal  gré,  lise  mon  nom.  Et  quant  à  l'inscription, 
examinez  avec  soin  si  celle-ci  vous  semble  convenable  : 

POMPEIUS    TRIMALCION 

DIGNE    ÉMULE    DE    MÉCÈNE 

REPOSE    EN    CES    LIEUX. 

EN  SON  ABSENCE,  LE  TITRE  DE  SÉVIR  LUI  FUT  DÉCERNÉ 

ALORS  qu'il    POUVAIT   TENIR   SON   RANG   DANS   TOUTES   LES 

DÉCURIES    DE    ROME, 

IL   REFUSA   CET    HONNEUR. 

PIEUX,   VAILLANT,    FIDÈLE, 

SORTI   DE   RIEN, 

IL   A  LAISSÉ   TRENTE    MILLIONS    DE    SESTERCES. 

IL  n'a  jamais  ASSISTÉ  AUX  LEÇONS  DES  PHILOSOPHES, 

O    PASSANT,    ET   t'eN    SOUHAITE    AUTANT. 


LXXII.    OU    LE    CHIEN    FAIT    BONNE    GARDE 

Ayant  dit,  Trimalcion  se  mit  à  pleurer  abondamment  ; 
Fortunata  pleurait  aussi,  Habinnas  également,  et  pareil- 
lement toute  la  valetaille,  qui,  comme  si  elle  se  croyait 

(l)  Terme  rl'amitié  réservé  aux  enfants  :  Mon  petit  poulet.  —  Il 
s'agit  ici  du  mignon. 

13 


190  L'a;uvRE  de  pétrone 


à  reiiterrement,  remplissait  la  salle  à  manger  de  ses  lamen- 
tations. Je  commençais  à  pleurer  comme  les  autres,  quand 
Trimalcion  reprit  :  «  Et  puisque  nous  savons  que  nous 
devons  mourir,  que  ne  jouissons-nous  de  la  vie  ?  Pour 
que  je  vous  voie  parfaitement  heureux,  allons  maintenant 
nous  jeter  dans  le  bain.  J'en  ai  fait  l'essai  et  vous  n'aurez 
pas  à  vous  en  repentir,  car  il  est  chaud  comme  un  four. 
—  Bravo,  dit  Habinnas  :  d'un  jour  en  faire  deux  !  Il  n'y 
a  rien  que  je  préfère.  »  Et,  se  levant  pieds  nus,  il  suivit 
Trimalcion    enchanté. 

Je  me  tournai  vers  Ascylte  :  «  Qu'en  penses-tu  ?  lui 
dis-je.  Quant  à  moi,  rien  que  de  voir  le  bain,  j'en  mourrais 
du  coup.  —  Disons  comme  eux,  répondit-il,  et,  tandis 
qu'ils  se  rendent  au  bain,  échappons-nous  dans  la  foule.  » 
Ainsi  d'accord,  guidés  par  Giton,  nous  traversons  le  ves- 
tibule et  gagnons  la  porte.  Mais  le  chien  enchaîné  nous 
reçut  avec  un  tel  vacarme  qu'Aseylte,  du  coup,  tomba  dans 
un  vivier.  Et  moi  qui,  à  jeun,  avais  eu  peur  d'un  dogue 
en  peinture,  aussi  ivre  maintenant  que  mon  compagnon, 
en  voulant  le  secourir,  je  tombe  dans  le  même  gouffre. 
Heureusement,  le  concierge  vint  à  notre  secours  :  d'un  mot, 
il  apaisa  la  bête,  puis  nous  tira  tous  les  deux  du  vivier. 

Déjà  Giton  s'était  délivré  du  chien  par  un  procédé  des 
plus  subtils  :  iî  lui  avait  jeté  tout  ce  que,  pendant  le  repas, 
nous  avions  gardé  pour  lui.  Occupé  à  manger,  il  avait 
oublié  sa  fureur.  Cependant,  gelés,  nous  demandons  en 
vain  au  concierge  de  nous  laisser  sortir  :  «  Vous  vous  trom- 
pez, nous  dit-il,  si  vous  pensez  sortir  par  où  vous  êtes 
entrés.  Jamais  aucun  convive  n'est  revenu  à  la  même 
porte  :  on  entre  par  un  côté,  on  sort  par  l'autre  (1).  » 


(1)  Spirituelle  parodie  :  dans  VEnéide,  on  sort  des  enfers  par  une 
porte  autre  que  celle  d'entrée  {Enéide,  VI,  898). 


LE    SATYRICON  IQt 


LXXIII.    OU    TRIMALCION    PREND    SON    BAIN 

Que  faire  ?  Nous  nous  trouvions  les  plus  misérables 
des  hommes,  enfermés  que  nous  étions  dans  ce  labyrinthe. 
Après  notre  aventure,  nous  ne  savions  que  trop  ce  que  c'est 
que  se  laver.  Cependant,  nous  nous  décidons  à  demander 
qu'on  nous  conduise  au  bain. 

Nous  quittons  nos  habits,  que  Giton  met  sécher  à  l'en- 
trée, et  nous  entrons  dans  une  étuve  fort  étroite,  semblable 
à  une  citerne  à  rafraîchir  où  Trimai cion  se  tenait  debout, 
tout  nu  (1)  :  Même  là,  il  ne  nous  fut  pas  permis  d'échapper 
à  sa  puante  forfanterie  :  il  déclare  que  rien  n'était  plus 
agréable  que  de  se  baigner  loin  de  la  foule,  et  que  cette 
étuve  avait  été  jadis  une  boulangerie.  Ensuite,  il  s'assied 
comme  fatigué  et,  remarquant  la  sonorité  de  la  salle,  il 
fait  trembler  la  voûte  de  ses  accents  d'ivrogne  en  chantant 
des  chansons  de  jNIénécrate,  à  ce  que  nous  dirent  ceux  qui 
comprenaient  encore  son  langage. 

Quelques-uns  des  convives  couraient  autour  de  la  bai- 
gnoire en  se  tenant  par  la  main,  d'autres  se  chatouillaient 
mutuellement  à  en  mourir  de  rire  ;  d'autres  enfin,  ou  bien,, 
les  mains  liées,  s'efforçaient  de  soulever  des  pierres  pour- 
vues d'anneaux,  ou  bien,  avec  un  genou  à  terre,  de  pen- 
cher le  cou  en  arrière  jusqu'à  aller  toucher  l'extrémité 
de  leurs  orteils. 

Quant  à  nous,  tandis  que  les  autres  s'amusent  à  ces 
jeux,  nous  descendons  dans  la  baignoire  préparée  pour 
Trimalcion.  Quand  nous  eûmes  ainsi  secoué  notre  ivresse, 
on  nous  conduisit  dans  une  autre  salle  à  manger  où  Fortu- 

(1)  Malgré  la  corruption  de  l'époque,  c'était  une  infamie  de  se 
montrer  nu  dans  les  bains. 


192  l'œuvre    de    PÉTRONE 

nata  avait  étalé  tout  ce  qu'elle  possédait  de  magnilique. 
Je  remarquai  les  lustres,  soutenus  par  de  petits  Priapes 
en  bronze  ;  les  tables,  en  argent  massif  ;  les  coupes  en 
argile  dorée  et,  bien  en  vue,  une  outre  d'où  le  vin  coulait  en 
abondance. 

Alors  Trimalcion  déclara  :  «  Amis,  c'est  aujourd'hui 
que  mon  esclave  favori  coupe  sa  première  barbe.  C'est, 
soit  dit  sans  choquer  personne,  un  garçon  de  mérite  et 
que  j'aime  beaucoup.  C'est  pourquoi  nous  passerons  la 
nuit  à  table  et  nous  boirons  jusqu'à  l'aurore.  » 


LXXIV.    ou    TRIM.VLCION    SE    CHAMAILLE    AVEC    SA    DAME 

Comme  il  disait  ces  mots,  le  coq  chanta.  Trimalcion, 
troublé  par  son  cri  matinal,  pour  conjurer  le  sort,  fit 
répandre  du  vin  sous  la  table  (1)  et  en  fit,  par  surcroît, 
arroser  les  lampes  ;  il  passa  même  son  anneau  à  la  main 
droite  (2).  «  Ce  n'est  pas  sans  raison,  dit-il,  que  ce  trom- 
pette donne  l'alerte  :  il  va  y  avoir  un  incendie  quelque 
part,  ou  bien  il  y  a,  dans  le  voisinage,  quelqu'un  sur  le 
point  de  rendre  l'âme.  Loin  de  nous  ce  présage  !  Donc,  à 
qui  m'apportera  ce  trouble-féte  je  promets  une  gratifica- 
tion. » 

En  moins  de  temps  qu'il  ne  faut  pour  le  dire,  on  lui 
amena  un  coq  du  voisinage  :  Trimalcion  le  condamne  à 
bouillir  dans  la  marmite.  Découpé  aussitôt  par  le  cuisi- 
nier émérite  qui,  peu  auparavant,  faisait  des  oiseaux  et 

(1)  On  répandait  du  vin  sous  la  table  pour  conjurer  les  présages 
funestes. 

(2)  Encore  une  superstition  :  changer  son  anneau  de  main  passait, 
en  particulier,  pour  un  mojen  infaillible  d'arrêter  les  sanglots. 


LE    SATYRICOX  193 


des  poissons  avec  du  porc,  il  est  jeté  dans  le  chaudron  ; 
tandis  que  ce  Dédale  l'arrose  de  son  bouillon  bien  chaud, 
Fortunata,  saisissant  un  mortier  de  buis,  broie  le  poivre. 

Quand  on  eut  mangé  les  mattées,  Trimalcion  se  tourna 
vers  les  esclaves  :  «  Eh  quoi  !  leur  dit-il,  vous  n'avez  pas 
encore  soupe  ?  Allez-vous-en,  et  que  d'autres  viennent 
prendre  le  service.  >;  Une  nouvelle  équipe  se  présenta  donc. 
Les  uns,  sortant,  criaient  :  «  Adieu,  Gaïus  !  »  les  autres, 
entrant  :  «  Bonjour,  Gains  (1)  !  »  Dès  lors,  plus  de  joie  : 
parmi  les  nouveaux  arrivants  se  trouvait,  en  effet,  un 
esclave  qui  n'était  pas  vilain  ;  Trimalcion  s'en  empare 
et  le  couvre  de  baisers.  Fortunata,  voyant  ses  droits 
méconnus,  se  met  à  invectiver  Trimalcion,  qu'elle  traite 
de  fumier  et  de  crapule,  incapable  même  de  cacher  sa  pas- 
sion. Pour  comble,  elle  l'appelle  chien. 

Trimalcion,  confus,  exaspéré  par  tant  d'outrages,  lui 
lance,  à  son  tour,  une  coupe  à  la  tête.  Elle  se  met  à  crier 
comme  si  on  lui  eut  crevé  les  yeux,  en  cachant  son  visage 
dans  ses  mains  tremblantes.  Scintilla,  consternée,  prend 
dans  ses  bras  et  couvre  de  son  corps  son  amie  affolée.  Le 
jeune  esclave,  empressé,  approche  de  la  joue  endomma- 
gée un  vase  d'eau  glacée  sur  lequel  Fortunata  s'appuie  en 
gémissant  et  en  pleurant. 

Quant  à  Trimalcion  :  «  Eh  quoi  !  dit-il,  cette  traînée 
ne  se  souvient  donc  pas  que  je  l'ai  tirée  de  la  huche  où  elle 
pétrissait  le  pain  pour  la  faire  homme  parmi  les  hommes  ? 
Maintenant  elle  s'enfle  comme  une  grenouille  et  crache 
en  l'air  pour  que  ça  lui  retombe  sur  le  nez  ;  c'est  une  bûche, 
non  une  femme.  Mais  la  caque  sent  toujours  le  hareng. 
Que  mon  génie  me  soit  propice  et  je  dompterai  bien  cette 

(1)  Les  esclaves  qui  ont  fini  de  dîner  remplacent  ceux  qui  servaient 
et  réciproquement. 


194  l'œuvre    de    PÉTRONE 

€assandrc  qui,  chez  moi,  prétend  porter  les  chausses. 
Moi  qui,  quand  je  n'étais  qu'un  sans  le  sou,  trouvais 
déjà  un  parti  de  dix  milhons  de  sesterces  !  Vous  savez 
bien,  Habinnas,  que  c'est  la  vérité  pure.  Hier  encore,  Aga- 
thon  le  parfumeur  m'a  tiré  à  part  pour  me  i)resser  de  ne 
pas  laisser  périr  ma  race.  jNIoi,  pour  me  conduire  en  galant 
homm.e  et  ne  pas  paraître  volage,  voilà  que  je  me  donne  à 
moi-même  de  la  cognée  dans  les  jambes.  C'est  bien  !  je 
ferai  le  nécessaire  pour  que,  moi  mort,  tu  me  cherches  en 
grattant  la  terre  avec  tes  ongles  et  que,  dès  aujourd'hui, 
tu  comprennes  quel  tort  tu  t'es  fait.  Habinnas,  je  vous 
■défends  de  mettre  sa  statue  sur  mon  monument.  .Je  veux 
au  moins  que,  mort,  elle  me  fiche  la  paix.  Et  pour  qu'elle 
•sache  bien  que  je  suis  assez  méchant  pour  faire  du  mal  à 
■quelqu'un,  je  lui  défends  de  m'embrasser  après  ma  mort  !  » 


LXXV.    ou    TRIMALCION    FAIT    SON    PROPRE    ELOGE 
ET    l'histoire    de    SA    FORTUNE 

Quand  il  eut  bien  fulminé,  Habinnas  entreprit  de  le 
calmer  :  «  11  n'y  a,  dit-il,  personne  au  monde  qui  ne  com- 
mette des  fautes.  Nous  sommes  des  hommes,  non  des 
dieux.  »  Scintilla  joignit  en  pleurant  ses  instances  à  celles 
de  son  mari.  Elle  le  supplia,  au  nom  de  son  génie  et  en 
l'appelant  Gaïus,  de  se  laisser  fléchir.  Trimalcion  ne  put 
retenir  plus  longtemps  ses  larmes  :  «Je  vous  en  prie,  dit-il, 
Habinnas,  sur  tous  les  vœux  que  je  forme  pour  votre 
fortune,  si  j'ai  fait  quoi  que  ce  soit  de  travers,  crachez- 
moi  à  la  face.  J'ai  embrassé  cet  honnête  jeune  homme,  non 
pour  sa  beauté,  mais  pour  rendre  hommage  à  ses  quali- 
tés morales  :  il  connaît  les  dix  parties  du  discours,  il  lit 


LE    SATYRICON  195 


à  livre  ouvert;  sur  sa  nourriture,  il  a  mis  de  côté,  jour 
après  jour,  de  quoi  payer  sa  liberté  ;  avec  ses  économies, 
il  a  acheté  une  armoire  et  deux  coupes.  N'est-il  pas  digne 
de  ma  considération  ?  Mais  voilà  :  Fortunata  ne  veut  pas  ! 
C'est  bien  là  ton  idée,  pendarde  ?  Crois-moi,  jouis  de  ton 
reste,  harpie  !  Et  ne  me  fais  pas  trop  enrager,  coureuse  ! 
ou  bien  attends-toi  un  jour  ou  l'autre  à  un  coup  de  ma 
tête.  Tu  me  connais  ;  ce  que  j'ai  une  fois  décidé  tient  comme 
le  clou  dans  la  poutre. 

«  Mais,  pour  si  peu,  n'oublions  pas  de  vivre.  Je  vous  en 
prie,  mes  amis,  ne  vous  faites  pas  de  bile  pour  moi.  Autre- 
fois je  fus  ce  que  vous  êtes,  mais  par  mon  mérite  me  voici 
arrivé.  C'est  le  cœur  qui  fait  l'homme.  Tout  le  reste  ne 
vaut  pas  un  fétu.  J'achète  bien,  je  vends  bien.  Je  peux  bien 
dire  cela  de  moi,  d'autres  vous  diront  le  reste.  J'étais  au 
comble  de  la  joie,  et  c'est  le  moment,  soifarde  !  que  tu 
choisis  précisément  pour  me  rompre  la  tête.  Sois  tranquille, 
je  t'en  donnerai  des  sujets  de  pleurer  sur  ton  sort. 

«  Mais,  comme  j'avais  commencé  à  le  dire,  c'est  l'ordre 
et  la  bonne  conduite  qui  m'ont  mené  jusqu'à  ce  degré  de 
fortune.  Quand  j'arrivai  d'Asie,  je  n'étais  pas  plus  haut 
que  ce  chandelier,  auquel  je  me  mesurais  chaque  jour,  et 
pour  avoir  plus  vite  du  poil  au  menton  je  me  frottais  avec 
l'huile  de  la  lampe.  Cependant,  joli  comme  une  femme, 
j'ai  fait  quatorze  ans  les  délices  de  mon  maître.  Il  n'y  a 
pas  de  honte  :  quand  le  maître  ordonne,  on  doit  obéir.  Et 
cela  ne  m'empêchait  pas  de  donner  égale  satisfaction  à  sa 
femme.  A  bon  entendeur  salut.  Je  me  tais,  parce  que  je 
n'aime  pas  me  faire  valoir. 


196  l'œuvre    de    PÉTRONE 


LXXVI.  SUITE  DE  LA  VIE  ET  DE  LA  FORTUNE  DE  TRIMALCION 

«  Enfin,  par  la  volonté  des  dieux,  je  me  trouvai  maître 
dans  ma  maison,  et  alors,  je  pus  en  faire  à  ma  tête.  En 
deux  mots,  mon  maître  me  désigna  comme  cohéritier  avec 
César,  et  me  voilà  le  possesseur  d'un  patrimoine  sénato- 
rial (1).  INIais  jamais  personne  fut-il  content  de  ce  qu'il  a  ? 
Je  voulus  faire  du  commerce.  Pour  ne  pas  vous  faire  lan- 
guir, sachez  que  j'équipai  cinq  navires  ;  je  les  chargeai  de 
vin  ;  c'était  alors  de  l'or  en  barre  ;  je  les  envoyai  à  Rome. 
On  aurait  cru  que  j'en  avais  donné  l'ordre  :  tous  cinq  font 
naufrage  !  C'est  de  l'histoire,  ce  n'est  pas  de  la  blague  ! 
En  un  jour,  Neptune  me  mangea  trente  millions  de  ses- 
terces. 

«  Vous  croyez  que  là-dessus  je  lâche  la  partie!  Pas  du 
tout  !  Cette  perte  m'avait  mis  en  goût  ;  comme  si  de  rien 
n'était,  j'en  construis  d'autres  plus  grands,  et  plus  forts, 
et  plus  beaux,  afin  que  personne  ne  puisse  dire  que  je 
manque  d'estomac.  Vous  savez  que  plus  un  navire  est 
gros,  plus  vaillamment  il  lutte  contre  les  vents.  Je  charge 
une  nouvelle  cargaison  :  du  vin,  du  lard,  des  fèves,  des 
parfums  de  Capoue,  des  esclaves.  Dans  la  circonstance, 
Fortunata  fut  admirable  :  elle  vendit  tous  ses  bijoux, 
toutes  ses  robes  et  me  mit  dans  la  main  cent  pièces  d'or  ; 
elles  furent  le  germe  de  ma  fortune. 

«  Les  affaires  vont  vite  quand  les  dieux  veulent.  En  un 
seul  voyage  je  gagnai  une  somme  ronde  de  dix  millions  de 
sesterces.  Je  commence  par  racheter  toutes  les  terres  qui 
avaient  appartenu  à  mon  maître  ;  je  me  fais  bâtir  une 

(1)  C'est-à-dire  d'un  patrimoine  considérable,  car  il  fallait  avoir 
une  fortune  dont  le  chiffre  était  déterminé  par  la  loi  pour  être  sénateur. 


LE    SATVRICOX  197 


maison,  j'achète  des  bêtes  de  somme  pour  les  revendre. 
Tout  ce  que  je  touchais  croissait  comme  champignons. 
«  Quand  je  me  trouvai  plus  riche  que  le  pays  tout  entier, 
je  fermai  mes  registres,  j'abandonnai  le  négoce  et  me  mis 
à  prêter  à  intérêt  aux  affranchis  (1).  Et  j'allais  même  me 
retirer  entièrement  des  affaires,  mais  j'en  fus  détourné 
par  un  astrologue  :  c'était  un  Grec,  du  nom  du  Sérapa, 
qui  était  venu  par  hasard  dans  notre  colonie  :  il  me  parut 
inspiré  par  les  dieux.  Il  me  dit  même  des  choses  que  j'avais 
oubliées  et  me  raconta  toute  ma  vie  de  fil  en  aiguille.  Il 
lisait  dans  mes  entrailles  ;  peu  s'en  fallait  qu'il  ne  dise 
ce  que  j'avais  mangé  la  veille.  On  aurait  cru  qu'il  ne  m'avait 
jamais  quitté  d'une  semelle. 


LXXVII.   ou   TRIMALCION   SE   DECLARE   SATISFAIT  DE  LA  VIE 
ET    PENSE    A    LA    MORT 

«  Voyons,  Habinnas,  vous  qui  étiez  là,  je  crois,  ne  m'q- 
t-il  pas  dit  :  «  Parti  de  rien,  vous  avez  acquis  une  grosse 
situation  ;  vous  n'êtes  guère  heureux  en  amis  ;  personne 
ne  vous  rend  vos  bienfaits  ;  vous  avez  d'immenses  pro- 
priétés ;  vous  nourrissez  une  vipère  dans  votre  sein.  »  Que 
vous  dirai-je  enfin  :  il  me  révéla  qu'il  me  restait  à  vivre 
trente  ans  quatre  mois  et  deux  jours,  et  puis  que  je  recevrais 
bientôt  un  héritage.  Voilà  ce  qu'il  m'a  dit  de  mon  sort. 

Si  je  parviens  à  joindre  l'Apulie  (2)  à  mes  propriétés, 

(1)  Celui  qui  venait  d'être  affranchi  n'avait  pas  d'argent  pour 
faire  figure  d'iiomme  libre  et  entreprendre  une  affaire.  Il  emprun- 
tait à  un  autre  affranchi.  C'est  donc  par  l'usure  que  presque  toujours 
ces  parvenus  acquéraient  rapidement  de  grosses  fortunes. 

(2)  Toujours  la  même  mégalomanie  et  la  même  ignorance  crasse. 


198  l'œuvre    de    PÉTRONE 

j'aurai  assez  vécu.  Cependant,  tant  que  IMcrcure  me  pro- 
tège encore,  j'ai  fait  bâtir  cette  demeure.  Vous  le  savez, 
ce  n'était  qu'une  baraque;  maintenant,  c'est  un  LcinpU-. 
On  y  trouve  quatre  salles  à  manger,  vingt  cliambres  à 
coucher,  deux  portiques  de  marbre,  des  enlilades  de  [)etites 
chambres  en  haut,  la  chambre  où  je  dors,  le  repaire  de 
cette  vipère,  une  très  belle  loge  de  concierge,  cent  chambres 
d'amis.  Bref,  Scaurus,  quand  il  vient  par  ici,  ne  veut  des- 
cendre que  chez  moi,  et,  pourtant,  il  peut  loger  au  bord  de 
la  mer,  dans  la  maison  de  son  père.  Et  il  y  a  bien  ici  d'autres 
choses  que  je  vais  vous  montrer  tout  à  l'heure. 

«  Croyez-moi  :  Tu  as  un  sou,  tu  ne  vaux  qu'un  sou  ;  sois 
riche  et  tu  seras  considéré.  Ainsi  moi,  votre  ami,  qui  n'étais 
qu'un  ver  de  terre,  me  voilà  roi.  En  attendant,  Stichus, 
apporte-nous  les  vêtements  funéraires  dans  lesquels  je 
veux  être  enseveli  ;  apporte-nous  aussi  les  parfums  et  un 
échantillon  de  cette  amphore  dont  je  désire  qu'on  arrose 
mes  os.  » 


LXXVIII.       ou    TRIMALCION    DONNE    A    SES    INVITES 
UN    AVANT-GOUT   DE    SES    FUNERAILLES 

Stichus  ne  fut  pas  long.  Il  rapporta  dans  la  salle  à 
manger  une  tunique  blanche  et  une  robe  prétexte.  Pyg- 
malion  nous  pria  de  les  tâter  pour  voir  si  elles  étaient 
en  bonne  laine.  Il  ajouta  en  souriant  :  «  Prends  garde, 
Stichus,  que  les  rats  ou  les  teignes  ne  s'y  mettent,  car  je 
te  ferais  brûler  vif.  Je  veux  avoir  un  bt^l  enterrement, 
afin  que  tout  le  peuple  bénisse  ma  mémoire.  » 

Aussitôt,  il  débouche  une  fiole  de  nard  et  nous  en  fait 
frictionner  à  la  ronde  :  «  J'espère,  dit-il,  qu'il  me  fera 


LE    SATYRICON  199 


autant  de  plaisir  après  ma  mort  que  maintenant.  »  Il  fit 
verser  du  vin  dans  un  grand  vase  et  dit  :  «  Supposons  que 
vous  êtes  invités  à  mon  repas  de  funérailles.  » 

Cette  lugubre  comédie  tournait  au  vomissement  quand 
Trimalcion,  ivre-mort,  s'avisa  d'un  nouveau  divertisse- 
ment :  il  fit  entrer  dans  la  salle  des  joueurs  de  cor  et,  sou- 
tenu par  une  pile  de  coussins,  s'étendit  sur  un  lit  de  parade  : 
«  Figurez-vous,  dit-il,  que  je  sois  mort,  et  faites-moi  un 
beau  discours.  » 

Les  cors  émirent  aussitôt  des  sons  lugubres  (1).  Un  sur- 
tout, l'esclave  de  cet  entrepreneur  de  convois,  qui  sem- 
blait le  plus  honnête  homme  de  la  bande,  fit  tant  de  bruit 
qu'il  ameuta  tout  le  voisinage.  C'est  pourquoi  les  gardes, 
qui  veillaient  sur  les  environs,  croyant  que  la  maison  brû- 
lait, enfoncèrent  incontinent  les  portes,  et,  avec  de  l'eau 
et  des  haches,  envahirent  la  maison  en  désordre.  Quant 
à  nous,  profitant  d'une  occasion  si  favorable,  après  avoir 
dit  deux  mots  à  Agamemnon,  nous  fuyions  à  toutes  jambes, 
tout  comme  si  nous  avions  véritablement  le  feu  au  der- 
rière (2). 

(1)  Les  cors  étaient  employés  dans  les  funérailles  des  grands. 

(2)  Ici  se  termine  le  manuscrit  de  Trau. 


TROISIÈME    PARTIE 


EUMOLPE 


LXXIX.   OU   ENCOLPE   EST  ENCORE  MALHEUREUX  EN  AMOUR 

Faute  de  flambeaux  pour  guider  nos  pas,  nous  errions 
à  l'aventure,  et  le  silence  profond  d'une  nuit  déjà  avancée 
ne  nous  laissait  guère  d'espoir  de  rencontrer  quelqu'un 
avec  de  la  lumière.  Il  fallait  compter  aussi  avec  notre 
ébriété  et  notre  ignorance  des  lieux  où  il  était  déjà  malaisé 
de  se  reconnaître  en  plein  jour. 

Ce  n'est  donc  qu'après  avoir  traîné  pendant  presque 
une  heure  nos  pieds  ensanglantés  sur  des  pavés  pointus 
ou  des  tessons  que,  grâce  à  l'astuce  de  Giton,  nous  finîmes 
par  nous  tirer  d'affaire.  Prudemment,  en  effet,  la  veille, 
craignant  de  se  tromper  même  en  plein  midi,  il  avait,  sur 
son  chemin,  marqué  tous  les  piliers  et  toutes  les  colonnes 
à  la  craie,  et  ce  furent  ces  marques,  dont  l'éclatante  blan- 
cheur triomphait  des  plus  épaisses  ténèbres,  qui  nous  per- 
mirent de  retrouver  notre  route. 

Nous  croyions,  en  arrivant  à  l'auberge,  toucher  au  terme 
de  nos  fatigues  :  il  n'en  était  rien.  Notre  vieille  hôtesse, 
s'étant  attardée  à  s'enfiler  des  verres  avec  les  voyageurs. 


202  l'œuvre    de    PÉTRONE 

dormait  maintenant  si  profondément  qu'on  l'eût  brûlée 
vive  sans  qu'elle  le  sentît.  Et  peut-être  aurions-nous  dû 
passer  la  nuit  à  la  porte  s'il  n'était  survenu  un  messager 
de  Trimalcion,  riche  lui-même,  puisqu'il  avait  dix  chariots 
lui  appartenant.  Il  ne  perdit  pas  son  temps  à  faire  du  bruit, 
mais  enfonça  la  porte  de  l'auberge  et  nous  fit  entrer  par 
la  même  ouverture.  ^  Je  ne  fus  pas  plus  tôt  dans  ma  cham- 
bre que  je  me  mis  au  lit  avec  mon  petit  ami  ;  et,  ayant 
richement  dîné,  dévoré  d'ardeurs  erotiques,  je  me  plon- 
geai tout  entier  dans  un  abîme  de  voluptés.  ' 

Quelle  nuit  ce  fùl  là,  dieux  et  déesses  ! 

Quels  doux  enlacemenls  I  Nous  serrant,  bn'ihnt  di'  fièvre. 

Nous  répandions  cil  et  là  en  baisers 

Nos  âmes  errant  sur  nos  lèvres.  Foin  des  foucis 

Qui  tuent  :  c'est  là  qu'on  apprend  à  mourir  : 

J'avais  tort  de  me  croire  heureux.  Car  tandis  que,  lourd 
de  vin,  je  laisse  échapper  mon  Giton  de  mes  bras  sans 
vigueur,  Ascylte,  toujours  attentif  à  me  nuire,  me  le  sub- 
tihsc  et  l'emporte  dans  son  lit. 

Il  s'accoupla  en  toute  liberté  avec  mon  ami  —  non  le 
sien  —  qui,  insensible  à  l'injure  ou  feignant  de  l'être,  s'en- 
dort dans  des  bras  étrangers,  oublieux  de  tous  les  droits 
humains. 

Quant  à  moi,  à  mon  réveil  je  cherche  du  geste  dans 
mon  lit  dépouOlé  l'objet  de  mes  vœux  ;  au  nom  de  la 
fidélité  en  amour,  j'avais  bien  envie,  en  les  traversant 
tous  deux  de  mon  épée,  de  les  faire  passer  du  sommeil  à 
la  mort. 

Enfin,  prenant  un  parti  moins  dangereux,  je  réveillai 
Giton  par  quelques  soufilets.  Puis,  jetant  à  Ascylte  un 
regard  torve  :  «  Puisque,  lui  dis-je,  scélérat  sans  foi  ni  loi, 
tu  as  violé  les  lois  de  l'amitié,  prends  vite  tes  afïaires  et 
va-t'en  chercher  un  autre  endroit  à  salir.  »  Il  ne  protesta 


LE    SATYRICON  20^ 


pas,  mais  après  que,  très  équitablement,  nous  eûmes  partagé 
nos  frusques  :  '<  Et  maintenant,  dit-il,  reste  à  partager  cet 
enfant.  >> 


LXXX.    ou    ENCOLPE    EST    DE    PLUS    EN    PLUS    MALHEUREUX 

Je  crus  d'abord  à  une  plaisanterie  pour  prendre  congé. 
Mais,  tirant  son  épée  d'une  main  fratricide,  il  déclare  : 
«  Tu  ne  jouiras  pas  de  ce  butin  que  tu  prétends  te  réser- 
ver pour  toi  seul.  Part  à  deux,  je  le  veux,  ou  je  tranche  la 
question  par  ce  glaive.  Et  sans  regret  (1)  !  » 

J'en  fais  autant  de  mon  côté,  et,  le  manteau  roulé 
autour  du  bras  (2),  je  me  mets  en  garde.  Pendant  cette 
scène  de  démence,  le  malheureux  qui  en  était  la  cause 
embrassait  nos  genoux  en  pleurant  et  nous  suppliait,  les 
mains  jointes,  de  ne  pas  faire  de  cette  pauvre  taverne  une 
nouvelle  Thèbes  et  de  ne  pas  souiller  dans  le  sang  d'un 
ami  des  mains  qu'unissait  hier  une  si  étroite  intimité. 
«  Si,  s'écriait-il,  il  vous  faut  absolument  un  crime,  voici 
ma  gorge  à  nu  :  tournez  vers  elle  vos  coups,  plongez-y 
vos  épées  !  C'est  à  moi  de  mourir  qui  ai  détruit  les  liens 
d'une  amitié  sacrée  !  « 

Sur  ses  prières,  nous  rentrons  nos  armes  et  Ascylte  le 
premier  :  «  C'est  moi,  dit-il,  qui  vais  mettre  fin  à  cette  dis- 
pute. Le  petit  lui-même  va  suivre  qui  il  voudra  :  ainsi  il 
aura  pleine  liberté  dans  le  choix  de  son  ami.  »  Comptant 
sur  nos  vieilles  relations,  qui  me  semblaient  créer  entre 
nous  comme  un  lien  du  sang,  j'y  consentis  sans  crainte  : 

(1)  Plaisante  réédition  du  jugement  de  Salomon. 

(2)  Pris  à  l'improviste,  le  Romain  roulait  son  manteau  autour 
de  son  bras  gauche  pour  s'en  servir  en  guise  de  bouclier. 


201  l'œuvre    de    PÉTRONE 

je  me  jetai  mèinc  sur  coLte  proposition  et  j'acceptai  l'ar- 
bitre. 

Celui-ci  lie  délibéra  pas  pour  se  donner  l'air  d'hésiter, 
mais  à  peine  avais -je  parlé  qu'il  se  leva  et  choisit  Ascylte 
pour  son  ami  !  l^'oudroyé  par  cet  arrêt,  comme  si  j'étais 
désarmé,  je  toml)ai  sur  mon  lit  et  j'aurais  porté  sur  moi 
une  main  meurtrière  si  je  n'avais  craint  de  couronner 
par  là  le  triomphe  de  mon  rival.  Il  sort  donc  triomphale- 
ment avec  le  trophée  de  sa  victoire,  cet  Ascylte,  plantant 
là  son  ancien  camarade,  jadis  si  cher,  son  compagnon  dans 
la  bonne  et  dans  la  mauvaise  fortune,  qu'il  laisse  seul  et 
sans  appui  en  terre  étrangère  : 

Le  nom  d'ami  n'a  de  prix  iiu'aut;iiit  qu'il  est  utile  : 

Le  pion  suit  sur  le  damier  le  pion  mobile. 

Tant  que  la  Fortune  m'est  IKltle,  vous  me  faites  bon  visaje,  mes  bien  chers  : 

Vient-elle  à  changer,  vous  me  tournez  le  dos  sans  vergogne. 

La  troupe  des  niasi|nes  s'agile  sur  la  scène  :  celui-ci  fait  le  père, 

L'autre  le  (ils,  un  troisième  joue  les  richards  : 

Mais,  sitiH  le  livre  fermé  sur  un  dernier  éclat  de  rire, 

Les  masques  tombent  :  chacun  reprend  sa  figure  et  ses  soucis. 


LXXXI.    PLAINTE     TOUCHANTE     d'eNCOLPE    ABANDONNÉ    (1) 

Je  ne  perdis  pas  beaucoup  de  temps  à  pleurer,  mais 
craignant  que,  pour  comble  de  malheur,  Ménélas,  notre 
sous-maître,  ne  me  trouvât  seul  dans  cettt  auberge, 
réunissant  mes  quelques  bagages,  je  me  retirai  dans  un 
quartier  peu  fréquenté,  au  bord  de  la  mer.  Là,  je  restai 
trois  jours  sans  sortir,  obsédé  par  l'idée  de  ma  solitude  et 
le  souvenir  de  tant  de  mépris.  Je  me  frappais  la  poitrine 

(1)  Ces  plaintes  d'Encolpe  «  sont,  dit  M.  Collignon,  d'un  ton  sou- 
tenu et  d'une  noblesse  de  langage  peu  en  rapport  avec  le  personnage 
et  les  circonstances  ».  C'est  qu'elles  sont  une  parodie  de  VEnéide, 
II,  664   à  672. 


PL.    VI 


Châtiment  de  Polyénos. 

(Sauvé,  inv.) 


LE    SATYRICON  205 


en  poussant  des  sanglots  déchirants  et  je  n'interrompais 
mes  profonds  gémissements  que  pour  m'écrier  :  «  Pour- 
quoi la  terre  ne  s'cst-elle  pas  entr'ouverte  pour  m'englou- 
tir,  ou  la  mer  si  cruelle  même  aux  innocents  !  J'ai  échappé 
au  châtiment  :  j'ai  été  laissé  pour  mort  sur  l'arène  après 
avoir  tué  mon  hôte,  et  pour  prix  de  tant  d'audace,  me 
voilà  abandonné  comme  un  mendiant,  comme  un  exilé 
dans  une  auberge  d'une  ville  grecque  (1).  Et  qui  m'a 
laissé  dans  cet  abandon  ?  Un  jeune  homme  souillé  de 
toutes  les  débtuches,  qui  de  son  propre  aveu  a  mérité 
d'être  chassé  de  sa  patrie,  qui  a  obtenu  sa  liberté,  son 
affranchissement,  en  vendant  sa  beauté,  dont  le  cul  a  été 
joué  aux  dés,  que  louent  comme  une  fille  ceux-là  même 
qui  savent  bien  que  c'est  un  homme. 

«  Et  quant  à  l'autre,  grands  dieux,  qui  en  guise  de  toge 
virile  n'a  voulu  qu'une  robe  de  femme,  à  qui  sa  mère 
déjà  persuadait  de  ne  pas  être  homme,  qui  fit  œuvre  de 
femme  dans  la  prison  aux  esclaves,  qui  après  avoir  couché 
hier  avec  moi,  changeant  et  de  lit  et  d'amours,  renie  une 
vieille  amitié  et  qui,  ô  honte!  comme  une  vulgaire  prosti- 
tuée, sacrifie  tout  ce  passé  à  la  fantaisie  d'une  nuit! 
Ils  couchent  maintenant  l'un  à  côté  de  l'autre,  unis  par 
l'amour  pendant  des  nuits  entières,  et  peut-être  qu'épuisés 
par  leurs  mutuels  excès  ils  se  reposent  en  raillant  ma 
solitude.  Mais  ils  me  le  paieront!  Car,  ou  bien  je  ne  suis 
pas  un  homme,  un  homme  libre,  ou  bien  je  laverai  cet 
outrage  dans  leur  sang  infâme.  » 

(1)  Encolpe  est  dans  une  ville  grecque  et,  il  l'a  dit  quelques  lignes 
plus  haut,  dans  une  ville  maritime.  Il  dira  chapitre  99  :  «  Après 
avoir  adoré  les  étoiles,  je  monte  à  bord  ».  On  a  pensé  qu'il  s'agissait 
de  Xaples. 

Quant  au  passage  du  chapitre  11  :  s  Ascylte  voulait  rentrer  le 
jour  même  à  Npples  »,  il  ne  prouve  rien,  puisqu'il  a  été  interpolé 
par   Nodot. 

14 


206  l'œuvre    de    PÉTRONE 


LXXri.     JALOUSIE     BELLIQUEUSE    D  ENCOLPE    ABANDONNE    : 
PLAISANT    ÉPISODE    DU    SOLDAT 

A  ces  mots,  je  ceins  mon  épée,  et  de  peur  (jue  mes  forces 
ne  trahissent  me?  ardeurs  belliqueuses,  je  commence  par 
me  mettre  d'aplomb  en  m'oiïrant  un  solide  déjeuner. 
Ceci  fait,  je  m'élance  hors  de  l'auberge  et  je  parcours  tous 
les  portiques  comme  un  furieux.  Tandis  qu'avec  mon  air 
effaré  et  sauvage  j'allais,  ne  rêvant  que  sang  et  meurtre, 
et  portant  à  chaque  instant  la  main  à  cette  épée  que 
j'avais  vouée  à  ma  vengeance,  un  soldat  me  remarqua. 

Était-ce  un  simple  vagabond  ou  un  voleur  de  nuit  ? 
Je  ne  sais.  «  Qui  es-tu,  me  dit-il,  camarade  ;  de  quelle 
région,  de  quelle  centurie  ?  »  Avec  beaucoup  d'aplomb 
je  me  forge  un  nom  de  centurion  et  un  numéro  de  légion  : 
«  Allons  donc,  me  dit-il,  dans  l'armée  où  tu  sers,  depuis 
quand  les  soldats  se  promènent-ils  chaussés  comme  des 
cabotins  ?  »  Ma  rougeur  et  le  tremblement  de  mes  mains 
trahissaient  mon  imposture.  «  Bas  les  armes  et  prends  garde 
à  toi  '-,  me  dit-il.  Dépouillé  de  mon  épée,  et  donc  de  tout 
moyen  de  vengeance,  je  reprends  le  chemin  de  1" hôtel  ; 
toute  mon  audace  était  tombée  et  j'en  vins  peu  à  peu  à 
savoir  gré  de  son  insolence  à  ce  coupe-jarret. 


LXXXIII.  ou  ENCOLPE,  PHILOSOPHANT  SUR  L  AMOUR, 
FAIT   LA    RENCONTRE    DU    POÈTE    EU.MOLPE 

'  J'avais  cependant  bien  de  la  peine  à  triompher  de 
mes  désirs  de  vengeance,  et  je  passai  une  nuit  agitée. 
Au  petit  jour,  pour  secouer  ma  tristesse  et  dissiper  ma 
rancune,  je   fis  un  tour.  Je  parcourus  tous  les  portif[ues 


LE    SATVRICOX  207 


et  '  j"y  découvris  une  galerie  de  tableaux  remarquables 
par  le  choix  varié  des  œuvres  qu'elle  enfermait.  J'en  vis, 
de  la  main  de  Zeuxis,  dont  les  injures  du  temps  n'avaient 
encore  pu  triompher.  Des  ébauches  de  Protogène  le  dis,ptu- 
taient  de  vérité  avec  la  nature  :  c'est  avec  une  sorte  de 
frisson  religieux  que  j'y  touchais.  Je  me  prosternai  devajit 
CCS  a-dorables  tabl-eaux  d'Apelle  que  les  Grecs  nomment 
monochromes  (1)  et  d'une  telle  finesse  qu'on  croyait,  tant 
la  ressemblance  était  poussée,  voir  la  vie,  passée  dans . 
la  peinture,  animer  les  membres  des  personnages.  Ici, 
l'aigle  portait  Ganymède  au  plus  haut  des  deux.  Là, 
l'innocent  Hylas  repoussait  les  assauts  d'une  naïade  las- 
cive. Apollon  condamnait  ses  mains  criminelles  et  déco- 
rait sa  lyre  détendue  d'une  fleur  d'hyacinthe  fraîche 
éclose. 

Au  milieu  des  images  peintes  de  tant  d'amants,  je" 
m'écriai  comme  dans  une  solitude  :  «  Ainsi  l'amour  touche 
les  dieux  eux-mêmes!  Et  Jupiter,  dans  son  ciel,  ne  trou- 
vant qui  choisir,  est  descendu  Jaire  ses  fredaines  sur  notre 
terre  où-,  du  moins,  il  n'a  enlevé  l'amant  de  ipersonne,  La 
nymphe  qui  ravit  Hylas  aurait  sans  doute  mis  un  ivein  à 
ses  désirs  si  elle  avait  prévu  qu'Hercule  viendrait  le  récla-^ 
mer.  ApoUon  fit  revivre  eu  fleur  l'âme  chère  de  l'enfant 
qu'il  pleurait.  Enfin  la  Fable  est  pleine  d'amoureuses 
liaisons  que  ne  vient  troubler  aucun  rival.  Mais,  moi,  j'ai; 
admis  dans  mon  intimité  un  hôte  mille  fois  plus  cruel  qne 
Lycurgue.  » 

Tandis  que  je  confie  aux  vents  ces  plaintes  vaines,  je- 
vois  ejitrei'  dans^la  galerie  un  vieillard  aux  cheveux  blancs,, 
à  la  .physionomie  fine  et  réfiéchie  et  doiit  les  traits  ■afnft'O'n- 
çâient  quelque  ch'ose  de  ^and.  Mais  à  sa  mise  plutôt  né^- 


(1)  C'est  œ  que  rtovts  appeâ-ons  mi  Gara«ï«u. 


208  l'œuvre  DI-:  pétrone 

gée,  on  dcvinaiL  facilonu'iit  un  de  ces  hommes  de  lettres 
honnis  i)ar  les  riches.  Il  s'arrêta  près  de  moi.  «  Je  suis,  me 
dit-il,  un  poète,  et,  je  crois,  (rune  certaiiu'  envolée,  si  tou- 
tefois on  peut  s'en  rapporter  aux  couronnes  cjue  la  faveur, 
je  l'avoue,  accorde  trop  souvent  aux  écrivains  sans  valeur. 
Pourquoi  donc  suis-jc  si  mal  vêtu,  direz-vous  ?  Pour  une 
bonne  raison,  l'amour  des  choses  de  l'esprit  n'a  jamais 
enrichi  personne. 

Qui  confie  sa  furlune  aux  flots  en  tire  de  gros  revenus  ; 

Qui  va  dans  les  ramps  alTronter  les  (iantters  récollo  les  fouronnes  d'or. 

Un  vil  flatteur  s'endort  ivre  dans  les  étoffes  de  pourpre  ; 

Celui  qui  suit  les  femmes  mariées  n'a  pas  tionle  de  les  faire  linanrer. 

Seul  le  poète  grelotte  sous  ses  haillons  i^elés 

Et  de  sa  bouche  afl'amée  implore  en  vain  son  art  dédaigné. 


LXXXIV.    OU    ENCOLPE    CONFIE    SES    PEINES    A    EUMOLPE 

«  Car  il  en  est  malheureusement  ainsi  :  celui  qui,  ennemi 
de  tout  vice,  a  entrepris  de  marcher  droit  dans  la  vie, 
récolte  aussitôt  la  haine  de  tous  par  le  seul  fait  d'abord  qu'il 
se  distingue  du  commun  :  qui,  en  effet,  supporterait  les 
vertus  qui  lui  manquent  ?  Ensuite,  qui  n'a  d'autre  idée 
que  d'échafauder  sa  fortune  veut  que  tout  homme  tienne 
pour  le  plus  grand  des  biens  celui  qui  est  tel  à  ses  propres 
yeux  :  glorifiez  tant  que  vous  voudrez  les  gens  de  lettres 
pourvu  que,  devant  l'opinion,  leur  prestige  reste  inférieur 
à  celui  de  l'argent.  —  Je  ne  sais  comment  il  se  fait  que  la 
pauvreté  soit  sœur  du  génie,  '  lui  répondis-je  en  soupi- 
rant. —  Vous  avez  raison,  dit  le  vieillard,  de  déplorer  le 
sort  fait  aux  littérateurs.  —  Ce  n'est  point  la  cause  de 
mes  soupirs,  lui  avouai-je  ;  j'ai  bien  d'autres  sujets  d'afTlic- 
tion.  » 

Et  aussitôt,  cédant  à  un  penchant  qui  nous  pousse  à 


LE    SATYRICON  209 


confier  nos  propres  douleurs  aux  oreilles  d'autrui,  je  lui 
expose  mon  infortune.  D'abord  je  lui  peignis  la  perfidie 
d'Ascylte,  sans  lui  faire  grâce  d'un  seul  trait,  puis  je 
m'écriai  en  gémissant  '  :  «  Je  voudrais  que  l'ennemi  qui 
me  force  à  la  continence  eût  assez  de  cœur  pour  se  laisser 
attendrir.  Mais  c'est  déjà  un  criminel  endurci  et  il  en 
remontrerait  en  perfidie  au  dernier  des  maquereaux.  » 
'  Ma  franchise  plut  au  vieillard,  qui  se  mit  à  me  consoler. 
Pour  adoucir  ma  tristesse,  il  me  confia  un  épisode  ancien 
de  ses  amours.  ' 


LXXXV.   A  SON   TOUR,   EUMOLPE  CONFIE  A  ENCOLPE 
UN    EXPLOIT    AMOUREUX 

«  Voyageant  en  Asie,  à  la  suite  d'un  questeur,  je  reçus 
l'hospitalité  d'un  habitant  de  Pergame.  Je  me  plaisais 
beaucoup  chez  lui,  non  seulement  à  cause  du  confortable, 
mais  à  cause  de  son  fils,  garçon  de  toute  beauté.  Je  cher- 
chai d'abord  les  moyens  de  ne  pas  paraître  suspect  d'en 
être  amoureux.  Chaque  fois  qu'il  était  question  à  table 
des  services  qu'on  demande  aux  jolis  garçons,  je  mani- 
festais une  indignation  si  violente,  je  déplorais  si  sincère- 
ment d'être  forcé  d'entendre  de  pareilles  horreurs,  qu'on 
me  regardait,  la  mère  surtout,  comme  une  sorte  de  philo- 
sophe. 

«  Bientôt  on  me  chargea  de  conduire  le  jeune  homme  au 
gymnase  :  je  réglais  ses  études,  je  lui  donnais  des  leçons 
et  je  recommandais  surtout  de  n'admettre  dans  la  maison 
aucun  de  ces  misérables  toujours  à  l'affût  des  beaux  corps 
pour  les  voler. 

«  Un  jour,  nous  nous  trouvions  couchés  dans  la  salle  à 
manger  :  l'école  était  fermée  parce  que  c'était  fête,  et 


210  i,'a:rvHi-:  m-:  pkthoni-: 

rengourdisscmont  qui  suit  un  bon  et  joyeux  repns  nous 
faisait  prolonger  Faprès-dîner.  Vers  le  milieu  tle  la  nuit,  je 
sentis  que  l'enfant  ne  dormait  pas.  Alors,  d'une  voix  timide 
et  basse,  je  lis  ce  vœu  à  ^'énus  :  «  Déesse,  si  je  peux  embras- 
ser ce  bel  enfant  sans  qu'il  le  sente,  demain  je  lui  donnerai 
une  couple  de  colombes.  » 

«  Ayant  très  bien  compris  le  marché,  le  petit  coquin  se 
mit  à  ronfler.  Pendant  qu'il  feignait  de  dormir,  je  m'appro- 
chai donc  et  lui  dérobai  quelques  baisers.  Content  de  mes 
débuts,  je  me  levai  matin,  je  choisis  une  belle  paire  de 
colombes  et  les  lui  aj)portai.  Il  les  attendait  :  je  me  trou- 
vai quitte  de  ma  promesse. 


LXXXVI.    SUITE   DE   L  EXPLOIT  AMOUREUX 

«Le  lendemain,  il  me  permit  les  mêmes  privautés.  Je  ris- 
quai alors  un  nouveau  vœu  :  «  Si  je  peux,  sans  qu'il  s'en 
cloute,  promener  sur  son  beau  corps  une  main  impudique, 
je  récompenserai  sa  complaisance  par  le  don  de  deux  coqs 
acharnés  au  combat.  »  A  ces  mots,  l'éphèbe,  de  lui-même, 
s'approcha,  et,  à  ce  qu'il  me  sembla,  il  avait  plutôt  peur 
de  me  voir  m'endormir. 

«  Je  m'empressai  de  calmer  ses  inquiétudes  et  me  gorgeai 
de  toute  cette  belle  chair,  à  la  réserve  des  suprêmes  faveurs. 
Puis,  le  jour  venu,  je  lui  apportai,  à  sa  grande  satisfaction, 
ce  que  j'avais  promis. 

«  La  troisième  nuit,  dès  que  ce  fut  possible,  je  susurrai  à 
roreille  du  faux-dormeur  :  «  Dieux  immortels  !  si  je  lui 
arrache  pendant  son  sommeil  la  faveur  du  coït  complet, 
qui  seul  peut  combler  mes  vœux,  pour  tant  de  bonheur 
il  aura  demain  un  superbe  bidet  de  Macédoine,  à  cette  seule 
condition,   bien   entendu,   qu'il   ne  s"a|)crçoive   de   rien.   » 


LE    SATYRICON  211 


Jamais  i"éphèbe  ne  dormit  si  consciencieusement.  Je  pus 
donc  remplir  mes  mains  de  ses  seins  d'un  blanc  de  lait,  le 
couvrir  de  baisers,  puis  obtenir  la  satisfaction  suprême  qui 
assouvit  d'un  coup  tous  les  désirs. 

«  Le  lendemain,  il  resta  dans  sa  chambre,  attendant  le 
cadeau  habituel.  Mais,  vous  vous  en  doutez,  il  est  beau- 
coup plus  facile  d'acheter  des  colombes  ou  même  des 
coqs  qu'un  beau  cheval.  En  outre,  je  craignais  qu'un  pré- 
sent si  magnifique  ne  rendît  ma  générosité  suspecte  à  la 
famille.  Donc,  après  m'être  promené  quelques  heures,  je 
rentrai  chez  mon  hôte  sans  apporter  d'autre  présent  qu'un 
baiser. 

«  Mais,  lui,  jette  de  tous  côtés  des  regards  déçus  et  dès  qu'il 
m'eut  sauté  au  cou  pour  m'embrasser  :  «  Cher  maître,  dit-il, 
où  donc  est  mon  demi-sang  ?»  —  Il  n'est  pas  commode, 
lui  répondis-je,  d'en  trouver  un  beau  ;  j'ai  donc  dû  différer 
cette  emplette.  INIais,  sois  tranquille,  au  premier  jour  je 
tiendrai  ma  promesse.  » 

«  Ce  que  cela  voulait  dire,  l'éphèbe  le  comprit  fort  bien, 
et  l'expression  de  son  visage  traliit  son  secret  dépit.  » 


LXXXVII.    FIX    DE    L  EXPLOIT    AMOUREUX 

«  Ma  mauvaise  foi  me  fermait  les  voies  que  mon  adresse 
avait  su  m'ouvrir.  Cependant,  je  tentai  de  reprendre  les 
mêmes  libertés.  Quelques  jours  après,  des  circonstances 
semblables  m'ayant  fourni  une  pareille  occasion,  dès  que 
j'entendis  ronfler  le  père  je  demandai  au  fils  de  refaire  sa 
paix  avec  moi,  de  me  permettre  de  lui  procurer  les  mêmes 
joies;  bref,  tout  ce  que  peut  dicter  la  passion  déchaînée. 
Mais  lui  se  bornait  à  répondre  d'un  air  fort  mécontent  : 
«  Dormez  donc,  ou  je  dis  tout  à  mon  père.  » 


212  l'œuvre    de    PÉTRONE 

((  Il  n'osL  ciilrei)nse  si  didicil?  dont  une  persévérance 
obstinée  ne  vienne  à  bout.  Pendant  qu'il  dit  :  «  Je  vais 
réveiller  mon  père  »,  j'arrive  à  me  faufiler  dans  le  lit  et,  à 
un  adversaire  qui  se  défend  sans  conviction,  j'arrache  le 
j)laisir  qu'il  me  refusait. 

«Mais  lui,  plutôt  séduit  par  mon  en'ronterie,  se  plaint 
d'abord  longuement  d'avoir  été  trompé,  bafoué,  d'avoir 
été  la  fable  de  ses  camarades,  auxquels  il  avait  vanté  ma 
générosité  :  «  Vous  allez  voir,  me  dit-il,  que  je  ne  suis  pas 
comme  vous  :  si  cela  vous  plaît,  vous  pouvez  recommen- 
cer. »  Tout  fut  donc  oublié,  et,  rentré  en  grâce  auprès  de 
ce  charmant  garçon,  je  m'empressai  d'user  de  la  permission, 
après  quoi  je  tombai  dans  un  profond  sommeil. 

«  Mais  une  récidive  simple  ne  contenta  pas  cet  éphèbe 
déjcà  mûr  pour  l'amour  et  que  l'ardeur  de  la  jeunesse  rendait 
impatient.  11  me  tira  donc  de  mon  sommeil  :  *(  Eh  quoi  ! 
dit-il,  vous  ne  demandez  plus  rien  !...  «  Je  n'étais  pas 
fourbu  au  point  que  sa  pro])Osition  pût  me  déplaire.  Me 
voilà  donc  suant  et  souillant  qui  m'évertue  à  lui  donner 
satisfaction  ;  après  quoi,  las  de  jouir,  je  repris  mon  somme. 

«Mais  une  heure  ne  s'était  pas  écoulée  qu'il  se  met  à  me 
pincer  en  disant  :  «  Pourquoi  pas  encore  une  fois  ?  »  Alors 
moi,  trop  souvent  réveillé,  je  lui  réponds,  furieux,  en  lui 
resservant  ses  propres  menaces  :  «  Dors  donc,  ou  je  dis  tout 
à  ton  père  !  » 


LXXXVIII.       ou       EUMOLPE      ÉTABLIT       QUE       l'iMMORALITÉ 
EST   l'unique    CAUSE    DE    LA    DÉCADENCE    DES    ARTS 

Ragaillardi  ])ar  ce  récit,  j'interrogeai  ce  vieillard,  plus 
instruit  que  moi,  sur  l'époque  de  tous  ces  tableaux  et  sur 
le  sujet  de  ceux  que  je  ne  comprenais  pas  bien.  Je  lui 


LE    SATYRICOX  213 


demandai  aussi  quelle  était  la  cause  du  marasme  actuel 
des  arts  et  pourquoi  les  plus  hauts  étaient  en  pleine  déca- 
dence, puisque,  de  la  peinture,  par  exemple,  il  ne  restait 
plus  la  moindre  trace. 

«  C'est  l'amour  de  l'or,  me  dit-il,  qui  est  la  cause  de 
cette  révolution.  Dans  l'antiquité,  quand  il  ne  fallait  pour 
plaire  que  le  mérite  tout  nu,  les  beaux-arts  étaient  en 
pleine  force,  et  s'il  y  avait  de  l'émulation  entre  les  hommes, 
c'était  pour  ne  laisser  longtemps  dans  l'ombre  rien  de  ce 
qui  pouvait  profiter  aux  siècles  futurs.  C'est  pourquoi. 
Hercule  de  la  science,  Démocrite  passa  sa  vie  à  recueillir 
les  sucs  de  toutes  les  plantes  et  à  faire  des  expériences 
pour  qu'on  n'ignorât  pas  plus  longtemps  les  propriétés 
des  minéraux  et  des  végétaux.  Eudoxe  vieillit  sur  le  som- 
met d'une  haute  montagne,  afin  de  surprendre  les  mouve- 
ments des  astres  du  ciel  ;  et  Chrysippe,  afin  de  suffire  aux 
découvertes  qu'il  avait  à  faire,  nettoya  trois  fois  son  cer- 
veau par  l'ellébore  (1). 

«  ]\Iais  pour  en  revenir  aux  arts  de  la  forme,  Lysippe 
n'est-il  pas  mort  de  faim,  attentif  seulement  à  porter  au 
dernier  degré  de  perfection  les  contours  d'une  seule  sta- 
tue ?  ^lyron,  qui  sut  presque  enfermer  dans  l'airain  l'âme 
de  rhom_me  et  l'instinct  des  bêtes,  n'est-il  pas  mort  si 
pauvre  qu'il  ne  se  trouva  personne  pour  accepter  son  héri- 
tage ? 

«  -Mais  nous,  rassasiés  de  vin  et  de  filles,  nous  n'osons 
même  plus  aborder  l'étude  des  arts  que  nos  pères  nous 
épargnèrent  la  peine  de  créer  ;  détracteurs  de  l'antiquité, 
il  n'y  a  plus  que  les  vices  que  nous  sachions  et  enseigner 
et  apprendre.  Qu'est  devenue  la  dialectique  ?  Et  l'astro- 

(l)  C'est  de  l'ellébore  blanc  ou  viraire  qu'il  est  ici  question.  Les 
anciens  attribuaient  à  ce  purgatif  énergique  la  propriété  de  nettoyer 
le  cerveau  et  d'éclaicir  les  idées. 


214  l'œI'VRK    de    PÉTRONE 


homie  ?  Et  cette  science  qui,  par  Ijs  voies  sûres  de  la  rai- 
son, nous  conduit  à  la  sagesse  ?  Qui,  je  le  demande,  entre 
au  temple  et  fait  un  vœu  pour  parvenir  à  la  perfection  de 
l'éloquence,  pour  atteindre  aux  sources  de  la  philosophie  ? 
On  ne  dem.ande  même  plus  la  santé.  Mais,  avant  même  de 
toucher  le  seuil  du  Capitole,  l'un  promet  une  offrande 
s'il  a  la  cliance  d'enterrer  un  riche  parent  ;  l'autre,  s'il 
découvre  un  trésor  caché  ;  le  troisième  s'il  vit  assez  pour 
atteindre  à  son  trente-milhonième  sesterce.  Et  le  Sénat 
lui-même,  arbitre  de  ce  qui  est  juste  et  bon,  n'a-t-il  pas 
souvent  promis  au  grand  Jupiter  Capitolin  un  présent  de 
mille  marcs  d'or  :  pour  que  personne  n'hésite  plus  à 
vouer  son  âme  à  l'argent,  c'est  au  poids  de  l'or  qu'on  achète 
les  faveurs  du  plus  grand  des  dieux. 

<(  .\e  vous  étonne.'  plus  que  la  peinture  décline,  quand 
aux  hommes  et  aux  dieux  un  lingot  d'or  semble  plus  beau 
que  tou!,  ce  qu'Apelle  et  que  Phidias,  ces  pauvres  fous 
de  Grecs,  ont  bien  pu  faire.  Mais  je  vous  vois  tout  absorbé 
par  ce  tab'eau  où  est  peinte  la  chute  de  Troie  ;  souffrez 
donc  que  j'essaye  d'en  exprin.er  le  sens  dans  la  langue  des 
dieux  (1). 

LXXXIX.    LA    TRTSE    DE    TPOTE,    POÈME 

Pour  la  dixième  fois  les  blés  mùrissaieut  depuis  que,  pris  entre  deux  djnjcrs, 
Las  Troyens  éplorés  étaient  assiég-^s,  et  que  la  parole  du  divin 
Clialclias,  mise  en  doute,  répandait  néanmoins  une  sombre  terreur. 

(1)  Ce  morceau  correspond  aux  vers  13-5(),  195-227,  250-2fi7  du 
clisnt  II  de  VEnéide.  Ce  n'est  pas  une  parodie,  mais  un  exercice 
d'ccnîe  :  l'auteur  a  inis  en  senaires  iambiques  les  hexamètres  de 
VEnéide.  Le  morceau  est  brillant,  mais  il  y  a  des  vers  trop  cherchés, 
d'autres  négligés.  11  n'y  a  aucune  intention  ni  de  dépasser,  ni  de  cri- 
tiquer, ni  même  d'égaler  Virgile  qui  est  seulement  mo<lernisé.  C'est 
à  tort  qu'on  a  voulu  voir  dans  ces  vers  une  parodie  de  Vlli^con,  œuvre 
de  jeunesse  de  Lucain,  ou  d'un  poème  de  Néron  sur  la  chute  de  Troie. 


LE    SATYRICOX  215 


Mais  Apollon  a  parlé  :  les  cimes  abattues 
Pioulent  au  pied  de  l'Ida,  et,  fendus,  tombent  en  amas 
Les  cbênes,  qui  figurent  bientôt  un  cheval  m'  n.ioant. 
Dans  sûu  flanc  se  cache  une  énorme  porte  et  une  caverne  close 
Pour  recevoir  garnison.  C'est  là  qu'irrité  par  une  lutte  de  dit  ans 
Se  cantonne  le  courage  des  Grecs  :  iU  encombrent  ce  cheval 
Aux  cavités  lourdes  d'hommes  ;  ils  se  cachent  dans  leur  offrande. 
0  Troie  infortunée  !  Nous  criimes  à  leurs  mille  vaisseaux  emportés  par  le?  flols, 
A  notre  sol  enfin  libéré  :  l'inscription  que  le  fer 
Avait  gravé,  Sinon  complice  du  destin, 

Tout  l'attestait,  ainsi  que  le  mensonge  efficace  ourJi  pour  notre  perte. 
Déjà  par  les  portes,  sans  armes,  sort  une  foule  tranquillisée 
^ui  se  hâte  vers  l'oft'ranJe  des  Grec^,  les  yeux  mouillés  de  larmes  : 
Pour  ces  cœurs  timides,  la  joie  continu;  les  pleurs 
Que  la  crainte  avait  fait  veiser.  Mais  voilà  que,  prêtre  sacré  de  Neptune, 
Les  cheveux  épars,  Laocoon  remplit  toute 
Cette  foule  de  ses  cris  ;  bientôt,  ramenant  son  javelot  en  arrière, 
11  vise  au  ventre  :  mais  le  destin  appesantit  sa  main, 
La  pointe  rebondit,  refusant  d^;  dévoiler  la  luse  des  Grecs. 
Le  vieillard  cependant  raffermit  à  nouveau  sa  main  trop  faible 
Et,  de  sa  biche  à  double  tranchant,  s'attaque  aux  flancs  élevés.  Frémit 
Au  dedans  toute  cette  jeunes.-e  captive,  et,  tant  qu'elle  murmure. 
On  enteUil  cette  masse  de  bois  respirer  une  crainte  étrangère. 
Donc,  prisonnière  elle-même,  celte  troupe  marche  à  la  conquête  de  Troie 
Et,  par  celte  ruse  nouvelle,  va  mettre  fin  à  toute  la  guerre. 
Mais  voici  d'autres  pro  liges  :  vers  oii  la  haute  Tenedos  de  son  dos 
Uepousse  la  mer,  des  flots  gonflés  se  dressent 
Puis  l'onde  fendue  rejai  lit  et  se  crense  en  sillage. 
Tel  en  une  nuit  silencieuse  le  bruit  des  rames 
Uetenlit  au  loin,  quand  les  flottes  pressent  l'onde 
Et  que  le  marbre  des  eaux,  fendu  par  les  quilles,  gémit. 
Nous  regardons  :  c'étaient  deux  serpenls  aux  amples  repLs  que  les  flots 
Portaient  vers  les  rochers  :  de  leurs  poitrines  bombées 
Gomme  des  vaisseaux  de  haut  bord,  ils  écartent  ^ur  leurs  flancs  l'écume. 
Leur  queue  bal  l'air  avec  bruit,  le  rs  crinière-  flotlaut  au-dessus  des  flols 
Confondent  leur  éclat  ;  les  rayons  foudroyants  de  leurs  regards 
In:endient  les  flots,  et,  de  leurs  sifflements,  les  ondes  tremblent  : 
Les  esprits  sont  frappés  de  stupeur.  Ornés  du  bandeau  sacré 
Et  vêtus  de  la  robe  phrygienne,  se  tenaier.t  là,  ga-es  d'un  amour  partagé, 
Les  deux  fils  de  Laocoon,  que  brusquemen  enlacent  dans  leurs  anneaux 
Les  serpenls  flamboyants.  Leurs  mains  enfantines 
Ils  les  portent  vers  leurs  visages.  Chacun  oublie  son  propre  salut, 
Chacun  vole  au  secours  de  son  frère  :  leur  am  ur  mutuel  les  faii  changer  de  r41e. 
El  la  mort  elle-même  qui  les  perd  tous  deux  n'inspire  à  chacun  que  des  craintes  pour  l'autre. 
Mais  voici  que  le  trépas  du  père  vient  couronner  celui  des  enlanls 
Qu'il  fut  impuissant  à  secourir.  C'est  maintenant  sur  l'homme  que  se  jettent 
Les  serpenta  déjà  repus  de  caruage  :  ils  roule. it  ses  membres  sur  le  sol. 
Le  père  tombe,  victime,  au  pied  mê  i.e  des  autels 
Et  bat  la  terre.  Par  ses  aulels  al;isi  profanés 


2 H)  i."(i:i^vHi-:  Di-:  péironi-: 


Troie,  vouée  à  la  perdition,  perd  tout  d'abord  ses  dieux. 

Déjà  Phi'lié  dans  son  plein  répandait  sa  lumière  blanche 

Et  entrain  lit  autour  de  sa  face  rayonnante  son  cortège  d'astres  moindres, 

l,ors(|uc  parmi  les  Troyens  ensevelis  d^ns  le  sommeil  et  l'ivresse 

Lts  Grecs,  ouvrant  la  porte,  répandent  à  fljts  des  guerriers. 

Les  héros  s'exercent  au  carnage  :  tel  le  coursier, 

Dès  i|u'on  relâche  les  nœuds  du  joug  tliessalicn, 

Avant  de  s'élancer,  se  met  à  secouer  la  tète  et  sa  longue  crinière. 

Leurs  mains  tirent  le  fer,  agitent  le  bouclier  rond, 

Kt  les  voilà  à  l'œuvre.  Ici,  l'un  éjtorge  les  Troyens, 

Lourds  de  vin,  et  les  envoie  finir  dans  le  dtrnier  sommeil 

Leur  somme  ;  là,  un  autre  allumant  une  lorche  à  l'antel, 

Contre  les  Troyeni  iiivji|ue  le  secours  des  dieux  de  Troie. 


XC.    OCT    ENCOLPE    PRIE    EUMOLPE    A    SOUPER 

Des  gens  qui  se  promenaient  sous  le  porticiue  se  mirent 
à  jeter  des  pierres  à  Eumolpe  pour  le  faire  taire.  Habitué 
à  voir  son  talent  recueillir  ce  genre  de  suffrages,  il  se  cou- 
vrit la  tête  et  s'enfuit  hors  du  temple.  Craignant  moi- 
même  d'être  pris  pour  un  poète,  je  me  mis  à  la  poursuite 
du  fugitif  que  je  retrouvai  au  bord  de  la  mer. 

Dès  que,  hors  de  portée  des  coups,  nous  pûmes  enfin 
nous  arrêter  :  «  Je  vous  prie,  dis-je,  expliquez-moi  d'où 
vient  cette  maladie.  Voilà  moins  de  deux  heures  que  nous 
nous  connaissons,  et  j'ai  entendu  le  poète  plus  souvent 
que  l'homme.  Je  ne  m'étonne  donc  plus  que  le  peuple  vous 
poursuive  à  coups  de  pierres.  Je  m'en  vais,  moi  aus.si,  en 
faire  une  provision,  et  chaque  fois  que  vous  commencerez 
à  vous  égarer,  je  vous  dégagerai  la  tête  par  une  bonne 
saignée.    » 

Il  secoua  la  tête  et  répondit  :  «  Sachez,  mon  bel  ami, 
que  ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  je  suis  entré  en  fonc- 
tions. Chaque  fois  que  je  parais  sur  le  théâtre  pour  y  réci- 
ter quelque  chose,  l'assistance  me  réserve  ce  même  accueil. 
Toutefois,  pour  ne  pas  avoir  aussi  maille  à  partir  avec 


LE    SATYRICON  217 


VOUS,  je  veux,  pendant  un  jour  entier,  me  priver  de  ce 
régal.  —  Et  moi,  lui  dis-je,  si  vous  réserve?  v^otre  verve 
pour  un  autre  jour,  je  veux  que  nous  dînions  ensemble.  » 
Aussitôt,  je  charge  la  bonne  de  mon  petit  hôtel  de  nous 
préparer  un  petit  souper,  '  après  quoi  nous  nous  rendons 
au   bain   '. 


CXr.    ou    ENOOLPE    RETROUVE    SON    GITON 

Là,  j'aperçois  Giton  appuyé  contre  le  mur  et  muni  des 
frottoirs  et  des  racloirs  (1)  de  l'étuviste.  il  semblait  triste 
et  confus.  On  sentait  qu'il  portait  sans  enthousiasme 
son  nouveau  joug.  Tandis  que  je  l'observais  pour  m'assurer 
que  c'était  bien  lui,  il  tourna  la  tète  de  m.on  côté  et  aussi- 
tôt sa  physionomie  s'éclaira  : 

«  Grâce,  mon  grand  frère,  s'écria-t-il.  Maintenant  que 
je  ne  vois  plus  briller  le  fer,  je  veiix  parler  librement. 
Arrache-moi  à  ce  brigand  sanguinaire  et  punis-moi  aussi 
durement  que  tu  voudras  d'avoir  prononcé  contre  toi. 
C'est  déjà  un  assez  grand  supplice  pour  moi  d'avoir,  mal- 
heureux que  je  suis,  perdu  ton  affection.  » 

Je  mets  un  frein  à  ses  plaintes,  crainte  que  quelqu'un 
ne  surprenne  nos  projets,  et,  plantant  là  Eumolpe,  qui, 
déjà,  déclamait  un  poème  dans  l'eau,  j'entraîne  mon  Giton 
par  une  issue  obscure  et  malpropre,  et  nous  volons  à  notre 
gîte. 

Aussitôt  la  porte  fermée,  je  me  jette  dans  ses  bras  et 
je  dévore  sous  mes  baisers  les  larmes  qui  inondaient  son 
visage.  Longtemps  tous  deux  nous  ne  pûmes  dire  un  mot. 

(1)  Ces  racloirs  avaient  la  forme  d'une  serpette  mais  sans  tran- 
chant, et  servaient  à  faire  tomber  la  sueur  et  la  crasse  qui  couvraient 
le  corps. 


218  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Car  l'aimable  enfant,  lui  non  pkis.  ne  pouvait  arrêter  les 
sanglots  qui  seeouaient  tout  son  beau  corp«. 

a  Quelle  honte,.  m.'écriai-j:e,  de  t'aini^er  ainsi  quand  tu 
m'as  aibaiiéonBié  !  Dans  ce  cœur  où  tu  avai.'='  fait  une  si 
profonde  blessure,  je  ne  trouve  plus  même  la  cicatrice  1 
JM'expliqueras-tu  pourquoi  tu  as  été  aimer  ailleurs  ?  Ai-je 
mérité  le  mal  que  tu  m'as  fait  ?  » 

'  Giton  ',  sentant  combien  je  le  chérissais  encore,  reprit 
un  peu  contenance. 

:'  '  Pourtant,  insistai-je  ',  je  n'avais  pas  porté  ce  débat 
d'amour  devant  uu  autre  juge  quie  toirmêrae  ;  mais  va,  je 
ne  me  plains  plus,  j'ai  déjà  tout  oa'blié*,  pourvu  qu'au 
moins  tu  regrettes  sincèrement  tout  le  mal  que  tu  m'as 
fait.  >y 

Je-  gémissais  et  je  pleurais  en  soulageant  mon  cœur  par 
ces  discours.  Alors  Giton,  m'essuyant  les  yeux  avec  son 
manteau  :  «  Voyons,  Encolpe,  dit-iî',  ji'en  appelle  à  ta 
mémoire  et  à-  ta  bomie  foi  :  t'ai-je  abandonné  ou  n'est-ce 
pas  plutôt  toi  qui  t'es  trahi  ?  Powir  ma  part,  j'avoue,  et 
sans  balancer,  qu'enlire- deux  homnTes  arméSj  c'est  au  pite 
fort  que  j'ai  été:  » 

J'embrassai  la  bouche  d'où  sortai'ent  ces  paroles  pleimes 
de  sens,  puis-,  me  jetant  au  cou  de  mon  ami,  je  l'étreignis 
passionnément  pour  bien  lui  montrer  que  je  lui  rendais 
mon  cœur  et  que  notre  afîection'  renaissante  était  plus 
forte  et  plus  solide  que  jamais-. 


Xr.Hi..  ou   EUMQLPE  'EIIOUVE   GIOiON-  A  SON-  GOUT. 
EOI   NîiL  GRAIûra   PAS-  DE:   LE    DiRE 

E  était  déjà  tout  à  fait  nuit,  et  la  femme  avait  exécuté 
mes  ordres  pour  le  souper,  quand  Eumolpe  frappa  à  la 


LE    SATYRICON  219 


porte.  Je  demande  :  «  Combien  êtes-vous  ?»  Et  en  même 
temps  je  regarde  soigneusement  par  la  fente  si  Ascylte 
n'était  pas  avec  lui.  Voyant  que  notre  hôte  était  seul,  je  lui 
ouvre  sur-le-champ. 

Il  se  jette  sur  un  lit  et,  apercevant  Giton  qui  s'acquittait 
des  soins  du  ménage,  il  secoue  la  tête  et  s'écrie  :  «  Compli- 
ments pour  notre  Ganymède  :  il  nou  sfaut,  ce  soir,  prendre 
du  bon  temps  !  »  Une  entrée  en  matière  aussi  indiscrète 
me  charma  médiocrement  :  j'eus  peur  d'avoir  ouvert  ma 
porte  à  un  nouvel  AscylLe.  Et  le  voilà  qui  insiste  ;  Giton  lui 
aj^ant  présenté  à  boire  :  «  Je  t'aime  mieux,  lui  déclare-t-il, 
que  tous  les  mignons  du  bain  ensemble  !  »  Puis,  ayant 
mis  son  verre  à  sec,  il  nous  informe  qu'il  ne  s'est  jamais 
senti  la  gorge  aussi  aride. 

(c  Figurez-vous,  explique-t-il,  qu'au  bain  je  me  suis 
fait  presque  assommer,  parce  que  j'ai  essayé  de  réciter  un 
de  mes  poèmes  aux  gens  qui  étaient  assis  autour  du  bassin. 
Chassé  du  bain,  com.me  du  théâtre,  je  vous  cherchais  dans 
tous  les  coins,  en  criant  :  «  Encolpe  !  Encolpe  î  »  quand,  à 
l'autre  bout  de  l'établissement,  un  jeune  homme  tout  nu 
et  qui  avait  perdu  ses  habits,  criant  avec  une  égale  force 
et  semblant  fort  en  colère,  se  mit  à  vitupérer  un  nommé 
Giton  ! 

«  Mais  tandis  que  les  valets  de  bain  (1),  me  traitant  de 
fou,  me  contrefaisaient  avec  insolence  pour  se  moquer  de 
moi,  l'autre  fut  bien  vite  entouré  d'une  grande  foule  qui 
applaudissait  discrètement  et  témoignait  une  admiration 
respectueuse. 

«  Il  avait,  en  effet,  un  membre  d'une  telle  importance 

(1)  Ces  valets  de  bains  chargés  de  garder  les  habits  de  ceux  qui 
étaient  dans  l'eau  avaient,  au  témoignage  de  Sénèque  le  Rhéteur, 
reçu  le  nom  d'officiosi,  parce  que  professionnellement  ils  se  prêtaient 
à  tous  les  caprices  des  baigneurs. 


220  l'œuvre    de    PÉTRONE 

que  c'élail  riioniine  qui  semblait  n'èlre  que  la  suceursalc 
du  braciueinard.  O  le  beau  travailleur  que  ce  doit  être  ! 
S'il  entre  en  fonction  aujourd'hui,  il  doit  lui  falloir  jusqu'à 
demain  pour  en  linir  !  Aussi  ne  tarda-t-il  guère  à  trouver 
de  l'aide  :  je  ne  sais  quel  chevalier  romain,  un  vieux  vicieux 
à  ce  qu'on  disait,  le  couvrit  de  son  manteau  et  l'emmena 
chez  lui,  dans  le  but,  je  suppose,  de  se  réserver  le  monopole 
d'une  bonne  fortune  aussi  copieuse.  Tandis  que  moi,  l'em- 
ployé n'aurait  pas  même  voulu  me  rendre  mes  habits  si 
je  n'avais  trouvé  un  témoin  pour  dire  qu'ils  étaient  bien 
à  moi  !  Tant  il  est  plus  avantageux  de  fourbir  les  aines 
que  les  cerveaux  (1).  » 

Pendant  ce  discours  d'Eumolpe,  je  changeais  sans  cesse 
de  visage  :  les  embarras  d'un  ennemi  font  notre  joie,  mais 
on  se  désole  de  tout  ce  qui  lui  arrive  d'heureux.  Toutefois, 
comme  si  j'étais  étranger  à  toute  cette  histoire,  je  gardai 
un  silence  prudent  et  fis  part  à  Eumolpe  du  menu. 

'  J'avais  à  peine  fini  qu'on  nous  servit  ;  nourriture,  il 
est  vrai,  commune,  mais  savoureuse  et  substantielle,  que 
notre  docteur  famélique  se  mit  à  dévorer. 

Quand  il  eut  le  ventre  plein,  il  commença  à  philosopher, 
déblatérant  contre  les  imbéciles  qui  dédaignent  ce  qui  est 
connu  et  commun  pour  ne  priser  que  les  raretés.  ' 


XCIII.   ou   GITON   DONNE  A   SON   GRAND   AMI   UNE   LEÇON 
DE  SAVOIR-VIVRE 

«  '  Pour  une  âme  faussée  ',  dit-il,  est  vil  tout  ce  qu'il 
est  permis  d'avoir.  Un  esprit  égaré  par  l'erreur  n'apprécie 
que  ce  qui  est  interdit. 

(1)  Jeu  de  mois  sur  inguina,  aines,  parties  sexuelles,  et  ingénia, 
esprits. 


LE    SATYRICON  221 


Je  n'aim;  pas,  ce  <|iie  je  désire,  l'oblenir  aussitôt. 

La  victoire  me  déplaît  où  je  n'ai  qu'à  cueillir  le  laurier. 

L'oiseau  phasien  que  nous  vend  la  Colcliide 

Et  le  coq  africain  charment  mon  palais. 

Parce  qu'il  n'est  pas  facile  d'en  trouver  :  mais  l'oie  si  blanche. 

Le  canard  au  plumage  si  joliment  bigarré 

Sentent  le  peuple.  Des  plus  lointains  rivages 

Lasargue  (I)  attirée  et  la  dorade  de  la  Syrie, 

Si  sa  pèdie  a  coûté  un  naufrage,  seront  prisées. 

Tandis  que  le  mu'et  pè^-era  sur  l'estomac  :  .\insi  l'amante  triomphe 

De  l'épouse,  la  rose  redoute  la  concurreuce  du  cinname  (5). 

Tout  ce  qu'il  faut  qu'on  cherche  n'en  parait  que  meilleur. 

«  Voilà  donc,  lui  dis-je,  comment  ta  tiens  ta  promesse 
de  ne  pas  faire  un  seul  vers  de  ce  jour  ?  De  grâce,  aie 
pitié  de  nous,  qui  du  moins  ne  t'avons  jamais  lapidé  ! 
Car  si  quelqu'un  de  ceux  qui  boivent  avec  nous  dans  cette 
auberge  flairait  ici  seulement  l'ombre  d'un  poète,  il  ameu- 
terait tout  le  voisinage  et,  tous  les  trois  sans  distinction, 
nous  serions  assommés.  Songe  un  peu  à  nous  et  souviens- 
toi  de  tes  mésaventures  au  musée  et  au  bain  !  » 

Entendant  ces  paroles,  Giton  me  gronda,  le  bon  petit 
cœur,  me  remontrant  que  j'agissais  mal  en  m'attaquant 
à  un  vieillard.  Il  me  reprocha  d'oublier  tous  mes  devoirs 
de  maître  de  maison  et  de  fermer  à  notre  hôte,  par  mes 
invectives,  la  table,  que,  par  un  mouvement  d'amabilité, 
je  lui  avais  ouverte.  Il  ajouta  mille  autres  propos  pleins  de 
tact  et  de  grâce  décente  qui  me  charmèrent  par  leur 
accord  parfait  avec  son  impeccable  beauté. 

(1)  La  sargue  était  très  rare.  On  la  faisait  venir  de  la  mer  Car- 
pathienne,  jusqu'au  jour  où  Optatns,  affranchi  de  Tibère,  en  fit 
jeter  un  grand  nombre  dans  la  mer  de  Toscane,  oii  elles  pullulèrent. 
11  est  donc  littéralement  exact  que  ce  poisson  avait  été  amené  du 
bout  du  monde, 

(2)  Le  cinnamome  est  un  arliuste  odoriférant.  De  son  suc  on  tirait 
un  parfum  très  rare. 


15 


222  l'œuvre  de  pétrone 


XCIV.   ou  ENCOLPE  A  RECOURS  AU  SUICIDE   : 
GITON    AUSSI 

«  Heureuse,  disait  de  son  eôté  '  Eumolpe  ',  heureuse  la 
mère  qui  t'a  engendré.  Hardi,  mon  jeune  ami  !  Quand  la 
sagesse  se  marie  à  la  beauté,  c'est,  en  vérité,  un  alliage 
rare.  Et  pour  que  tu  ne  croies  pas  avoir  parlé  en  vain,  tu 
viens,  je  te  le  déclare,  de  trouver  un  amoureux.  C'est  moi 
qui  veux,  par  mes  poèmes,  te  louer  à  l'égal  de  ton  mérite  ! 
C'est  moi  qui,  précepteur  et  gardien,  te  suivrai  partout, 
même  où  tu  ne  voudrais  pas  !  Au  reste,  je  ne  fais  aucun 
tort  à  Encolpe  :  il  en  aime  un  autre...!  » 

Le  soldat,  qui  m'avait  enlevé  mon  épée,  se  trouva  avoir 
rendu  un  fier  service  à  Eumolpe  :  autrement,  la  rancune 
que  j'avais  contre  Ascylte  risquait  fort  de  s'assouvir  dans 
le  sang  du  poète.  Et  Giton  ne  s'y  trompa  point. 

Il  sortit  donc  sous  prétexte  de  chercher  de  l'eau  et,  par 
cette  absence  opportune,  coupa  court  à  ma  colère.  «  Eu- 
molpe, dis-jc  un  peu  calmé,  je  préfère  encore  entendre  vos 
vers  que  votre  prose  quand  elle  exprime  des  vœux  de  cette 
sorte.  Écoutez  :  je  suis  colère  et  vous  paillard.  Il  est  à 
craindre  que  nos  caractères  ne  parviennent  pas  à  s'accor- 
der. Vous  me  prenez  sans  doute  pour  un  fou  furieux  ?  Eh 
bien  !  cédez  à  ma  folie.  Je  m'explique  :  veuillez  décamper, 
et  au  plus  vite.  >■ 

Abasourdi  par  ces  déclarations,  Eumolpe,  sans  en 
demander  davantage,  passa  immédiatement  la  porte, 
mais,  tirant  le  battant  après  lui,  et  sans  que  j'aie  rien 
prévu  de  tel,  me  renferma  prestement  à  double  tour. 
Après  quoi,  il  court  à  la  recherche  de  Giton. 

Enfermé,  je  décide  d'en  finir  avec  la  vie  en  me  pendant  ! 
Déjà  dressant  mon  bois  de  lit,  j'y  avais  attaché  ma  cein- 


LE    SATYRICON  223 


ture,  déjà  je  passais  mon  cou  dans  le  nœud,  quand,  par  la 
porte  qui  s'ouvre,  entre  Eumolpe  avec  Giton  qui  de  la 
fatale  borne  me  ramènent  à  la  vie.  Giton  surtout,  passant 
brusquement  d'une  douleur  folle  à  une  rage  sauvage, 
pousse  un  grand  cri  et,  me  bousculant,  des  deux  mains  me 
jette  à  la  renverse  sur  le  lit  :  «  Tu  te  trompes,  cria-t-iJ, 
Encolpe,  si  tu  crois  qu'il  t'est  permis  de  mourir  le  premier. 
C'est  moi  qui  ai  commencé  :  chez  Ascylte,  j'ai  cherché  une 
épée...  En  vain  !  Mais  si  je  ne  te  retrouvais  pas,  résolu  à 
périr,  je  me  serais  jeté  dans  un  précipice.  Et  pour  que  tu 
saches  bien  que  ça  ne  traîne  pas  quand  on  cherche  la  mort, 
regarde  à  ton  tour  ce  que  tout  à  l'heure  tu  voulais  me  faire 
voir.  »  Ayant  dit,  il  arrache  un  rasoir  au  valet  d' Eu- 
molpe (1),  et,  s'en  tranchant  le  cou,  de  droite,  de  gauche, 
le  voilà  étalé  à  nos  pieds. 

Médusé,  je  pousse  un  grand  cri  et,  le  suivant  dans  sa 
chute,  je  demande  au  même  ustensile  un  chemin  vers  la 
même  mort.  Mais  sur  Giton,  pas  trace  de  blessure,  chez 
moi  pas  la  moindre  douleur  !  car  c'était  un  rasoir  innocent, 
émoussé  tout  exprès  pour  donner  de  l'audace  aux  apprentis 
barbiers,  qui  garnissait  la  trousse.  C'est  pourquoi  le  valet 
à  qui  Giton  avait  pris  cette  ferraille  ne  s'était  pas  ému,  et 
Eumolpe  lui-même  n'avait  pas  bougé  pour  empêcher  cette 
mort  de  comédie. 

XCV.  ou  LE  VIEUX  POÈTE  EUMOLPE  FAIT  PREUVE 
d'UiNE    FOUGUEUSE    INTRÉPIDITÉ 

Tandis  que  cette  pièce  se  joue  entre  amoureux,  l'hôte 
fait  son  entrée  avec  le  '  second  '  service,  et  nous  trouve 

(1)  Le  latin  dit  mercenarius,  domestique  à  gages,  tenue  qu'il  ne 
faut  pas  confondre  avec  servus,  qui  veut  dire  aussi  domestique, 
mais   désigne  un  esclave. 


224  l'œuvrr  de  pétrone 

encore  étendus  par  terre.  Contemplant  cette  salade  épou- 
vantable :  «  Ah  çà  !  dit-il,  qu'est-ce  que  vous  êtes  :  des 
pochards  ou  des  rôdeurs,  ou  tous  les  deux  ?  Qui  est-ce 
qui  a  mis  ce  lit  debout  ?  Et  que  signifient  tous  vos  chichis  ? 
Par  Hercule  !  pour  ne  pas  payer  ma  chambre,  vous  allez 
vous  défiler  pendant  la  nuit  !  Il  n'y  a  rien  de  fait  ;  ça  ne  se 
passera  pas  comme  ça.  Cette  maison  est  isolée.  Mais  je  vais 
vous  faire  voir  tout  à  l'heure  qu'elle  n'appartient  pas  à 
une  pauvre  veuve  sans  défense,  mais  à  Marcus  Manicus. 

Eumolpe  s'écrie  :  (>  Alors,  tu  nous  menaces  ?  «  Et,  sans 
attendre  la  réponse,  il  lui  allonge  une  gifle  à  tour  de  bras. 
L'hôte,  éméché  par  les  trop  nombreux  verres  bus  avec 
ses  clients,  lance  à  la  tête  d'Eumolpe  une  cruche  en  terre, 
lui  fend  le  front,  et  file. 

Eumolpe  hurle,  puis,  impatient  de  venger  cet  outrage, 
se  saisit  d'un  grand  chandelier  de  bois,  se  met  aux  trousses 
du  fuyard  et  venge  son  crâne  fêlé  en  l'en  frappant  à  tour 
de  bras.  Toute  la  maisonnée  accourt,  escortée  d'une  pha- 
lange de  clients  saouls.  Quant  à  moi,  j'avais  trouvé  ma 
vengeance  :  je  tire  la  porte  derrière  Eumolpe,  lui  rendant 
ainsi  la  monnaie  de  sa  pièce  et  m'assurant,  sans  rival 
importun,  la  jouissance  et  de  la  chambre  et  des  plaisirs 
de  la  nuit. 

Cependant,  toute  la  séquelle  des  marmitons  et  des 
locataires  tombe  sur  le  malheureux  :  l'un,  avec  une  broche 
encore  chargée  de  viandes  fumantes,  esquisse  une  attaque 
contre  ses  yeux  ;  l'autre,  avec  un  croc  emprunté  au  garde- 
manger,  prend  ses  dispositions  pour  la  bataille  ;  mais  sur- 
tout une  vieille  chassieuse,  ceinte  d'un  torchon  horrible- 
ment sale  et  chaussée  de  sabots  dépareillés,  arrive  en  traî- 
nant par  la  chaîne  un  dogue  d'une  taille  effrayante  et 
se  met  à  l'exciter  contre  Eumolpe.  Ce  dernier  se  tirait 
de  tous  ces  périls  à  grand  renfort  de  coups  de  chandelier. 


LE    SATYRICON  225 


XCVI.    OU   EUMOLPE,    TRAHI   PAR   SES   AMIS,    EST   SAUVÉ   PAR 
UN    GÉRANT   AMATEUR    DE    BELLES-LETTRES 

Nous  voyions  tout  par  le  trou  dans  la  porte  qu'Eu- 
molpe  avait  fait  tout  à  l'heure  en  arrachant  la  poignée. 
J'applaudissais  aux  coups  qu'il  recevait.  Mais  Giton, 
toujours  compatissant,  était  d'avis  d'ouvrir  et  de  nous 
porter  au  secours  de  notre  compagnon  en  péril.  Ma 
colère  n'était  pas  calmée  et  je  ne  pus  retenir  ma  main; 
je  gratifiai  le  petit  malheureux  d'un  coup  de  poing,  bien 
serré  et  pointu,  sur  la  tête.  Il  s'assit  en  pleurant  sur  le  lit. 

Quant  à  moi,  j'appliquai  au  trou  de  la  porte  tantôt  un 
œil,  tantôt  l'autre  ;  je  me  réjouissais  de  la  mésaventure 
de  mon  commensal,  je  m'en  repaissais,  quand  survint 
Bargate,  le  gérant  de  l'immeuble  (1).  Il  avait  quitté  son 
souper  et  s'était  fait  transporter  en  litière  sur  le  champ 
de  bataille,  car  il  avait  les  pieds  malades. 

D'une  voix  rageuse  et  dure,  il  pérorait  longuement 
contre  les  arsouilles  et  les  vagabonds,  quand,  apercevant 
Eumolpe  :  «  0  le  plus  exquis  de  nos  poètes,  s'écria-t-il, 
vous  étiez  donc  là  ?  Et  tous  ces  coquins  d'esclaves  ne  s'en- 
fuient pas  au  plus  vite  !  Et  ils  osent  lever  la  main  sur  vous  ?  » 
'  Puis,  lui  parlant  à  l'oreille  :  '  «  Ma  maîtresse,  '  lui  dit-il 
plus  bas  ',  me  la  fait  à  la  pose.  Si  vous  êtes  mon  ami,  faites 
donc  une  bonne  satire  sur  elle  pour  la  dresser  un  peu.  » 

XCVII.   RENTRÉE  d'aSCYLTE  FLANQUÉ  D'uN  CRIEUR  PUBLIC 
ET   d'un    sergent   DE    VILLE 

Tandis  qu'Eumolpe  était  en  conférence  secrète  avec 
Bargate,  entre  dans  le  cabaret  un  crieur  public  suivi  d'un 

(1)  Peut-être  faut-il  comprendre  :  l'intendant  du  quartier  ou  le 
commissaire  de  police. 


226  l'œuvre  de  pétrone 

sergent  de  ville  (1)  eL  d'un  las  de  badauds  ;  si-couanL  une 
torche  qui  répandait  plus  de  fumée  (pie  de  lumière,  il  lut 
cette    annonce    : 

Un  jeune  homme  a  été  perdu  aux  bains;  IG  ans  envi- 
ron, cheveux  frisés,  délicat,  d'extérieur  agréable.  Mille  écus 
de  récompense  à  qui  le  ramènera  ou  metlra  sur  ses  traces. 

Non  loin  du  crieur  se  tenait  Ascylte,  vêtu  d'une  robe 
bigarrée  (2),  portant  dans  un  plat  d'argent  la  récompense 
promise. 

J'ordonnai  à  Giton  de  se  fourrer  bien  vite  sous  le  lit  et 
d'entortiller  ses  pieds  et  ses  mains  aux  sangles  qui  sup- 
portaient le  matelas  :  tel  jadis  Ulysse  accroché  sous  le 
ventre  du  bélier,  tel  mon  jeune  ami,  étendu  sous  le  gra- 
bat, pourrait  échapper  aux  mains  de  nos  persécuteurs. 
Giton  ne  se  le  Ht  pas  répéter  deux  fois  :  en  un  clin  d'oeil 
il  passa  si  bien  les  mains  dans  les  sangles  qu'Ulysse  aurait 
dû  s'avouer  vaincu.  Quant  à  moi,  pour  écarter  tout  soup- 
çon, j'étendis  mes  vêtements  sur  le  lit,  et,  m'y  couchant, 
j'y  imprimai  la  forme  d'un  homme  de  ma  taille. 

Cependant  Ascylte,  après  avoir  exploré  toutes  les  cham- 
bres avec  l'huissier  du  crieur,  arriva  devant  ma  porte. 
Il  conçut  d'autant  plus  d'espoir  qu'il  la  trouva  plus  soi- 
gneusement verrouillée.  IMais  le  valet  du  crieur,  en  insi- 
nuant sa  hache  dans  la  fente,  lit  sauter  les  serrures.  Je 
me  jetai  aux  genoux  d' Ascylte,  et  par  le  souvenir  de  notre 
amitié  et  des  misères  supportées  en  commun,  je  le  suppliai 
de  me  laisser  voir  seulement  une  dernière  fois  mon  petit 

(1)  11  ne  faut  pas  contondrc  les  valets  de  \i\]e,  servi  publici,  avec 
les  licteurs.  On  les  appelait  aussi  viatores..  Us  étaient  au  service  des 
magistrats,  dont  ils  faisaient  les  courses  et  exécutaient  les  ordres. 

(2)  Ceux  qui  faisaient  un  acte  public,  nous  apprend  le  code  Tliéo- 
dosien,  devaient  revêtir  une  robe  de  diverses  couleurs. 


LE    SATYRICON  227 


ami.  Bien  plus,  pour  que  mes  feintes  prières  soient  prises 
au  sérieux  :  «  Je  sais,  Ascylte,  m'écriai-je,  que  tu  es  venu 
ici  pour  me  tuer  ;  pourquoi,  sans  cela,  ces  haches  ?  Satis- 
fais donc  ta  colère  :  je  tends  la  tête  ;  verse  ce  sang  que, 
sous  prétexte  de  poursuites  en  justice,  tu  n'aspires  qu'à 
répandre.  » 

Ascylte  repousse  ce  soupçon  et  proteste  qu'il  n'a  d'autre 
but  que  de  rattraper  son  fugitif,  qu'il  ne  demande  la 
mort  de  personne,  encore  moms  d'un  suppliant,  et  encore 
bien  moins  de  celui  que,  même  après  cette  fatale  alter- 
cation, il  tenait  encore  pour  son  ami  le  plus  cher. 


XCVIII.  ou  EUMOLPE  DEDAIGNE,  INIAGNANIME,    UNE   SUPERBE 
OCCASION    DE    SE    VENGER 

Mais  le  valet  de  viUe  agissait  moins  mollement  :  ayant 
pris  une  canne  au  mastroquet,  il  fouillait  tous  les  coins 
et  recoins  de  la  muraille.  Giton  évitait  les  coups  et,  rete- 
nant sa  respiration  tant  qu'il  pouvait,  touchait  de  son 
nez  les  punaises  du  matelas.  '  Eux  sortis  ',  Eumolpe  entre 
aussitôt,  car  la  porte  brisée  de  la  chambre  n'arrêtait  plus 
personne,  et,  s'écrie  en  se  frottant  les  mains  :  «  J'ai  gagné 
mille  écus  !  Je  vais  courir  après  le  crieur  et,  par  une  tra- 
hison que  tu  n'as  pas  volée,  lui  révéler  que  Giton  est  entre 
tes  mains.  » 

Je  me  jette  à  ses  pieds,  le  suppliant  de  ne  pas  achever 
des  malheureux  déjà  à  moitié  morts.  Il  reste  inexorable. 
«  Vous  auriez  raison,  lui  dis-je  alors,  de  provoquer  cet 
esclandre  si  seulement  vous  pouviez  montrer  celui  que 
vous  prétendez  li\Ter.  ÎNIais  le  petit  a  profité  du  désordre 
pour  fuir  et  je  ne  sais  pas  moi-même  où  il  est  passé.  Je 


228  l'œuvre  de  pétrone 

vous  en  supplie,  Eumolpe,  retrouvez-le,  quand  même  ce 
serait  pour  le  rendre  à  Ascylte.  » 

Il  commençait  à  me  croire  quand  (iilon,  ne  ])ouvant 
plus  retenir  son  soufïle,  éternua  par  trois  fois  de  lellc 
sorte  que  tout  le  lit  en  fut  ébranlé.  Eumolpe  se  retourne  : 
«  A  tes  souhaits,  Giton  !  »  s'écrie-t-il  et,  soulevant  le 
matelas,  il  découvre  un  Ulysse  tellement  mal  en  point 
qu'un  Cyclope,  même  mourant  de  faim,  l'eût  épargné. 
Puis  se  tournant  vers  moi  :  «  Ah,  c'est  ainsi,  brigand!  Pris 
la  main  dans  le  sac,  tu  avais  l'audace  de  nier  l'évidence. 
Et  pourtant,  s'il  n'était  pas  un  dieu,  arbitre  des  choses 
humaines,  dont  la  justice  a  arraché  cet  éternuement 
révélateur  au  petit,  dupe  de  tes  belles  paroles,  je  serais 
à  courir  tous  les  cabarets  pour  le  trouver.  » 

Mais  Giton,  beaucoup  plus  insinuant  que  moi,  com- 
mença par  panser  avec  des  toiles  d'araignée  trempées 
dans  l'huile  la  blessure  qu'Eumolpe  s'était  faite  à  la  tête, 
lui  ôta  sa  robe  déchirée  qu'il  remplaça  par  son  propre 
mantelct  et,  le  sentant  déjà  un  peu  radouci,  en  guise  de 
calmant,  l'accabla  de  ses  baisers.  «  Nous  voilà,  lui  dit-il,  bon 
père  chéri,  sous  ta  sauvegarde.  Si  tu  aimes  un  peu  ton 
petit  Giton,  commence  par  le  sauver.  Plût  au  Ciel  que  le 
feu  ennemi  me  consumât  tout  seul  !  Plût  au  Ciel  que  la 
mer  en  furie  m'engloutît  !  Car  c'est  moi  qui  suis  l'unique 
sujet,  la  seule  cause  de  tous  vos  affreux  démêlés.  Si  je 
meurs,  voilà  les  ennemis  réconciliés  !  » 

'  Eumolpe,  touché  de  mes  maux  et  de  ceux  de  Giton, 
mais  surtout  gardant  le  souvenir  de  ses  gentillesses,  finit 
par  nous  dire  :  «  Vous  n'êtes  que  des  imbéciles  ;  avec 
tout  le  mérite  que  vous  avez,  vous  pourriez  être  heureux, 
au  lieu  que  vous  battez  la  dèchc  et  que  vous  passez  votre 
temps  à  vous  créer  vous-mêmes  à  vous-mêmes,  chaque 
jour,  de  nouveaux  soucis  et  de  nouveaux  tourments.  ' 


LE    SATYRICON  229 


XCIX.    OU    EUMOLPE,    APRÈS    UNE    PROFESSION    DE    FOI 
ÉPICURIENNE,    PARDONNE    A    ENCOLPE 

«  Pour  moi,  toujours  et  partout,  j'ai  vécu  chaque  jour 
comme  si  le  soleil  qui  se  lève  était  le  dernier  dont  j'aie  à 
jouir  :  'j'ai  donc  vécu  tranquille.  Si  vous  voulez  m'imiter, 
écartez  tout  ceci.  Cet  Ascylte  vous  poursuit.  Fuyez-le. 
Je  suis  sur  le  point  de  partir  pour  un  pays  lointain,  sui- 
vez-moi. Je  m'embarquerai  comme  passager  sur  un  navire 
qui  partira  sans  doute  la  nuit  prochaine  ;  j'y  suis  parfai- 
tement connu  et  nous  y  serons  reçus  par  faveur.  » 

Le  conseil  me  parut  sage  et  utile  :  il  m'arrachait  aux 
persécutions  d' Ascylte  ;  il  me  promettait  une  vie  plus 
heureuse.  Vaincu  par  la  générosité  d'Eum,olpe,  j'étais 
navré  de  l'avoir  mal  jugé  et  maltraité,  et  je  me  repentais 
amèrement  de  cette  maudite  jalousie,  cause  de  tant  de 
maux.'  Tout  en  larmes,  je  le  suppliai  de  me  rendre  son 
amitié  :  «  Celui  qui  aime,  lui  dis-je,  n'est  pas  maître  de 
cette  furieuse  passion,  mais  je  ferai  tous  mes  efforts  pour 
ne  rien  dire  et  ne  rien  faire  désormais  qui  puisse  vous 
déplaire.  Bannissez  donc,  en  vrai  maître  es  lettres,  tous 
ces  mauvais  souvenirs  comme  une  lèpre  disparue  sans 
laisser  de  cicatrices.  La  neige  tient  plus  longtemps  dans 
les  terrains  incultes  et  raboteux,  mais  sur  le  sol  ameubli 
qu'a  dompté  la  charrue,  elle  fond  en  un  clin  d'œil  comme 
une  gelée  blanche.  Telle  la  colère  dans  les  cœurs  :  elle 
obsède  un  esprit  grossier,  elle  effleure  à  peine  une  âme 
cultivée.  » 

—  Pour  ne  pas  te  contredire,  dit  Eumolpe,  c'est  en  t'em- 
brassant  que  je  clos  l'incident.  Et  maintenant,  pour  que 
tout  marche  bien,  faites  vos  paquets  et  suivez-moi,  ou, 
si  vous  préférez,  marchez  devant.  » 


230  l'œuvre    de    PÉTRONE 

11  parlait  encore  quand,  ouvrant  la  porte  avec  fracas, 
un  marin  à  la  barbe  hirsute  parut  sur  le  seuil.  «  Vous 
tardez,  dit-il,  Eumolpe,  comme  si  vous  ne  saviez  pas  que 
ça  presse.    » 

Aussitôt  nous  nous  levons  tous.  Eumolpe,  réveillant 
son  valet,  qui  dormait  depuis  longtemps,  lui  ordonne 
de  partir  avec  nos  bagages.  Quant  à  Giton  et  moi,  nous 
faisons  un  paquet  de  tout  ce  qui  nous  reste,  et,  après 
avoir  adoré  les  astres  protecteurs  de  la  navigation  (1), 
nous  montons  sur  le  navire. 


G.  ou  ENCOLPE  ET  GITON  FONT  UNE  FACHEUSE  RENCONTRE 

*  Nous  choisîmes  une  place  écartée  près  de  la  chambre 
de  poupe,  et  comme  le  jour  n'était  pas  encore  levé,  Eumolpe 
s'endormit.  Mais  ni  Giton,  ni  moi,  ne  pûmes  goûter  un 
instant  de  sommeil.  Soucieux,  je  réfléchissais  que  je  venais 
d'admettre  dans  mon  intimité  Eumolpe,  rival  bien  plus 
dangereux  qu'Ascylte,  et  cela  me  tourmentait  fort.  C'est 
par  la  raison  que  je  surmontai  mon  chagrin'  :  «  11  t'est 
pénible,  me  disais-je,  que  cet  enfant  plaise  à  un  autre  (2). 
Mais  dans  ce  que  la  nature  a  créé  de  meilleur,  qu'y  a-t-il 
qui  ne  soit  co  mmun  à  tous  ?  Le  soleil  luit  pour  tous.  La 
lune,  avec  son  cortège  innombrable  d'étoiles,  guide  la 
bête  sauvage  elle-même  cherchant  pâture.  Que  peut-on 
trouver  de  plus  beau  que  les  eaux  ?  Cependant  elles  coulent 
pour  tout  le  monde.  Et  l'amour  seul  serait  une  propriété 

(1)  Les  marins  et  les  passagers,  avant  de  s'embarquer,  invoquaient 
Castor  et  PoUux. 

(2)  Cette  méditation  ornée  de  lieux  communs  pourrait  bien  être 
la  parodie  de  quelque  roman,  de  quelque  poème  ou  encore  de  quelque 
exercice  d'école. 


LE    SATYRICON  231 


dont  on  ne  pourrait  s'emparer  sans  vol  au  lieu  d'un  don 
gratuit  de  la  nature  ! 

«  Et  pourtant,  nous  n'apprécions  un  bien  que  si  les  autres 
nous  l'envient...  Un  seul  rival,  et  vieux  par-dessus  la 
marché,  ce  n'est  pas  bien  grave.  Même  s'il  tente  de  faire 
quelque  chose,  il  perdra  haleine  avant  d'arriver  au  but 
de  ses  désirs.  »  Devant  l'invraisemblance  d'une  telle  ten- 
tative, mes  appréhensions  se  calmèrent  et,  me  couvrant 
la  tête  de  mon  manteau,  je  fis  semblant  de  dormir. 

Mais,  tout  à  coup,  comme  si  la  Fortune  avait  à  cœur 
de  venir  à  bout  de  ma  constance,  j'entendis,  dans  la  cham- 
bre de  poupe,  une  voix  qui  se  plaignait  :  «  C'est  donc 
ainsi  qu'il  m'a  trompé,  ce  perfide  !  »  Ce  timbre  mascu- 
lin, déjà  familier  à  mon  oreille,  me  fit  tressaillir  d'épou- 
vante. Une  voix  de  femme  où  l'on  sentait  la  même  indi- 
gnation répondit  avec  emportement  :  «  Si  quelque  dieu 
bienveillant  faisait  tomber  ce  Giton  sous  ma  patte,  il 
verrait  comme  je  le  recevrais  !  » 

Ces  sons  familiers,  mais  inattendus,  nous  glacèrent  à 
tous  deux  le  sang  dans  les  veines.  Pour  moi,  comme  obsédé 
par  un  épouvantable  cauchemar,  je  restai  longtemps 
sans  parole.  Enfin,  d'une  main  tremblante,  je  tirai  Eumolpe, 
déjà  endormi,  par  le  pan  de  son  habit  :  «  Je  vous  en  prie, 
mon  père,  à  qui  est  donc  ce  navire  ?  ou  quels  passagers 
porte-t-il  ?  Pourriez-vous  me  le  dire  ?  »  Réveillé  brus- 
c|uement,  il  le  prit  de  travers  :  «  C'était  bien  la  peine, 
s'écria-t-il,  que  tu  nous  cherches  tout  à  l'heure  la  place 
la  plus  tranquille  sur  le  pont,  pour  nous  empêcher  ensuite 
de  dormir!  Tu  seras  bien  avancé  quand  je  t'aurai  dit  que 
le  patron  de  ce  vaisseau  est  Lycas  de  Tarente,  qui  con- 
duit dans  cette  ville  une  voyageuse  nommée  Tryphène.  » 


232  l'œuvre  de  pétrone 


CI.    ou    les   trois    amis    DELIBERENT 

Je  restai  abasourdi  de  ce  coup  de  foudre.  J'en  trem- 
blais positivement  et,  tendant  la  gorge  comme  une  vic- 
time :  «  Cette  fois,  Fortune,  m'écriai-jc,  tu  m'as  vaincu  !  » 
Quant  à  Giton,  tombant  dans  mes  bras,  il  s'évanouit.  Une 
abondante  sueur  nous  remit  un  peu  d'aplomb.  Alors  je 
me  jetai  aux  genoux  d'Eumolpe  :  «  Aie  pitié,  lui  dis-je, 
de  mourants  :  au  nom  de  nos  communes  amours,  de  cet 
enfant,  aide-nous  à  en  finir.  La  mort  approche  qui,  si 
tu  n'y  mets  pas  obstacle,  sera  accueillie  par  nous  comme  un 
bienfait.  » 

Interloqué  par  tant  de  violence,  Eumolpe  commence 
par  jurer  ses  grands  dieux  qu'il  ne  sait  pas  ce  qui  se  passe 
et  que,  pour  sa  part,  il  ne  nous  a  tendu  aucun  piège  :  «  C'est 
en  toute  simplicité  et  en  toute  bonne  foi,  dit-il,  que  je 
vous  ai  conduits  sur  ce  navire,  où  j'avais  retenu  ma  place 
depuis  longtemps.  Quelles  embûches  pouvez-vousbien  crain- 
dre et  quel  peut  être  ce  nouvel  Annibal  qui  navigue  avec 
nous  ?  Lycas  de  Tarente,  homme  fort  honorable,  à  la 
fois  capitaine  et  propriétaire  de  ce  navire,  possesseur  éga- 
lement de  quelques  terres,  et  qui  conduit  à  Tarente  une 
cargaison  d'esclaves  destinés  à  la  vente.  Voilà  le  cyclope, 
voilà  l'affreux  pirate  auquel  nous  devons  notre  passage. 
Et  avec  lui  voyage  Tryphène,  la  plus  belle  des  femmes, 
qui  court  le  monde  pour  son  plaisir.  —  Ce  sont  précisé- 
ment, répondit  Giton,  les  gens  que  nous  fuyons.  »  Et 
aussitôt  il  expose  à  Eumolpe,  fort  perplexe,  pourquoi  ils 
nous  détestent  et  quel  péril  nous  menace. 

Ne  sachant  qu'en  penser  et  fort  agité  hii-même,   le 


LE    SATYRICON  233 


poète  opine  pour  que  chacun  expose  son  avis  (1)  :  «  Sup- 
posez, dit-il,  que  nous  voilà  dans  l'antre  de  Polyphème. 
Il  faut  chercher  une  porte  de  sortie,  à  moins  que  nous  ne 
préférions  nous  jeter  à  la  mer,  ce  qui  nous  délivrerait 
de    tout    souci. 

—  Non,  dit  Giton,  persuadez  au  pilote,  moyennant 
finances,  bien  entendu,  qu'il  relâche  dans  quelque  port  ; 
affirmez-lui  que  votre  frère,  qui  ne  peut  supporter  la  mer, 
est  à  toute  extrémité.  Il  vous  sera  facile  de  colorer  ce  men- 
songe par  vos  larmes  et  par  le  trouble  de  votre  visage  : 
ainsi,  ému  de  pitié,  il  se  laissera  fléchir. 

—  Ce  n'est  pas  possible,  répondit  Eumolpe  :  d'abord 
les  grands  navires  ont  de  la  peine  à  entrer  dans  les  ports 
et,  du  reste,  il  est  invraisem.bable  que  la  santé  se  perde 
en  si  peu  de  temps.  Songez  enfin  que  peut-être  Lycas, 
par  politesse,  demandera  à  voir  le  malade.  Penses-tu  que 
ce  soit  un  bien  bon  calcul  d'attirer  nous-mêmes  ce  capi- 
taine que  vous  fuyez  ?  Mais  suppose  que  le  navire  puisse 
s'écarter  de  sa  route  et  que  Lycas  ne  vienne  pas  tourner 
autour  du  lit  des  malades,  comment  pourrons-nous  sor- 
tir du  navire  sans  nous  montrer  aux  yeux  de  tous  ?  Passe- 
rons-nous la  tête  couverte  ou  nue  ?  Si  nous  nous  cou- 
vrons (2),  qui  donc  ne  voudra  serrer  la  main  à  des  malades  ? 
Et  rester  tête  nue,  qu'est-ce  autre  chose  que  de  courir 
nous-mêmes  à  notre  perte  ? 

(1)  La  longue  délibération  qui  suit  est  une  spirituelle  parodie  du 
suasoria,  des  discussions  d'école  ingénieuses,  subtiles,  à  la  mode  sous 
l'Empire. 

(2)  Nous  avons  déjà  vu  que  chez  les  anciens  c'était  une  incon- 
venance de  se  montrer  en  public  avec  la  tête  couverte  :  cela  passait 
pour  un  signe  de  mollesse.  On  voit  ici  qu'au  contraire  les  malades 
se  couvraient  la  tète  tant  pour  se  préserver  de  l'air  que  pour  indiquer 
à  tous  l'état  de  leur  santé. 


234  l'œuvre  de  tétroni-: 


CII.    SUITE    DE    LA   DELIBERATION 

«  C'est  donc  l'audace,  m'écriai-je  à  mon  tour,  qui  reste 
notre  seul  refuge  :  descendons  dans  la  barque  en  nous 
laissant  glisser  le  long  du  câble,  coupons-le,  et,  pour  le 
reste,  confions-nous  à  la  fortune.  Quant  à  Eumolpe,  je 
n'entends  pas  l'associer  à  nos  périls.  A  quoi  bon  entraî- 
ner un  innocent  dans  des  dangers  où  il  n'a  rien  à  faire. 
Trop  content,  si  le  hasard  favorise  notre  fuite. 

—  Cet  avis,  répondit  Eumolpe,  serait  plein  de  prudence 
s'il  avait  la  moindre  chance  d'aboutir.  Croyez-vous  filer 
sans  qu'on  s'en  aperçoive  ?  Et,  en  tout  cas,  comment  échap- 
per au  pilote  qui,  toujours  en  éveil,  épie  la  nuit  les  mou- 
vements des  astres  eux-mêmes  ?  En  admettant  même  qu'il 
s'endorme,  il  faudrait  au  moins  fuir  par  un  autre  côté  que 
celui  où  il  se  tient  :  or  c'est  par  la  poupe,  à  côté  même  du 
gouvernail,  qu'il  nous  faut  descendre,  puisque  c'est  là 
qu'est  attaché  le  câble  qui  retient  la  barque.  Du  reste, 
et  je  m'étonne,  Encolpe,  que  tu  n'y  aies  pas  songé,  il  y 
a  un  matelot  qui,  jour  et  nuit,  est  perpétuellement  de 
garde  dans  la  barque;  il  n'y  a  que  deux  moyens  de  s'en 
débarrasser  :  ou  le  tuer,  ou  le  jeter  à  l'eau  de  vive  force. 
Cela  vous  paraît-il  possible  ?  Interrogez  votre  courage. 
Car,  en  ce  qui  concerne  ma  collaboration,  je  ne  reculerai 
devant  aucun  péril,  à  condition  qu'il  apporte  quelque 
espérance  de  salut.  Et  je  ne  pense  pas  que  vous  non  plus 
vous  teniez  à  perdre  la  vie  de  gaîté  de  cœur. 

«  Voyez  donc  si  ceci  ne  vous  conviendrait  pas  :  je  vais 
vous  mettre  dans  deux  des  peaux.  Bien  ficelés  parmi  mes 
vêtements,  entre  des  courroies,  je  vous  ferai  passer  pour 
des  bagages.  Je  ne  laisserai  qu'une  petite  fente  par  où 
vous  pourrez  respirer  et  prendre  quelque  nourriture.  Je 


LE    SATYRICOX  235 


déclarerai  ensuite  que  pendant  la  nuit  mes  deux  esclaves, 
redoutant  un  châtiment  encore  plus  dur,  se  sont  jetés 
à  la  mer.  Et  quand  nous  serons  dans  un  port,  je  vous  ferai 
débarquer  comme  des  bagages  sans  que  personne  soup- 
çonne rien. 

—  Très  bien,  dis-je,  vous  voulez  donc  nous  attacher 
comme  des  souches  que  leur  ventre  ne  gêne  jamais,  et 
qui  n'éprouvent  jamais  le  besoin  d'éternuer  ni  de  ron- 
fler. Est-ce  parce  qu'une  ruse  de  ce  genre  m'a  réussi  déjà 
une  fois  ?  Mais  supposez  que  nous  puissions  rester  ainsi 
liés  un  jour  entier.  Si  le  calme  ou  les  vents  contraires 
nous  retiennent  en  mer,  qu'allons-nous  devenir  ?  Même 
les  habits  trop  longtemps  en  paquets  finissent  par  être 
rongés  par  la  moisissure  ;  les  papiers  mis  en  liasse  changent 
eux  aussi  de  forme.  Comment  deux  jeunes  gens,  peu  faits 
à  ce  genre  de  fatigue,  vont-ils  supporter  de  rester  immo- 
biles comme  des  statues  dans  des  langes  et  des  liens  ? 

«  Il  faut  donc  chercher  notre  salut  dans  une  autre  voie. 
Voici  ce  que  je  viens  de  trouver.  Réfléchissez-y.  Eumolpe, 
en  sa  qualité  de  lettré,  a  toujours  de  l'encre  avec  lui. 
Servons-nous-en  pour  changer  de  couleur  des  pieds  à  la 
tête.  Passant  pour  des  esclaves  éthiopiens,  nous  serons 
à  vos  ordres,  trop  heureux  d'éviter  ainsi  le  châtiment  qui 
nous  menace,  et,  par  ce  changement  de  couleur,  nous  échap- 
perons à  nos  ennemis. 

—  Et  pourquoi  pas  nous  circoncire,  dit  Giton,  afin  que 
nous  passions  pour  juifs,  ou  nous  couper  les  oreilles  pour 
ressembler  à  des  Arabes,  ou  nous  barbouiller  la  face  de 
craie  dans  l'espoir  que  la  Gaule  nous  considérera  comme 
ses  enfants  (1)  ?  Comme  s'il  suffisait  de  changer  la  couleur 
pour  changer  la  figure  ;  comme  s'il  ne  fallait  pas,  pour 

(1)  Allusion  au  teint  très  blanc  des  Gaulois. 


236  i/œuvre  de  i'Étrone 

que  le  mensonge  tienne  debout,  que  tout  soit  d'accord. 
Admettons  que  la  drogue  dont  nous  teindrons  notre  figure 
dure  assez  longtemps  ;  supposons  qu'aucune  goutte  d'eau 
ne  viendra  faire  tache  sur  notre  corps,  que  nos  habits 
n'absorberont  jioint  d'encre,  ce  qui  arrive  fréquemment, 
même  quand  on  n'y  met  pas  de  gomme  (1),  pourrons-nous 
nous  faire  des  lèvres  hideusement  gonflées,  passer  nos 
cheveux  au  fer  à  friser,  nous  tatouer  le  visage,  nous  cour- 
ber les  jambes  en  cerceau,  marcher  sur  les  talons,  avoir 
une  barbe  à  leur  mode?  Cette  couleur  artificielle  salit 
le  corps  sans  le  changer.  Écoutez  plutôt  ce  que  m'inspire 
le  désespoir  :  attachons  nos  robes  autour  de  nos  tètes  et 
jetons-nous    dans    la    mer. 


cm.    FIN    DE    LA    DELIBERATION    :    ENCOLPE    ET    GITON 
ENTIÈREMENT   RASÉS 

«  J'en  appelle  aux  dieux  et  aux  hommes,  s'écria  Eumolpe, 
votre  vie  ne  finira  pas  si  vilainement.  Faites  plutôt  ce 
ce  que  vais  vous  dire  :  mon  domestique,  comme  vous 
l'avez  pu  voir  par  son  rasoir,  est  barbier  de  son  métier  ; 
il  va  vous  raser  complètement  non  seulement  la  tête,  mais 
aussi  les  sourcils  (2).  Je  passerai  derrière  lui  pour  marquer 
adroitement  vos  fronts  d'une  inscription  pour  vous  être 
enfuis.  Ces  stigmates  détourneront  les  soupçons  de  ceux 
qui  vous  cherchent  et  déguiseront  votre  physionomie  sous 
un  voile  d'infamie. 

(1)  Pour  empêcher  le  papier  de  boire  l'encre,  on  mêloit  à  celle-ci 
une  espèce  de  gomme  nommée  Icnunni,  qui  la  rendait  gluante,  comme 
Giton    l'explique    ici. 

(2)  Les  esclaves  avaient  la  tète  rasée,  mais  on  ne  rasait  les  sourcils 
qu'aux  criminels  et  aux  esclaves  fugitifs,  qu'on  marquait  aussi  au 
front  de  la  lettre  F  (fugitif). 


Pl.  VII 


POLYÉNOS    EX    PRIÈRE    DEVANT 

LE  Temple  de  Prla.pe. 

(Sauvé,  inv.) 


LE    SATYRICON  237 


'  L'avis  nous  parut  bon  '  et  nous  le  mîmes  immédiate- 
ment à  exécution.  Nous  nous  approchons  donc  sans  bruit 
du  bord  du  vaisseau  et  nous  livrons  notre  tête  au  barbier, 
ainsi  que  nos  sourcils.  Puis  Eumolpe  nous  garnit  le  front 
de  lettres  énormes,  et,  d'une  main  généreuse,  nous  trace 
sur  toute  la  figure  la  marque  des  fugitifs. 

Mais  un  des  voyageurs  qui,  penché  sur  le  flanc  du  navire, 
soulageait  son  estomac  barbouillé  par  le  mal  de  mer,  aper- 
çut au  clair  de  lune  notre  barbier  vaquant  à  ses  fonctions 
à  cette  heure  indue.  Il  maudit  ce  funeste  présage,  car  ce 
n'est  qu'à  la  dernière  extrémité  que  les  marins  font  vœu 
de  sacrifier  leur  chevelure,  puis  retourna  se  jeter  sur  son 
lit.  Nous  fîmes  semblant  de  ne  pas  entendre  ses  invectives  : 
ressaisis  par  notre  tristesse  et  observant  un  silence  prudent, 
nous  passâmes  le  reste  de  la  nuit  dans  un  sommeil  agité. 

'  Le  lendemain,  dès  qu'Eumolpe  sut  Tryphène  debout, 
il  entra  dans  la  diambre  de  Lycas.  Il  fut  question  d'abord 
de  l'heureux  voyage  que  promettait  un  si  beau  temps. 
Puis  Lycas  se  tournant  vers  Tryphène,  lui  dit  :  ' 


CIV.    LA    VENGEANCE    DE    PRIAPE    :    LE    SONGE    REVELATEUR 

«  Priape  (1)  m'est  apparu  pendant  mon  sommeil  et 
m'a  dit  :  «  Cet  Encolpe  que  tu  cherches,  sache  que  je  l'ai 
«  conduit  moi-même  sur  ton  navire.  »  Tryphène  se  récria  : 
«  C'est  à  croire  que  nous  aurions  couché  ensemble.  Car, 
à  moi  aussi,  cette  statue  de  Neptune  que  j'avais  remar- 
quée sous  le  péristyle  du  temple  de  Baies  m'est  apparue 
et  m'a  dit  :  «  C'est  sur  le  navire  de  Lycas  que  tu  retrou- 
«  veras  Giton.  » 

—  Ainsi  vous    saurez,  répliqua    Eumolpe,   quel    grand 

(1)  Encore  une  vengeance  de  Priape. 

16 


238  l'œuvre  de  Pétrone 

homme  était  cet  Ëpicure  qui,  par  des  arguments  si  sédui- 
sants, a  montré  la  vanité  de  toutes  ces  sottises. 

•  Ces  sonjes  i|ui  se  jouent  île  notre  iiiloUi^'eiice,  leurs  fantômes  insaisissables 

Ne  viennent  p;is  des  sanctuaires  des  dieux,  de  l'étlier,  demeure  des  bienheureux  : 

Chacun  se  les  crée  à  lui-même.  Car,  lorsque  le  sommeil  nous  couche, 

Que  la  faiigne  paralyse  nos  membres,  notre  esprit  joue  sans  contre-poids  : 

Tout  ce  que  nous  a  montré  la  lumière  du  jour  reparait  dans  la  nuit.  Celui  qui  abat 

Les  citadelles  par  la  guerre  et  déchaîne  les  flammes  sur  les  villes  infortunées 

Ne  voit  qu'armes,  troupes  eu  déroule,  et  funérailles  de  rois, 

Et  plaines  qu'inonde  le  sang,  coulant  à  Ilots. 

Ceu>t  qui  font  métier  de  plaider  ne  révent  que  code,  pltce  publique 

El  tremblent  devant  le  tribunal  qu'évoque  leur  imagination. 

L'avare  enfouit  ses  richesses  et,  en  creusant,  trouve  un  nouveau  trésor. 

Le  chasseur  bat  les  bjis  avec  ses  chiens.  Le  marin  qui  se  voit  périr 

Arrache  aux  ondes  son  navire  en  peidition  ou  s'y  accroche  désespéré. 

La  courtisane  écrit  à  son  amant.  La  femme  infidèle  donne  de  l'argent  au  sien. 

Et  le  chimi,  en  dormant,  aboie  sur  la  piste  du  lièvre. 

Penlant  le  temps  du  sommeil,  les  malheureux  soulVreut  encore  de  leui's  blessures.  ' 

Cependant  Lycas,  après  avoir  fait  le  nécessaire  pour 
expliquer  le  songe  de  Trypliène  :  «  Qui  nous  empêche,  dit-il, 
de  visiter  le  navire,  pour  ne  pas  sembler  faire  fi  des  aver- 
tissements du  ciel  ?  » 

Là-dessus,  celui  qui  avait  surpris  nos  manœuvres  noc- 
turnes, un  certain  Hésus,  arrive  et  s'écrie  :  «  Quels  sont 
donc  ces  individus  qui  se  faisaient  raser  cette  nuit  au 
clair  de  la  lune  ?  C'est,  par  Hercule,  d'un  bien  fâcheux 
exemple.  On  m'a  toujours  dit  que  sur  un  navire  il  n'était 
permis  à  personne  de  se  couper  les  ongles  ni  les  cheveux, 
sauf  quand  les  vents  agitent  les  vagues.  » 


CV.    ENCOLPE    ET    GITON    DECOUVERTS    PAR  LEURS   ENNEMIS 

Profondément  troublé  par  ces  paroles,  Lycas  se  mit 
en  colère.  «  Ainsi,  dit-il,  quelqu'un  s'est  coupé  les  che- 
veux sur  ce  navire,  et  cela  en  pleine  nuit  ?  Qu'on  amène 


LE    SATYRICOX  239 


ici  même  les  coupables,  au  plus  vite,  afin  que  je  sache 
par  quel  sang  je  dois  purifier  ce  navire. 

—  C'est  par  mon  ordre  que  cela  s'est  fait,  dit  Eumolpe  : 
devant  faire  route  avec  eux,  j'ai  voulu  m'assurer  des 
auspices  favorables.  Tous  deux  coupables,  ils  portaient 
en  punition  de  longues  chevelures  malpropres;  pour  ne 
pas  paraître  faire  de  ce  navire  une  prison,  j'ai  fait  nettoyer 
ces  deux  misérables  :  ainsi,  du  reste,  les  lettres  dont  ils 
sont  marqués  n'étant  Iplus  cachées  par  leurs  cheveux, 
tout  le  monde  pourra  les  lire.  Entre  autres  fredaines,  ils 
mangaient  chez  leur  amie  commune  mon  bon  argent  : 
c'est  là  que  je  les  ai  pinces,  la  nuit  dernière,  encore  tout 
saturés  de  vin  et  de  parfums.  Bref,  ils  fleurent  encore  les 
débris  de  mon  patrimoine. 

En  suite  de  ce  discours,  pour  apaiser  la  divinité  tuté- 
laire  du  navire  (1),  Lycas  nous  condamna  chacun  à  quatre- 
vingts  coups  de  garcette.  Et  cela  ne  traîna  pas  :  les  matelots, 
furieux,  se  ruent  sur  nous  avec  des  cordes  et  se  mettent, 
en  devoir  d'apaiser,  par  notre  sang  vil,  leur  divinité  tuté- 
laire.  Pour  moi,  je  digérai  les  trois  premiers  coups  avec  une 
grandeur  d'âme  toute  Spartiate  ;  mais  Giton,  dès  le  pre- 
mier, se  mit  à  crier  de  telle  sorte  que  Tryphène  eut  les^ 
oreilles  remplies  de  ces  accents  d'une  voix  bien  connue. 
Non  seulement  elle  en  fut  tout  émue,   mais  toutes  ses 
servantes  aussi,  attirées  par  ces  sons  familiers,  volent  au 
secours  du  martyr. 

Déjà   l'admirable  beauté  de  Giton   avait   désarmé   les- 

(1)  Il  a  déjà  été  question  d'une  purification  au  chapitre  précédent,. 
h  propos  du  songe  de  Tryphène  :  il  s'agissait  alors  d'apaiser  Apollon, 
qui  était  apparu  en  rêve  à  Tryphène  et  qu'on  supposait  en  conséquence- 
irrité.  Ici  la  purification  est  destinée  à  apaiser  la  tutela,  c'est-à-dire 
la  divinité  patronne  du  navire,  celle  dont  la  figure  était  sculptée 
à  la  proue,  qu'Encolpe  et  Giton  avaient  pu  indisposer  en  se  faisant 
couper   les    cheveux. 


240  l'œuvre    de    PÉTRONE 

matelots  que,  sans  parler,  il  suppliait  du  regard,  quand 
les  femmes  s'écrièrent  en  chœur  :  «  C'est  Giton,  c'est  Giton  1 
Arrêtez-vous,  barbares  ;  c'est  Giton,  madame,  secourez-le  !  » 
Tryphène  prête  à  ces  cris  une  oreille  docile  et,  du  reste, 
convaincue  d'avance,  vole  à  la  hâte  vers  l'enfant. 

Lycas  m'avait  très  bien  reconnu,  comme  si  lui  aussi 
avait  entendu  ma  voix.  Il  accourt  à  son  tour  :  il  ne  regarda 
ni  mes  mains  ni  ma  figure,  mais  sa  vue  se  fixa  immédiate- 
ment sur  mon  braquemart  que,  de  sa  main  officieuse,  il 
soupesa,  et  aussitôt  :  «  Bonjour,  dit-il,  Encolpe!  »  Et  l'on 
s'étonnera  que  la  nourrice  d'Ulysse  ait  trouvé  à  vingt 
ans  de  distance  la  cicatrice  signe  de  sa  noble  origine,  alors 
que  cet  habile  homme,  sans  se  laisser  dérouter  par  mon 
déguisement,  alla,  avec  tant  de  perspicacité,  tout  droit 
au  signalement  authentique  de  son  fugitif. 

Tryphène  versait  des  torrents  de  larmes,  s'apitoyait 
sur  notre  sort  :  elle  croyait,  en  effet,  que  les  marques 
imprimées  sur  nos  fronts  étaient  vraies,  et  elle  se  mit  à 
nous  demander  tout  bas  dans  quelle  prison  nous  avions 
été  jetés  comme  vagabonds  et  quel  bourreau  avait  été 
assez  cruels  pour  nous  infliger  ce  supplice.  «  Vous  méritez 
bien  un  châtiment,  dit-elle,  vous  qui  m'avez  fui,  dédai- 
gnant les  bienfaits  dont  vous  comblait  mon  amour.  » 


CVI.    ENCOLPE    ET    GITON    VONT-ILS    ENFIN    EXPIER 
LEURS    FORFAITS  ? 

Transporté  de  colère,  Lycas  éclata  :  «  Pauvre  femme, 
dit-il,  comment  pouvez-vous  être  assez  simple  pour  croire 
ces  lettres  marquées  au  fer  chaud  !  Plût  au  Ciel  que  les 
marques  qui  souillent  leurs  fronts  fussent  véritables. 
Ce  serait  pour  nous  une  suprême  consolation.  IMais  en 


LE    SATYRICON  241 


cherche  encore  à  nous  tromper  par  toute  cette  comédie, 
et  cette  inscription  postiche  n'est  qu'un  nouveau  moyen 
de  se  moquer  de  nous.  » 

Tryphène  inchnait  vers  l'indulgence,  toute  heureuse 
de  n'avoir  pas  perdu  tout  à  fait  le  dispensateur  de  ses 
plaisirs,  mais  Lycas  se  souvenait  que  je  l'avais  fait  cocu 
et  n'avait  pas  encore  digéré  toutes  les  injures  qu'il  lui 
avait  fallu  subir  sous  le  portique  d'Hercule.  Aussi,  le 
visage  tout  enflammé,  s'écriait-il  :  «  Ne  le  voyez-vous 
pas,  Tryphène,  voici  la  preuve  que  les  dieux  immortels 
se  mêlent  des  choses  humaines  ;  ce  sont  eux  qui,  sans 
qu'ils  s'en  doutent,  ont  conduit  ces  deux  scélérats  sur 
notre  navire  et  qui,  en  nous  envoyant  deux  songes  sem- 
blables, nous  ont  avertis  de  ce  qu'ils  avaient  fait.  Main- 
tenant, voyez  s'il  nous  est  permis  de  pardonner  à  des 
coupables  que  la  divinité  elle-même  nous  envoie  pour 
être  punis.  Pour  ma  part,  je  ne  suis  pas  cruel,  mais  je 
craindrais,  en  n'infligeant  pas  le  châtiment,  de  l'attirer 
sur  moi.  » 

Ce  discours  superstitieux  changea  les  dispositions  de 
Tryphène  :  elle  déclara  ne  pas  s'opposer  à  notre  supplice 
et  même  souscrire  de  grand  cœur  à  une  si  juste  vengeance. 
Elle  dit  à  Lycas  qu'elle  n'avait  pas  subi  de  moindres 
outrages  que  lui,  elle  dont  la  dignité,  l'honneur  avaient 
été  jetés  en  pâture  à  la  populace. 

Lvcas,  voyant  Tryphène  d'accord  avec  lui  pour  se 
venger,  donna  des  ordres  pour  nous  infliger  de  nouveaux 
supplices.  Dès  qu'Eumolpe  le  comprit,  il  tâcha  de  les 
adoucir  par  ces  paroles  : 


242  l'œl'vhi-:  Dii  fkthone 


C.VII.    PLAIDOYER    D  EUMOLPE    EN    FAVEUR 
DE    SES    DEUX    AMIS    (1) 

«  Ces  malheureux,  dont  la  perte  assurera  votre  ven- 
geance, implorent,  ô  Lycas,  votre  clémence  et  m'ont 
choisi,  comme  ne  vous  étant  pas  inconnu,  pour  remplir 
cet  office.  Ils  m'ont  prié  de  les  réconcilier  avec  d'anciens 
amis. 

«  Ne  croyez  pas  que  c'est  le  hasard  seul  qui  a  conduit 
'Ces  jeunes  gens  dans  vos  parages  :  le  premier  soin  de  tout 
passager,  c'est  de  savoir  aux  soins  de  qui  il  confie  son 
existence.  Laissez  fléchir  votre  colère  que  doit  adoucir 
la  satisfaction  reçue,  et  souffrez  que  des  hommes  libres 
se  rendent  sans  dommage  où  ils  veulent  aller. 

«  Un  maître  cruel  et  implacable  lui-même  oublie  sa 
•cruauté  dès  que  le  repentir  a  ramené  l'esclave  fugitif. 
Épargnons  aussi  un  ennemi  qui  se  rend  à  merci.  Que  deman- 
dez-vous, que  voulez-vous  de  plus  ?  Vous  avez  devant 
vous  deux  suppliants  :  des  jeunes  gens  aimables,  bien  nés, 
et,  ce  qui  a  encore  plus  d'importance,  ayant  vécu  jadis 
dans    votre    intimité. 

«  Certes,  s'ils  avaient  subtihsé  votre  argent,  si  par  une 
trahison  ils  avaient  abusé  de  votre  confiance,  vous  auriez 
•de  quoi  déjà  vous  rassasier  de  vengeance  avec  la  peine 
qui  leur  a  été  infligée  :  vous  les  voyez  sur  leurs  fronts, 
ces  marques  de  servitude  ;  nés  libres,  ils  se  sont  volon- 
tairement infligé  ces  stigmates  qui  les  mettent  désormais 
hors  la  loi.  » 

Lycas  interrompit  ce  plaidoyer  :  «  Ne  confondons  pas 
iles    questions,    dit-il,    et   jugeons-les   chacune   à   sa  juste 

(1)  C'est  fort  probablement  une  parodie. 


LE    SATYRICON  243 


mesure.  En  premier  lieu,  s'ils  sont  venus  volontairement 
à  mon  bord,  pourquoi  donc  se  sont-ils  dépouillés  de  leurs 
chevelures  ?  Quiconque  déguise  ses  traits  se  prépare  à 
tromper,  non  à  faire  amende  honorable. 

«  Ensuite  si,  par  vos  bons  offices,  ils  cherchaient  à  ren- 
trer en  grâce,  pourquoi  faisiez- vOiistcut  pour  cacher  ceux 
dont  vous  aviez  pris  la  défense  ?  D'où  il  résulte  que  c'est 
par  hasard  que  ces  deux  scélérats  sont  tombés  dans  nos 
filets  et  que  vous  avez  alors  cherché  comment  les  soustraire 
aux  transports  de  notre  ressentiment.  Pour  nous  intimi- 
der, vous  les  proclamez  libres  et  de  bonne  famille.  Prenez 
garde  que  cet  argument  dans  lequel  vous  placez  votre 
confiance  ne  se  retourne  contre  vous. 

«  Et  que  doivent  faire  ceux  qui  ont  été  trompés  quand  ce 
sont  les  coupables  eux-mêmes  qui  réclament  un  châtiment  ? 

«  Mais,  dites-vous,  ils  ont  été  nos  amis.  Ils  n'en  méri- 
tent que  de  pires  supplices.  Car  celui  qui  fait  du  tort  à 
des  inconnus  commet  un  crime  ;  celui  qui  trompe  ses 
amis  ne  vaut  guère  mieux  qu'un  parricide.  » 

Eumolpe  rétorqua  une  argumentation  si  excessive  : 
«  Je  le  vois  bien,  dit-il,  ce  qui  fait  le  plus  de  tort  à  ces  mal- 
heureux jeunes  gens,  c'est  de  s'être  coupé  les  cheveux 
pendant  la  nuit.  Vous  en  concluez  qu'ils  sont  tombés  ici 
par  hasard  et  qu'ils  n'y  sont  pas  venus  volontairement. 
Je  voudrais  que  la  vérité  parvienne  aussi  clairement  à 
vos  oreilles  que,  dans  la  réalité,  les  choses  se  sont  passées 
simplement.  Ils  voulaient,  avant  de  s'embarquer,  déchar- 
ger leurs  têtes  d'un  poids  gênant  et  superflu,  mais  le  vent, 
en  se  levant  trop  tôt,  ne  leur  laissa  pas  le  temps  de  s'ac- 
quitter de  ce  soin.  Ils  ignoraient  complètement  qu'il  y 
eût  quelque  importance  à  entreprendre  ici  ou  là  ce  qu'ils 
avaient  décidé  de  faire  :  ils  ne  connaissaient  en  effet  ni 
ce  présage,  ni  les  lois  de  la  navigation.  » 


244  l'œuvre  de  péthoxe 

—  Qu'avaient-ils  besoin,  réjxjndil  Lycas,  de  se  raser 
comme  des  suppliants  ?  A  moins  que,  peut-être,  étant 
chauve  on  ne  soit  plus  digne  de  compassion  ?  Mais  à  quoi 
bon  perdre  mon  temps  à  chercher  la  vérité  par  intermé- 
diaire. Qu'as-tu  à  dire,  brigand  ?  Quelle  salamandre  (1) 
t'a  fait  tomber  les  sourcils  ?  A  quel  dieu  as-tu  voué  ta 
chevelure  ?  Mais  réponds-moi  donc,  i)oison  !  « 

C\1U.    BATAILLE 

Je  me  taisais,  glacé  par  la  crainte  du  supplice  et,  en 
présence  de  l'évidence,  je  ne  trouvais  rien  à  dire.  Tout 
troublé  et  confus  de  ma  laideur,  il  me  semblait  qu'avec 
mon  crâne  indécemment  nu  et  mes  sourcils  aussi  absents 
que  les  cheveux  je  ne  pouvais  rien  faire  et  rien  dire  que 
de  ridicule. 

Mais  quand  on  passa  une  éponge  sur  mon  visage  baigné 
de  larmes  et  que  l'encre  délayée  me  couvrit  toute  la  figure, 
confondant  tous  les  traits  tracés  sur  ma  face  en  un  même 
nuage  de  suie,  ma  colère  se  changea  en  fureur. 

Cependant,  Eumolpe  déclare  qu'il  ne  permettra  à  per- 
sonne d'humilier,  contre  tout  droit,  deux  hommes  libres, 
et  il  repousse  les  menaces  de  nos  persécuteurs  non  seule- 
ment de  la  voix  mais  du  geste.  Son  valet  lui  prête  main- 
forte,  ainsi  qu'un  ou  deux  passagers,  mais  qui,  dans  leur 
faiblesse,  nous  apportaiant  plutôt  un  réconfort  qu'une 
aide  véritable  dans  cette  querelle.  Pour  moi,  dédaignant 
de  me  défendre,  je  menaçais  de  mes  ongles  les  yeux  de 
Tryplîène,  déclarant  à  haute  et  intelligible  voix  que  j'al- 
lais faire  usage  de  ma  force  si  cette  garce,  qui  seule  sur 

(1)  Les  anciens  croyaient  que  le  sang  et  la  salive  de  cet  animal 
avaient  la  propriété  de  faire  tomber  le  poil. 


LE    SATYRICON  245 


ce  navire  méritait  une  correction,  ne  laissait  pas  Giton 
tranquille. 

Mon  audace  eut  le  don  de  redoubler  la  fureur  de  L\'cas, 
indigné  que  j'oublie  ma  propre  défense  pour  ne  s'occu- 
per que  de  celle  d'un  autre.  Tryphène  fut  non  moins  vexée 
par  mes  outrages.  Son  exaspération  divise  en  deux  camps 
toute  la  foule  qui  encombre  le  pont  :  d'un  côté,  le  barbier 
d'Eumolpe,  armé  lui-même  d'un  rasoir,  nous  distribue 
ses  autres  outils  ;  de  l'autre,  les  esclaves  de  Tryphène 
retroussent  leurs  manches.  Rien  ne  manque  à  ce  branle- 
bas,  pas  même  les  cris  des  servantes  de  Tryphène. 

Seul  le  pilote  déclara  qu'il  va  abandonner  la  direction 
du  navire,  à  moins  que  ne  cesse  cette  folie  soulevée  par 
la  rage  de  quelques  vauriens.  Son  intervention  n'arrive 
pas  à  calmer  la  fureur  des  gens  qui  luttaient  les  uns  pour 
leur  vengeance,  les  autres  pour  leur  vie  ;  de  part  et  d'autre, 
de  nombreux  combattants  tombent  à  demi  morts  ;  plus 
nombreux  encore  sont  ceux  qui,  couverts  de  sang  et  de 
blessures,  se  retirent,  comme  on  dit,  du  combat,  sans  que, 
des  deux  côtés,  la  fureur  diminue. 

Alors  Giton,  intrépide,  approche  le  rasoir  de  son  membre 
viril,  menaçant  de  couper  la  cause  de  tant  de  maux.  Aus- 
sitôt Tr\'phène  s'élève  contre  un  si  grand  crime  et  avoue 
qu'elle  fait  gTâce.  Quant  à  moi,  j'avais  plusieurs  fois  porté 
le  rasoir  à  ma  gorge  sans  avoir,  du  reste,  plus  envie  de  me 
tuer  que  Giton  de  faire  ce  qu'il  disait.  Cependant  il  jouait 
son  rôle  plus  hardiment  que  moi,  sachant  avoir  en  main 
ce  rasoir  avec  lequel  il  s'était  déjà  coupé  la  gorge. 

Les  deux  armées  étaient  toujours  en  présence  et  parais- 
saient ne  pas  devoir  s'en  tenir  à  une  guerre  d'escarmouches, 
quand  le  pilote  obtint  à  grand'peine  que,  faisant  office 
de  héraut,  Tryphène  négocie  une  trêve.  Ayant  donné 
sa  parole  et  reçu  la  nôtre,  suivant  l'antique  usage,  elle 


246  l'œuvre  de  pétrone 


avance  pour  parlciucntcr  avec  nous,  en  nous  présentant 
un  rânicau  d'?!!^'!^-^  (1)  emoruiité  i\  la  divinité  tutélaire 
du  navire  et  s'écrie  : 

•Quelle  fureur  a  remplaci'  la  jiaix  jai  le  clioc  des  armes  ? 

•Quel  est  le  crime  lie  mes  m:iiiis  ?  Le  Truyen  ennemi 

N'eiilraine  pas,  sur  ce  vaisseau,  l'époufe  de  l'Atride  Ironipé, 

Médée,  dans  sa  fureur,  ne  se  sert  pas  du  sang  de  son  fière  pour  retarder  la  poursuite  de  fun 

Non,  ce  sonl  là  les  effets  d'un  amour  dédaigné.  Hélas  !  ma  mort  [père. 

Au  milieu  de  ces  flots,  qui  donc  de  vous  la  réclame  les  armes  à  la  main  ■? 

A  (|ui  une  seule  mort  ne  suffit-elle  pas  ?  Ne  soyez  pas  plus  cruels  r|ue  la  mer 

Et  à  ses  flots  déchaînés  n'ajoutez  pas  encore  des  Ilots  de  sang. 


CIX.    TRAITE   DE    PAIX    :    CLAUSES 

Ce  discours,  que  Tryphène  prononça  d'une  voix  trem- 
blante d'émotion,  suspendit  les  hostilités,  et  les  deux  trou- 
pes, ramenées  à  des  sentiments  plus  pacifiques,  accep- 
tèrent une  suspension  d'armes.  Eumolpe,  en  sa  qualité 
de  chef,  profite  de  ce  mouvement  de  repentir  et,  non  sans 
avoir  dit  son  fait  à  Lycas,  dresse  un  traité  d'alliance  ainsi 
libellé    : 

«  Vous,  Tryphène,  consentez  loyalement  à  oublier  tous 
les  griefs  que  vous  pouvez  avoir  contre  Giton,  à  ne  pas 
lui  reprocher  le  mal  qu'il  vous  a  pu  faire  jusqu'à  ce  jour, 
à  ne  pas  en  tirer  vengeance  et  à  renoncer  à  le  poursuivre 
de  quelque  manière  que  ce  soit  :  c'est-à-dire  que  vous 
n'exigerez  rien  de  lui  malgré  lui,  ni  caresses,  ni  baisers, 
ni  coït,  sous  peine  d'avoir  à  lui  verser  chaque  fois  une 
indemnité  de  cent  deniers  comptant. 

«  Et,    de   même,    vous,    Lycas,    promettez   loyalement 

(1)  Parodie  de  V Enéide,  VIII,  11 5-11  G.  Les  vers  qui  suivent  sont 
également  une  parodie  du  style  épique  où  l'on  croit  retrouver  des 
réminiscences    de   Virgile. 


LE    SATYRICON  247 


de  ne  pas  vous  permettre  de  paroles  malsonnantes  contre 
Encolpe,  de  ne  pas  lui  faire  la  tête,  de  ne  pas  chercher  à 
le  surprendre  au  lit  la  nuit,  et  de  lui  payer,  en  cas  de  défail- 
lance, deux  cents  deniers  comptant  pour  chaque  contra- 
vention aux  présentes   conventions.  » 

Le  traité  ayant  été  conclu  dans  ces  termes,  nous  met- 
tons bas  les  armes  ;  et  de  peur  que,  malgré  les  serments, 
il  ne  subsistât  dans  nos  cœurs  quelque  levain  de  haine, 
nous  effaçons  le  passé  dans  un  échange  de  baisers. 

A  la  demande  générale,  nos  discordes  sont  oubliées  ; 
une  table  servie,  apportée  sur  le  champ  de  bataille,  cimente 
la  réconciliation  dans  la  gaîté.  Tout  le  vaisseau  ne  retentit 
plus  que  de  nos  chants  et,  comme  un  calme  subit  avait 
arrêté  notre  marche,  les  uns,  avec  des  crocs,  harponnent 
les  poissons  qui  sautent  hors  de  l'eau,  les  autres,  d'un 
hameçon  trompeur,  arrachent  à  leur  élément  d'autres 
poissons  qui  vainement  se  débattent. 

Mais  voici  que,  sur  nos  antennes,  des  oiseaux  de  mer 
viennent  se  poser  ;  armé  d'une  claie  en  roseau,  un  amateur 
habile  arrive  à  les  atteindre  ;  retenus  aux  baguettes  enduites 
de  glu,  ils  se  laissent  prendre  à  la  main  (1).  L'air  emporte 
leur  duvet  qui  voltige  ;  leurs  plumes,  plus  lourdes,  tombent 
à  la  mer  et  tournent  dans  l'écume  au  gré  des  flots. 

Déjà  Lycas  et  moi  commencions  à  nous  raccommoder, 
déjà  Tryphène  provoquait  Giton  en  lui  jetant  au  nez 
le  fond  de  son  verre,  quand  Eumolpe,  également  pris  de 
vin,  voulut  faire  un  discours  sur  les  chauves  et  les  teigneux  ; 
eniin,  fatigué  lui-même  de  ses  fades  plaisanteries,  il  revint 
à  sa  chère  poésie  et  nous  débita  cette  sorte  d'élégie  sur 
la  perte  des  cheveux  : 

(1)  C'étaient  des  roseaux  articulés  de  manière  à  pouvoir  s'allon- 
ger plus  ou  moins  :  une  des  extrémités  de  l'appareil,  terminé  par  deux 
manches,  était  entre  les  mains  du  chasseur,  l'autre  portait  un  gluau. 


248  l'œuvre  de  pétrone 


Ce  (lui,  seul,  met  la  beauté  ilans  «on  luslre,  ces  clieveiix  sont  tombés. 

Cette  parure  (Je  printemps,  le  sombre  hiver  l'a  emiiortée. 

Maintenant  privées  île  eei'e  ombre,  les  tempes  font  triste  mine. 

Kl  l'aire  brûlée  rit  de  voir  son  cliaume  emporté. 

(I  porlide  nalure  des  (Jieux  !  Les  premiers  sujets  de  joie. 

Que  vous  nous  donnez  dan»  la  vie,  fo  il  aussi  les  premiers  ipie  vous  nous  ravisre/.. 

Malheureux,  naguère,  lu  étais  fier  Je  ta  toison, 

Plus  beau  (|ue  Pliébus,  que  la  S(^pur  de  Pbébus. 

Maintenant,  mieux  rasé  qu'un  miroir  ou  que  le  champignon 

Arrondi  du  jardin,  i|u'eni;eiidre  une  averse. 

Tu  fuis,  tu  crains  les  lillcs  moqueuses. 

Afin  que  tu  saches  bien  combien  vite  arrive  la  mort. 

Apprends  que  déjà  une  partie  de  ton  chef  a  péri  (1). 


ex.  HONTE  ET  DETRESSE  D  ENCOLPE 

Il  allait  continucT,  semblait-il,  et  dire  de  plus  grosses 
sottises  encore,  quand  une  servante  de  Tryphène,  entraî- 
nant Giton  à  l'intérieur  du  navire,  couvre  sa  tête  nue  d'une 
perruque  de  sa  maîtresse.  Puis,  tirant  d'une  boîte  une 
paire  de  sourcils,  elle  les  colle  si  habilement  aux  endroits 
rasés  que  mon  jeune  ami  recouvre  du  coup  toute  sa  beauté. 
Tryphène  retrouvait  son  Giton  ;  émue  jusqu'aux  larmes, 
elle  l'embrasse  de  nouveau,  et  cette  fois  de  tout  cœur. 

Je  n'étais  pas  moins  enchanté  de  voir  le  visage  de  l'en- 
fant restitué  dans  son  ancien  éclat.  Cependant,  je  me  cachais 
le  plus  possible  le  visage.  Je  comprenais  que  la  marque 
d'infamie  traditionnelle  ne  me  mettait  pas  dans  un  beau 
jour,  puisque  Lycas  lui-même  dédaignait  de  m'adresser 
la  parole. 

Mais  cette  même  servante  vint  au  secours  de  ma  détresse  ; 

Par  une   simple   pression,   l'appareil   s'allongeait  et  le   gluau   allait 
joindre    l'oiseau. 

(1)  Ces  vers  ingénieux,  ainsi  que  ceux  du  chapitre  93  sur  le  luxe, 
sont  peut-être  les  meilleurs  de  l'ouvrage,  bien  supérieurs  à  coup 
sûr  aux  deux  grands  poèmes  d'Eumolpe. 


LE    SATYRICON  249 


elle  me  tira  à  part  et  me  para  d'une  perruque  non  moins 
belle  ;  mon  visage  y  gagna  même  un  éclat  plus  piquant, 
car  la  perruque  était  blonde. 

Cependant,  Eumolpe,  notre  protecteur  dans  le  dan- 
ger et  l'auteur  de  la  réconciliation,  craignant  que,  si  la 
conversation  languissait,  notre  gaîté  ne  tombât,  s'en  prit 
à  la  légèreté  des  femmes,  promptes  à  s'enflammer,  plus 
promptes  à  oublier  leurs  amants.  «  Il  n'y  a  pas,  préten- 
dait-il, de  femme,  si  sérieuse  qu'elle  soit,  qu'un  nouvel 
amour  ne  puisse  porter  aux  dernières  fureurs.  Je  n'ai  pas 
besoin  pour  le  prouver  de  recourir  aux  tragédies  anciennes, 
ou  de  vous  citer  des  noms  tristement  célèbres  dans  le 
passé.  Si  vous  voulez  bien  m'entendre,  il  me  suffira  d'al- 
léguer un  fait  dont  j'ai  été  moi-même  le  témoin.  »  Aussi- 
tôt, tout  le  monde  se  tourne  vers  lui  et  prête  à  son  récit 
une  oreille  attentive.  Il  commença  donc  ainsi  : 


CXI.  LA  :nl\trone  d'éphf.se  (1) 

«  Une  dame  d'Éphèse  s'était  acquis  une  telle  réputa- 
tion de  chasteté  que,  des  pays  voisins,  les  femmes  venaient 
la  voir  comme  une  curiosité.  Cette  dame  donc,  ayant  perdu 
son  mari,  ne  se  contenta  pas,  comme  tout  le  monde,  de 
suivre  l'enterrement,  les  cheveux  épars,  ou  de  frapper, 
devant  la  foule  assemblée,  sa  poitrine  nue,  elle  voulut 
accompagner  le  défunt  jusque  dans  la  tombe,  garder  son 
corps  dans  le  caveau  où,  suivant  la  coutume  grecque,  on 
l'avait  déposé,  et  y  passer  ses  jours  et  ses  nuits  à  le  pleurer. 

(1)  On  retrouve  un  conte  semblable  chez  beaucoup  de  peuples. 
Voir  Abel  de  Rémusat,  Contes  chinois  :  «  La  matrone  du  pays  de  Soung.  » 
11  a  été  maintes  fois  traduit  ou  imité,  notamment  par  Saint-Evre- 
niond,  Bussy-Rabutin  et  La  Fontaine. 


250  l'œuvre    de    PÉTRONE 

«  Son  afïliction  était  telle  qu'elle  était  résolue  à  se  laisser 
mourir  de  faim.  Parents  ni  amis  n'y  purent  rien.  Les 
magistrats  eux-mêmes  durent  se  retirer  sans  avoir  mieux 
réussi.  Pleurée  déjà  de  tous  comme  un  modèle  de  cons- 
tance, elle  avait  passé  cinq  jours  sans  manger.  Une 
servante  fidèle  assistait  la  veuve  inconsolable  et,  tout 
en  mêlant  ses  larmes  aux  siennes,  ranimait  la  lampe  pla- 
cée dans  le  caveau  chaque  fois  qu'elle  baissait. 

«  On  ne  parlait  pas  d'autre  chose  dans  la  ville,  et  tous 
les  hommes  étaient  d'accord  pour  glorifier  cet  exemple 
unique  de  vraie  chasteté  et  d'amour  sincère,  quand  le 
gouverneur  de  la  province  fit  mettre  en  croix  quelques 
voleurs  tout  près  de  l'édicule,  où,  toute  à  son  deuil  récent, 
la  matrone  pleurait  sur  un  autre  cadavre. 

«  La  nuit  suivante,  le  soldat  qui  gardait  les  croix  de 
peur  que  quelqu'un  ne  vînt  enlever  les  corps  pour  les 
ensevelir,  vit  une  lumière  qui,  au  milieu  de  ces  sombres 
monuments,  semblait  briller  d'un  éclat  plus  vif,  et  enten- 
dit des  gémissements  de  deuil. 

«  Cédant  à  la  curiosité  qui  tourmente  tout  homme  au 
monde,  il  voulut  savoir  qui  était  l'auteur  ou  quelle  était 
la  cause  de  ces  phénomènes.  Il  descend  donc  dans  le 
caveau  et,  tombant  sur  une  femme  de  toute  beauté,  tout 
d'abord  il  s'arrête,  l'esprit  troublé  d'histoires  de  fantômes, 
comme  en  présence  d'une  apparition  surnaturelle  ;  mais 
bientôt,  remarquant  un  cadavre  étendu,  les  larmes  de 
la  femme,  les  marques  de  ses  ongles  sur  son  visage,  il 
pensa,  ce  qui  était  vrai,  qu'il  avait  affaire  à  une  veuve 
incapable  de  se  consoler  de  la  perte  de  son  époux  (1). 

«  Il  alla  donc  chercher  son  modeste  souper,  essaya  de 
parler  raison  ;  il  remontra  à  la  balle  éplorée  qu'elle   avait 

(1)  Ce  qui  suit  est  peut-être  une  parodie  des  amours  d'Énée  et  de 
Didon,  autre  veuve  inconsolable  et  pourtant  consolée. 


LE    SATYRICOX  251 


tort  de  s'obstiner  dans  une  douleur  stérile,  que  tous  ses 
gémissements  ne  serviraient  à  rien,  que  la  même  fin  nous 
attendait  tous,  et  aussi,  hélas  !  le  même  domicile.  Bref, 
il  lui  tint  tous  les  discours  propres  à  guérir  un  cœur  ulcéré. 
Mais  elle,  choquée  qu'un  étranger  osât  la  consoler,  se 
déchire  le  sein  de  plus  belle,  s'arrache  les  cheveux  et  les 
jette  à  poignées  sur  le  corps  de  celui  qu'elle  pleure. 

«  Le  soldat,  sans  se  décourager,  insiste  de  nouveau  pour 
qu'elle  prenne  au  moins  quelque  nourriture,  tant  et  si 
bien  que  la  servante,  tentée  sans  doute  par  l'odeur  du 
vin,  et  cédant  à  une  instance  si  obligeante,  tendit  la  pre- 
mière vers  le  souper  sa  main  vaincue.  Aussitôt  restaurée, 
elle  se  mit  à  son  tour  en  devoir  de  battre  en  brèche  l'opi- 
niâtreté de  sa  maîtresse  :  «  A  quoi  vous  sert-il,  dit-elle, 
de  vous  laisser  mourir  de  faim,  de  vous  ensevelir  toute 
vive,  et,  avant  la  date  fixée  par  les  destins,  de  livrer  à 
l'Achéron  une  âme  qu'il  ne  réclame  pas  encore  ? 


Croyez-vous  que,  dans  leur  sépulture,  cendres  ou  mânes,  les  morls  se  soucient  encore  de  nos- 

[pleurs  ?  (1;. 


«  Ne  voulez-vous  pas  revenir  à  la  vie  ?  Ne  voulez-vous 
pas,  écartant  ces  chimères  dont  se  nourrit  trop  facilement 
un  cœur  de  femme,  jouir  de  la  lumière  du  jour  tant  que 
vous  le  pourrez  ?  La  vue  de  ce  corps  glacé  devrait  suffire 
à  vous  convaincre  combien  la  vie  est  chose  précieuse.  » 

«  On  n'écoute  pas  impunément  une  voix  amie  qui  vous 
exhorte  à  prendre  de  la  nourriture  et  à  vivre  ;  la  veuve, 
exténuée  par  un  jeûne  de  plusieurs  jours,  laisse  enfin 
vaincre  son  opiniâtreté  ;  avec  non  moins  d'avidité  que  sa 
servante,  elle  se  garnit  l'estomac.  Mais  elle  avait  cédé  la 
dernière. 

(1)  Virgile,  Enéide,   IV,  34. 


252  l'œuvre  de  pétrone 


CXII.   FIN  DE  LA   ^LVTRONE 

«  Chacun  sait  quel  nouveau  besoin  s'impose  à  l'homme 
aussitôt  rassasié.  Les  mêmes  moyens  de  i)ersuasion  par 
lesquels  il  avait  obtenu  que  la  matrone  consente  à  vivre, 
le  soldat  en  usa  pour  faire  le  siège  de  sa  vertu.  Encore 
jeune,  il  n'était  dépourvu  ni  de  beauté,  ni  d'éloquence. 
La  chaste  veuve  s'en  était  aperçue.  Du  reste,  la  servante 
plaidait  la  cause  du  soldat  et  ne  se  lassait  pas  de  dire  : 

. . .  Pwurqiidi  lutler  lonire  l'amour, 
El  ne  voyez-vous  pas  en  iiuel»  lieux  se  consume  votre  beauté  (1)  "? 

«  A  quoi  bon  vous  faire  languir?  Il  y  eut  une  autre  partie 
de  sa  personne  que  la  pauvre  femme  ne  sut  pas  mieux 
défendre  que  son  estomac,  et  le  soldat  triomphant  put 
enregistrer  un  second  succès. 

«  Donc  ils  couchèrent  ensemble,  et  non  seulement  cette 
nuit  même,  qui  fut  celle  de  leurs  noces,  m.ais  le  lendemain 
et  encore  le  jour  suivant,  non  sans  avoir  eu  soin  de  fermer 
la  porte  du  caveau,  de  sorte  que,  si  quelque  parent  ou 
ami  était  venu  au  tombeau,  il  eût  certainement  pensé  que 
la  trop  fidèle  épouse  avait  fini  par  expirer  sur  le  cadavre 
de  son  mari. 

«  Quant  au  soldat,  enchanté  par  la  beauté  de  sa  maî- 
tresse et  le  mystère  de  l'aventure,  il  achetait,  suivant  ses 
modestes  moyens,  tout  ce  qu'il  pouvait  trouver  de  bon, 
et  sitôt  la  nuit  venue  le  portait  dans  le  tombeau.  C'est 
pourquoi  les  parents  d'un  des  suppliciés,  voyant  que  la 

(1)  Comme  celui  cité  un  peu  plus  haut,  ces  vers  sont  empruntés 
à  Virgile  :  au  livre  IV  de  l'Enéide  ,  pp.  38  et  39,  Anne,  conseillant 
à  Didon  de  ne  pas  repousser  Énée,  lui  rappelle  dans  quel  pays  bar- 
bare elle  se  trouve  :  Nec  venil  in  mentein,  quorum  consederis  arvin. 


LE    SATYRICON  253 


surveillance  se  relâchait,  le  détachèrent  pendant  la  nuit 
pour  lui  rendre  les  derniers  devoirs. 

«  Mais  le  soldat  coupable  d'avoir  abandonné  son  poste, 
quand  il  vit  le  lendemain  une  croix  dégarnie  de  son  cadavre, 
terrifié  par  la  crainte  du  supplice,  alla  trouver  la  veuve 
pour  lui  raconter  ce  qui  se  passait  :  «  Je  n'attendrai  pas, 
dit-il,  la  sentence  du  juge  et,  avec  cette  épée,  je  ferai  moi- 
même  justice  de  ma  négligence.  Je  ne  vous  demande  qu'une 
chose  :  réservez  ici  une  place  à  celui  qui  meurt  pour  vous  ; 
ainsi  dans  ce  même  tombeau  viendront  finir  deux  tristes 
destinées  :  celle  de  votre  époux  et  celle  de  votre  ami.  » 

«  Mais  cette  femme  non  moins  pitoyable  que  chaste  : 
«  Les  dieux,  dit-elle,  ne  permettront  pas  que  j'assiste 
coup  sur  coup  aux  funérailles  des  deux  hommes  que  j'ai 
le  plus  aimés  ;  mieux  vaut  encore  mettre  le  mort  en  croix 
que  d'être  cause  du  meurtre  du  vivant.  » 

«  Conformément  à  ce  beau  discours,  elle  ordonne  à  son 
amant  de  tirer  son  mari  du  cercueil  et  de  l'aller  clouer  à 
la  croix  vacante.  Le  soldat  s'empressa  de  suivre  le  conseil 
ingénieux  de  cette  femme  prudente,  et,  le  lendemain, 
toute  Éphèse  se  demandait  comment  diable  ce  mort  avait 
bien  pu  s'y  prendre  pour  aller  se  mettre  en  croix.  » 


CXIII.  ENCOLPE  EN  BUTTE  AUX  ASSAUTS  ET  DE  LYCAS 
ET  DE  TRYPHÈNE  PAR  LA  FAUTE  d'uNE  PERRUQUE 

Cette  histoire  fit  beaucoup  rire  les  matelots.  Quant 
à  Tryphène,  elle  cachait  sa  rougeur  (1)  en  penchant  amou- 
reusement son  visage  sur  le  cou  de  Giton.  Lycas,  lui,  ne 

(1)  Tryphène  ne  semble  pourtant  guère  gênée  par  la  pudeur  ; 
sans  doute  a-t-elle  été  mêlée  jadis  à  quelque  aventure  du  même  genre. 


254  l'œuvre  de  pétrone 

riait  pas,  mais  secouant  une  tête  indignée  :  «  Si  le  gouver- 
neur, dit-il,  avait  été  juste,  il  eût  fait  reporter  dans  son 
tombeau  cet  honnête  bourgeois  et  mettre  la  femme  en 
croix.  » 

Sans  aucun  doute,  c'étaient  son  lit  souillé  par  moi  et 
son  navire  si  bien  mis  au  pillage  dans  notre  fuite  auda- 
cieuse qui  lui  trottaient  encore  par  la  tête.  Mais  les  termes 
du  traité  ne  l'autorisaient  pas  à  se  souvenir,  et,  du  reste, 
l'hilarité  générale  ne  lui  permettait  pas  de  donner  libre 
cours  à  sa  colère. 

De  son  côté  Tryphène,  toujours  couchée  dans  les  bras 
de  Giton,  tantôt  couvrait  son  sein  de  baisers,  tantôt  rajus- 
tait les  boucles  de  sa  chevelure  d'emprunt. 

Quant  à  moi,  j'étais  profondément  triste  :  j'assistais, 
la  mort  dans  l'âme,  à  leur  raccommodement  ;  j'en  perdais 
le  boire  et  le  manger  et  je  ne  savais  que  les  foudroyer  de 
regards  obliques  et  farouches.  Chaque  baiser,  chaque 
caresse,  tout  ce  qu'enfin  imaginait  une  femme  déver- 
gondée me  blessait  au  cœur.  Et  je  ne  savais  si  j'en  voulais 
davantage  à  ce  garçon  de  me  soufïlcr  ma  maîtresse,  ou  à 
cette  amie  qui  me  débauchait  mon  mignon.  Spectacle 
pénible  à  mes  yeux  et  plus  odieux  que  ma  captivité  passée. 

Pour  comble,  Tryphène  évitait  de  me  parler,  à  moi  son 
ami,  son  amant  jadis  si  cher.  Giton  ne  me  jugeait  pas  digne 
qu'il  bût,  suivant  l'usage,  à  ma  santé  et,  ce  qui  eût  été  le 
moins,  ne  daignait  pas  même  m'adresser  une  parole  banale  ; 
il  craignait,  je  crois,  au  moment  où  il  rentrait  en  grâce, 
de  rouvrh'  une  cicatrice  encore  mal  fermée. 

Je  ne  pouvais  retenir  les  larmes  que  m'arrachait  la 
douleur,  et  les  gémissements  que  je  m'efforçais  de  dissi- 
muler sous  des  soupirs  m' étouffaient  presque. 

'  Tandis  que  je  me  désolais,  grâce  sans  doute  au  charme 
artificiel  que  me  prêtait  ma  perruque  blonde,  l.ycas  se 


LE    SATYRICON  255^ 


sentit  pris  d'un  renouveau  d'amour  pour  moi.  Il  me  relu- 
quait avec  des  yeux  assassins  '  et  fit  même  des  tentatives 
pour  être  admis  au  temple  de  l'amour,  moins,  il  est  vrai, 
en  maître  qui  fronce  le  sourcil  qu'en  amant  qui  implore 
une  faveur.  '  ]\Iais  en  vain.  Enfin,  repoussé  sur  toute  la 
ligne  il  changea  son  amour  en  fureur  et  se  préparait  à 
ni'extorquer  de  force  les  faveurs  que  je  lui  refusais,  quand 
Tryphène,  entrant  inopinément,  fut  témoin  de  sa  paillar- 
dise. Décontenancé,  il  se  rajuste  et  s'enfuit. 

Ce  spectacle  ralluma  les  désirs  de  Trj'phène  :  «  A  quoi 
rime,  dit-elle,  le  geste  effronté  de  Lycas  ?  »  Elle  me  força 
à  parler.  Mon  récit  l'enflamma  encore  davantage  et,  se 
remémorant  enfin  notre  vieille  intimité,  elle  tenta  de  me 
ramener  aux  voluptés  anciennes.  iVIais  moi,  fatigué  de  ces 
plaisirs  qui  s'offraient,  je  l'envoyai  promener  avec  ses 
cajoleries. 

Alors  la  passion  contrariée  la  rend  furieuse  ;  elle  me 
provoque  par  ses  embrassements  pleins  d'abandon  et  me 
presse  sur  son  cœur  avec  une  telle  brutalité  que  je  laissai 
échapper  un  cri.  Une  des  servantes,  accourue  au  bruit, 
n'eut  aucun  mal  à  se  figurer  que  j'étais  en  train  d'arra- 
cher à  sa  maîtresse  la  faveur  que  je  venais  précisément 
de  lui  refuser  et,  se  jetant  sur  nous,  elle  rompit  notre 
étreinte. 

Tryphène,  ainsi  repoussée  et  exaspérée  par  son  désir 
rentré,  me  repousse  durement,  et,  après  m'avoir  accablé 
da  menaces,  court  trouver  Lycas  pour  l'exciter  encore 
davantage  contre  moi  et  pour  aviser  avec  lui  aux  moyens 
de  tirer  de  moi  une  vengeance  commune. 

Il  faut  vous  dire,  maintenant,  qu'au  temps  où  j'étais 
en  faveur  auprès  de  sa  maîtresse,  j'étais  déjà  fort  bien  vu 
de  cette  servante  :  elle  avait  donc  sur  le  cœur  de  m'avoir 
ainsi  pincé  avec  Tryphène  et  pleurait  toutes  les  larmes  de 


256  l'œuvre  de  pétrone 

son  cœur.  Je  lui  demandai  instamment  quelle  était  la 
cause  de  sa  douleur,  '  Après  s'être  fait  quelque  temps 
prier  elle  éclata  :  «  Si  vous  avez  encore  du  sang  propre  dans 
les  veines,  vous  ne  ferez  i)lus  aucun  cas  de  cette  peau  ;  si 
vous  êtes  un  homme  '  vous  plaquerez  cette  salope.  '  » 

Toute  cette  salade  m'embôLait  fortement,  mais  ce  que 
je  craignais  le  plus,  c'est  qu'Eumolpe  ne  s'aperçut  de  ce 
qui  se  passait.  Ce  blagueur  incorrigible  n'avait  plus  qu'à 
se  mettre  en  tête  de  venger  par  une  satire  mes  prétendus 
affronts  !  '  Son  zèle  aveugle  n'eût  pas  manqué  de  me 
couvrir  d'un  ridicule  éclatant,  et  cette  idée  seule  me  fai- 
sait trembler. 

Pendant  que  je  me  creusais  la  tête  pour  trouver  le 
moyen  de  tout  laisser  ignorer  à  Eumolpe,  le  voilà  qui 
entre  tout  à  coup,  n'ignorant  déjà  plus  rien  de  ce  qui 
s'était  passé.  Tryphène,  en  effet,  avait  tout  raconté  à 
Giton  et  avait  cherché  à  prendre  aux  dépens  du  frère,  une 
revanche  de  mes  dédains,  ce  qui  avait  mis  Eumolpe  dans 
une  rage  épouvantable,  et  ce  d'autant  plus  que  tout  ce 
dévergondage  constituait  une  violation  éclatante  du 
traité  signé. 

Dès  qu'il  m'aperçut,  le  vieillard,  après  avoir  plaint  mon 
triste  sort,  me  mit  en  demeure  de  lui  expliquer  comment 
les  choses  s'étaient  passées.  Je  ne  pus  que  lui  avouer  carré- 
ment les  hardiesses  obscènes  de  Lycas  et  les  élans  déver- 
gondés de  Tryphène,  attendu  qu'il  les  connaissait  déjà. 
Mon  témoignage  entendu  ',  il  jure  en  termes  formels 
•  qu'il  va  nous  venger  certainement  et  que  les  dieux  sont 
trop  justes  pour  que  tant  de  crimes  restent  impunis  '. 


LE    SATYRICON  257 


cxiv.  te:mpête  (1) 

Pendant  cette  conversation,  la  mer  devient  mauvaise 
et  des  nuages,  accourus  de  tous  les  coins  de  l'horizon, 
obstruent  la  lumière  du  jour.  Les  matelots  affairés  courent 
chacun  à  son  poste  pour  soustraire  les  voiles  aux  coups 
de  la  tempête.  Mais  le  vent,  trop  changeant,  poussait 
les  flots  dans  tous  les  sens  et  le  pilote  ne  savait  plus  quelle 
direction  prendre.  Tantôt  le  vent  nous  jetait  sur  la  Sicile, 
tantôt  l'Aquilon  qui  règne  en  maître  sur  les  côtes  d'Italie 
tournait  ici  puis  là  notre  navire,  jouet  de  sa  fureur.  Et, 
chose  plus  dangereuse  que  toutes  les  rafales,  subitement 
des  ténèbres  si  épaisses  étouffèrent  le  jour  que  le  pilote  ne 
voyait  même  plus  la  proue  de  son  navire. 

Mais,  miracle  I  quand  la  tempête  battit  son  plein,  voilà 
Lycas,  suant  la  peur,  qui,  tendant  vers  moi  des  mains 
suppliantes,  s'écrie  :  «  Encolpe,  viens  à  notre  aide  dans  ce 
péril  extrême  !  Rends-moi,  rends  au  navire  le  voile  et  le 
sistre  d'Isis.  Je  t'en  supplie,  sois  pitoyable,  toi  qui  au 
fond  as  un  bon  cœur.  » 

Mais  un  coup  de  vent  le  jette  à  la  mer  criant  encore  ;  il 
reparaît  ;  enfin  le  tourbillon  l'entraîne  et  il  s'engloutit 
dans  le  gouffre  béant. 

A  la  hâte,  quelques  esclaves  fidèles  entraînent  Tryphène, 
la  jettent  dans  la  barque  avec  le  meilleur  de  son  bagage 
et  la  sauvent  ainsi  d'une  mort  imminente. 

Quant  à  moi,  penché  sur  Giton,  je  m'écriai  en  pleurant  : 

(l)  Les  principaux  traits  de  cette  tempête  sont  empruntés  aux 
chants  I,  III  et  V  de  l'Enéide  :  «  Tout  au  plus  une  intention  très  géné- 
rale de  parodie  se  traduit-elle  par  une  certaine  enflure  du  style  ; 
mais  le  morceau  paraîL  en  somme  traité  avec  soin  comme  un  thème 
d'école.  »  Collignon,  Et.  sur  Pétrone,  p.  126, 


258  l'œuvre  de  pétrone 

«  Oui,  notre  amour  mérilait  que  les  dieux  nous  unissent 
dans  un  même  trépas,  mais  la  fortune  cruelle  ne  nous 
accorde  pas  cette  consolation.  Vois  les  flots  qui  renversent 
le  navire,  vois  ccLLe  mer  irritée  qui  va  rompre  notre  étreinte. 
Si  donc  tu  as  aimé  vraiment  ton  Encolpc,  donne-lui  un 
baiser,  pendant  qu'il  en  est  encore  temps.  Ravissons  cette 
suprême  joie  à  la  mort  qui  nous  guette.  » 

Aussitôt  Giton  ôte  sa  robe,  et  s'enveloppant  dans  ma 
tunique,  ofTre  sa  tête  à  mes  baisers,  et  craignant  que, 
même  ainsi  enlacés,  les  flots  jaloux  ne  viennent  nous  sépa- 
rer, il  nous  lie  ensemble  avec  sa  ceinture.  «  S'il  ne  nous 
reste  pas  d'autre  recours,  nous  sommes  certains  du  moins, 
<iit-il,  que  la  mer  nous  portera  longtemps  ensemble  ; 
peut-être  même,  pitoyable,  nous  accordera-t-elle  d'échouer 
tous  deux  au  même  rivage  :  alors  quelqu3  passant,  obéis- 
sant à  une  banale  pitié,  nous  ensevelira  sous  un  seul  tas 
<ie  pierres,  ou,  tout  au  moins,  les  ftots  irrités  nous  recou- 
vriront d'un  sable  oublieux.  » 

Je  laisse  Giton  nouer  ces  liens  suprêmes,  et,  comme  déjà 
couché  sur  le  lit  funéraire,  j'attends  une  mort  que  je  ne 
crains  déjà  plus. 

Cependant,  la  tempête  achève  l'œuvre  imposée  par  le 
destin  et  disperse  tous  les  agrès  du  vaisseau  :  mâts,  gou- 
vernail, câbles,  rames,  tout  est  emporté  ;  il  ne  reste  qu'une 
masse  grossière  et  informe  qui  s'en  va,  errant  au  gré  des 
flots.  Montés  sur  de  petites  barques,  des  pêcheurs  accourent 
au  butin.  ]\Iais  quand  ils  virent  que  nous  étions  plusieurs 
et  résolus  à  défendre  notre  bien,  ils  firent  taire  leur  féroce 
rapacité  pour  nous  ofïrir  aide  et  secours. 


LE    SATYRICON  259 


CXV.  OU  EUMOLPE  FAIT  DES  VERS  ET  OU  ON  ENTERRE  LYCAS 

Mais  nous  entendons  un  murmure  bizarre,  comme  un 
rugissement  de  fauve  cherchant  à  sortir  de  sa  cage,  qui 
semblait  provenir  de  dessous  la  chambre  du  pilote.  Cou- 
rant au  bruit,  nous  tombons  sur  Eumolpe,  assis,  en  train 
de  couvrir  de  ses  vers  un  immense  parchemin. 

Nous  nous  extasions  de  le  trouver,  à  deux  doigts  de  la 
mort,  faisant  encore  des  vers  ;  nous  l'arrachons  de  là 
malgré  ses  protestations  et  l'engageons  à  reprendre  son 
bon  sens.  Mais  furieux  d'être  dérangé,  il  éclate  :  «  Laissez- 
moi  finir  ce  passage  :  mon  poème  tire  à  sa  fm  !  » 

Je  m'empare  de  cet  enragé,  je  prie  Giton  de  me  donner 
un  coup  de  main  pour  m'aider  à  traîner  à  terre  le  poète 
toujours  hurlant.  Cette  opération  menée  à  bonne  fin, 
nous  nous  réfugions,  le  cœur  serré,  dans  une  cabane  de 
pêcheurs,  et  après  nous  être  restaurés  tant  bien  que  mal 
avec  des  vivres  gâtés  par  l'eau  de  mer,  nous  y  passons  la 
plus  triste  des  nuits. 

Le  lendemain,  tandis  que  nous  tenions  conseil  pour 
savoir  où  diriger  nos  pas,  j'aperçois  tout  à  coup  un  corps 
humain  qui,  soulevé  par  un  léger  remous,  était  porté  vers 
le  rivage.  Tout  triste,  je  m'arrête  et  je  me  mets,  les  yeux 
humides,  à  songer  combien  la  mer  méritait  peu  de  con- 
fiance :  «  Voici  un  homme,  m'écriai-je,  que  peut-être  en  quel- 
que coin  du  monde  son  épouse  attend  tranquillement  ;  peut- 
être  laisse-t-il  des  fils  qui  ignorent  son  naufrage  ou  un  père 
qui  au  départ  reçut  son  dernier  baiser.  Voilà  bien  les  projets 
des  humains,  voilà  où  aboutissent  nos  châteaux  en  Espagne! 
Voyez  ce  malheureux.  Ne  dirait-on  pas  qu'il  nage  (1)  ?  » 

(\)  Natarea  un  double  sens  :  nager,  flotter,  au  sens  propre  et,  au 
figuré  ;  flotter  dans  ses  résolutions,  être  indécis.  Pétrone  joue  sur 


260  l'œuvre    de    PÉTRONE 

Je  croyais  encore  pleurer  sur  quelque  inconnu,  lorsque 
k's  flols  poussent  à  la  côte  un  cadavre  nullement  défi- 
guré et  je  reconnais  celui  qui  peu  auparavant  était  encore 
le  terrible,  l'implacable  Lycas,  maintenant  étendu  presque 
sous  nos  pieds. 

Je  ne  pus  retenir  mes  larmes,  et,  me  frappant  plusieurs 
l'ois  la  poitrine  :  «  Qu'est  devenue  maintenant  ta  colère  ? 
m'écriai-je.  Et  ces  mouvements  aveugles  dont  tu  n'étais 
pas  le  maître?  Maintenant,  te  voilà  livré  aux  poissons  et 
aux  fauves,  toi  qui,  il  y  a  si  peu  de  temps,  te  montrais  si 
fier  de  ta  puissance  :  de  tout  ce  grand  vaisseau  il  ne  t'est 
pas  resté  une  planche  pour  te  sauver  dans  le  naufrage. 
Et  maintenant  allez,  mortels,  remplissez  vos  cœurs  de 
grands  projets  !  Allez,  avec  toutes  vos  ruses,  et  disposez 
d'avance,  pour  des  milliers  d'années,  de  vos  richesses 
acquises  par  la  fraude  !  Lui  aussi  supputait  hier  les  reve- 
nus de  ses  domaines.  Bien  plus  :  il  avait  fixé  dans  son  esprit 
quel  jour  il  rentrerait  dans  son  .pays.  Grands  dieux  !  que 
le  voilà  loin  de  compte  ! 

«Mais,  pour  les  mortels,  la  mer  n'est  pas  seule  à  se  mon- 
trer perfide.  Ce  soldat  se  fie  à  ses  armes,  qui  le  trahissent  ; 
l'autre,  qui  adressait  ses  vœux  à  ses  dieux  domestiques, 
périt  écrasé  sous  la  ruine  de  ses  pénates  ;  ce  dernier,  tom- 
bant de  son  char,  rend  l'âme  en  râlant.  Ce  gourmand 
s'étrangle  en  mangeant,  mais  son  voisin,  trop  frugal,  se 
tue  à  force  d'abstinence.  Tout  bien  compté,  il  n'y  a  que  nau- 
frages dans  la  vie. 

«Mais,  dit-on,  celui  qui  périt  en  mer  est  privé  de  sépul- 
ture. Hé  !  qu'importe  comment  disparaît  un  corps  péris- 

cclte  double  signification,  et  on  pourrait  traduire  à  peu  près  ainsi 
ce  trait  ironique  :  «  Pauvre  humanité  !  quels  êtres  flottants  vous 
faites  1  1)  ou,  en  employant  un  synonyme  ;  «  Pauvre  humanité,  quel 
plongeon  !  »  Collignon,  Pétrone  en  France,  1905,  p.  188. 


LE    SATYRICON  201 


sable,  par  le  feu,  par  les  flots  ou  par  le  temps  ?  Quoi  qu'on 
fasse,  il  faut  bien  qu'à  la  fin  tout  arrive  au  même  point. 
Les  bêtes  déchireront  votre  corps?  Vaut-il  donc  mieux 
finir  par  le  feu  ?  N'est-ce  pas  précisément  la  peine  que 
nous  trouvons  la  plus  dure,  quand  nous  sommes  mécon- 
tents d'un  esclave  ?  Quelle  est  donc  notre  folie  de  tout 
faire  pour  qu'aucune  partie  de  nous-mêmes  ne  reste  en 
sépulture,  quand  c'est  le  destin  qui  seul  en  décide  sans  nous 
consulter  ?  » 

'  Malgré  ces  belles  considérations,  nous  ne  manquâmes 
pas  de  rendre  les  derniers  devoirs  au  cadavre  de  Lycas  '. 
Il  fût  brûlé  sur  le  bûcher  dressé  par  les  mains  de  ses  enne- 
mis, tandis  qu'Eumolpe,  les  yeux  perdus,  cherchait  l'ins- 
piration pour  lui  faire  une  épitaphe. 


CXVI.  CROÏONE  ET  LES  COUREURS  D  HERITAGES 

Après  lui  avoir  rendu,  de  bien  bon  cœur,  les  derniers 
devoirs,  nous  voilà  partis  dans  la  direction  convenue  et, 
bientôt  après,  tout  suants,  nous  parvenons  au  sommet 
d'une  montagne  d'où  nous  découvTons  une  ville  sur  une 
hauteur  toute  proche.  Marchant  au  hasard,  nous  en  igno- 
rions le  nom.  Un  paysan  quelconque  nous  apprit  que 
c'était  Crotone,  ville  très  ancienne  et  jadis  la  première 
d'Italie. 

Nous  le  questionnons  avec  soin  sur  les  habitants  de 
cette  cité  célèbre  et  sur  le  genre  d'affaires  dont  ils  s'occu- 
paient surtout  depuis  que  des  guerres  trop  fréquentes 
avaient  ruiné  leur  puissance.  «  0  mes  hôtes,  dit-il,  si  vous 
êtes  des  négociants,  changez  vos  plans  et  cherchez  un 
autre  gagne-pain.  Mais  si,  hommes  d'une  sorte  moins 
vulgaire,  vous  êtes  capables  de  soutenir  un  mensonge  per- 


262  l'œuvre  de  pétrone 

pétuel,  vous  courez  tout  droit  à  la  fortune.  Car  dans  cette 
ville  les  lettres  ne  sont  pas  en  lionneur,  on  ne  fait  aucun 
cas  de  l'éloquence  ;  la  tempérance  et  les  bonnes  mœurs 
n'y  assurent  ni  estime,  ni  profit,  mais,  sachez-le  bien, 
tous  les  hommes  que  vous  rencontrerez  se  divisent  tn 
deux  partis.  Ils  captent  des  testaments  ou  ils  en  font. 

((  Là,  personne  n'a  d'eniants  :  quiconque  en  effet  a  des 
héritiers  n'est  admis  ni  aux  festins,  ni  aux  spectacles,  mais, 
l)rivé  de  tous  les  agréments  de  l'existence,  il  est  relégué 
avec  la  crapule,  tandis  que  ceux  qui  n'ont  jamais  ju'is 
femme  et  qui  n'ont  pas  de  proches  parents  parviennent 
aux  plus  hautes  dignités  :  eux  seuls  ont  des  talents  miU- 
taires  ;  eux  seuls  ont  du  courage  ;  eux  seuls  sont  ver- 
tueux. Cette  ville  vous  paraîtra  une  de  ces  campagnes 
ravagées  par  la  peste,  où  l'on  ne  voit  que  cadavres  déchirés 
et  corbeaux  qui  les  déchirent.  » 


CXVII.    PLAN    DE    CAMPAGNE 

Eumolpe,  toujours  avisé,  n'eut  aucune  peine  à  s'assimi- 
ler ces  notions  nouvelles  et  nous  avoua  que  cette  manière 
de  s'enrichir  n'était  pas  pour  lui  déplaire.  Je  crus  d'abord 
que,  par  une  fantaisie  de  poète,  le  vieillard  voulait  plai- 
santer, mais  il  déclara  :  «  Plût  au  Ciel  que  je  dispose  d'un 
plus  ample  outillage,  je  veux  dire  d'habits  plus  élégants, 
pour  donner  plus  de  poids  à  mes  mensonges.  Certes, 
j'enverrais  bien  vite  promener  cette  besace  et  je  vous  con- 
duirais tout  droit  aux  plus  brillantes  destinées.  » 

Je  lui  promis  immédiatement,  pourvu  qu'il  me  mît  de 
moitié  dans  sa  volerie,  tout  ce  qu'il  voudrait  :  la  robe 
d'Isis  et  tout  le  butin  que  nous  avions  fait  dans  le  pillage 
de  la  villa  de  Lycurgue  :  car  la  mère  des  dieux  ne  saurait 


LE    SATYRICON  263 


manquer  de  nous  procurer  tout  l'argent  dont  nous  aurons 
besoin  pour  le  moment  !  «  Eh  bien  !  répondit  Eumolpe, 
hâtons-nous  donc  de  faire  le  plan  de  notre  comédie.  Si 
l'affaire  vous  plaît,  je  jouerai  le  rôle  du  maître.  » 

Aucun  de  nous  ne  fut  tenté  de  blâmer  une  aventure  où, 
après  tout,  nous  n'avions  rien  à  perdre.  Aussi,  pour  éta- 
blir cette  fourberie  sur  une  entente  soMde  et  durable, 
jurâmes-nous  entre  les  mains  d'Eumolpe  de  nous  laisser 
brûler,  emprisonner,  bâtonner,  massacrer,  et  de  faire 
toutes  les  autres  choses  qu'il  pourrait  nous  ordonner, 
comme  des  gladiateurs  légalement  engagés  qui,  par  un 
serment  sacré,  se  sont  livrés  corj^s  et  âme  à  leur  m_aître. 

Cette  formalité  réglée,  transformés  désormais  en  esclaves, 
nous  saluons  notre  nouveau  maître.  Nous  convenons  éga- 
lement qu' Eumolpe  vient  de  perdre  un  fils,  jeune  hom.me 
fort  éloquent  et  qui,  donnait  les  plus  grandes  espérances, 
qu'à  la  suite  de  ce  deuil  il  avait  quitté  son  pays  pour  ne 
'  plus  voir  les  clients  et  les  amis  de  son  fils,  ou  son  tombeau, 
cause  quotidienne  de  nouvelles  larmes  pour  ce  vieillard 
infortuné,  qu'à  toutes  ces  causes  d' affliction  s'était  ajouté 
un  naufrage  dans  lequel  il  avait  perdu  deux  millions  de 
sesterces.  Sans  doute  cette  perte  le  touchait  moins  que 
celle  de  ses  serviteurs,  qui  ne  lui  permettait  pas  de  vivre 
suivant  son  rang,  car  il  avait  en  Afrique  trente  millions 
de  sesterces  en  terres  ou  en  dépôts  en  banque,  et  le  nombre 
des  esclaves  dispersés  sur  ses  domaines  de  Numidie  était 
si  grand  qu'ils  auraient  suffi  pour  prendre  Carthage. 

Conformément  à  ce  plan,  nous  conseillons  à  Eumolpe 
de  tousser  beaucoup,  comme  s'il  était  faible  de  poitrine, 
de  témoigner  en  public  un  grand  dégoût  pour  tous  les 
aliments,  de  ne  parler  que  d'or  et  d'argent  et  de  se  plaindre 
de  la  stérilité  des  terres  et  de  l'incertitude  de  leurs  revenus. 
Il  devait  en  outre  s'occuper  chaque  jour  de  ses  comptes  et 


264  l'œuvre  de  pétrone 

retoucher  à  chaque  instant  à  son  testament  ;  pour  que 
rien  ne  manquât  à  la  comédie,  chaque  fois  qu'il  aurait  à 
appeler  l'un  de  nous,  il  feindrait  de  prendre  un  nom  pour 
un  autre  pour  que  tout  le  monde  fût  bien  convaincu  qu'il 
se  souvenait  encore  des  serviteurs  qu'il  n'avait  pas  ame- 
nés avec  lui. 

Tout  cela  bien  réglé,  après  avoir  prié  les  dieux  pour 
notre  prompt  et  complet  succès,  nous  nous  mettons  en 
route.  Mais  Giton  succombait  sous  un  fardeau  inaccoutumé, 
et  Corax,  le  valet  à  gages  d'Eumolpe,  pestant  contre  son 
métier,  posait  à  chaque  instant  nos  bagages  en  nous  mau- 
dissant de  marcher  si  vite  et  nous  promettait  qu'il  allait 
ou  les  jeter  ou  s'enfuir  avec, 

«  Me  prenez-vous,  disait-il,  pour  une  bête  de  somme  ou 
pour  un  navire  de  transport  ?  Vous  m'avez  engagé  pour 
faire  le  service  d'un  homme,  non  d'un  cheval,  et  je  suis 
aussi  libre  que  vous,  bien  que  mon  père  m'ait  laissé  dans 
la  misère.  »  Non  content  de  ces  invectives,  il  levait  de  temps 
en  temps  la  jambe  et  remplissait  l'air  d'un  bruit  obscène 
en  même  temps  que  d'une  odeur  suffocante.  Giton  riait 
de  son  insolence  et  à  chaque  pet  répondait  en  écho. 


CXVIII.  ou  EUMOLPE  DISSERTE  SUR  L  ESSENXE  DE  LA  POESIE 

Mais  Eumolpe  en  revenait  toujours  à  sa  marotte  : 
«  Nombreuses,  dit-il,  jeunes  gens,  sont  les  victimes  de  la 
poésie  :  dès  qu'on  est  parvenu  à  mettre  un  verS  sur  pied 
et  à  renfermer  dans  le  tissu  des  mots  un  sens  un  peu  déli- 
cat, on  se  croit  du  coup  au  sommet  de  l'Hélicon.  C'est 
ainsi  que  des  avocats  expérimentés,  las  des  luttes  du 
barreau,  ont  cherché  fréquemment  un  refuge  dans  la  pai- 
sible poésie  comme  dans  un  port  d'accès  plus  facile,  se 


LE    SATYRICON  265 


figurant  qu'il  est  plus  simple  de  construire  un  poème  qu'un 
plaidoyer  constellé  de  petits  traits  scintillants. 

«  Mais  un  esprit  un  peu  généreux  ne  se  flatte  pas  :  une 
intelligence  ne  peut  ni  concevoir,  ni  mettre  au  jour  une 
œuvre  que  par  de  longues  études  :  tel  un  sol  qui  ne  doit 
sa  fécondité  qu'aux  inondations  du  fleuve.  Il  faut  avant 
tout  se  garder  de  toute  vulgarité  dans  les  termes  et  choi- 
sir des  mots  éloignés  du  langage  populaire.  Ainsi  l'on  suit 
le  précepte  d'Horace  : 

Je  hais,  j'écarie  le  profane  vulgaire. 

«  Ensuite  il  faut  se  garder  de  mettre  en  relief  une  pen- 
sée brillante  qui  ne  fait  plus  corps  avec  l'ensemble  du 
morceau  :  il  faut,  au  contraire,  que  tout  dans  les  vers 
forme  un  même  tissu,  brillant  d'une  même  couleur.  J'en 
prends  à  témoin  Homère  et  les  lyriques  grecs,  et  notre 
Virgile,  et  Horace  qui  composait  avec  autant  de  soin  que 
de  bonheur.  Tous  les  autres  ou  n'ont  pas  vu  la  vraie  voie 
qui  mène  à  la  poésie  ou  l'ont  trouvée  trop  rude  et  ont 
craint  de  s'y  engager. 

«  Quiconque,  par  exemple,  touchera  à  ce  grand  sujet 
de  la  guerre  civile,  s'il  n'est  pas  nourri  de  lettres,  succom- 
bera sous  le  poids  du  sujet.  Il  ne  s'agit  pas,  en  effet,  de 
renfermer  dans  les  vers  tout  le  récit  des  événements,  soin 
dont  les  historiens  s'acquittent  infiniment  mieux;  mais 
par  des  détours  imprévus,  par  l'intervention  des  dieux, 
par  un  torrent  irrésistible  de  pensées  vraiment  épiques,  il 
faut  que  le  génie  s'avance  d'une  marche  rapide  et  libre  et 
que  l'œuvre  apparaisse  plutôt  comme  l'oracle  mysté- 
rieux d'un  esprit  égaré  dans  le  rêve  que  comme  un  récit 
fidèle  appuyé  sur  des  témoignages  solides.  Voyez  si  ce 
désordre   passionné  vous   plaît,    bien    que    je    n'aie   pas 


266  l'œuvre  de  pétrone 


encore  juis  la  dernière  main  aux  vers  que  je  vais  vous 
dire  (1)  : 


CXIX.  LA  GUERRE  CIVILE,  POÈME 


Déjà  II-  Romain  victorieux  était  mailre  de  tout  l'univers, 

Maître  partout  oii  courent  la  mer,  les  terres,  les  deux  astres  dn  jour  et  de  la  iiuil, 

Elt  il  n'était  pas  rassasié.  Les  océans  que  cliarjjenl  les  loordes  carènes 

Déjà  il  les  avait  parcourus.  S'il  y  avait  au  bout  du  monde  quelque  rive  perdue, 

S'il  existait  quelque  terre  d'où  tirer  l'or  fauve, 

Elle  lui  était  ennemie  :  ses  deslins  étaient  mûrs  pour  ces  f;uerres  sans  gloire 

Où  l'on  ne  cherche  que  le  profit.  C'est  qu'un  bonheur  connu  de  tous 

N'avait  plus  d'attraits,  que  les  plaisirs  à  la  pjrtée  du  commun  paraissaient  fades. 

Le  soldat  appréciait  la  pourpre  d'Assyrie  ;  et  l'éclat  du  diamant 

Poursuivi  dans  le  sol  indien  luttait  sur  ses  épaules,  avec  celui  de  la  pourpre. 

D'ici  arrivaient  les  laines  rares  des  Numides,  de  là  les  précieuses  étoffes  des  Séres  ; 

Pour  nos  parfums,  la  nation  des  Arabes  dépouillait  ses  champs. 

Mais  voici  d'autres  désastres,  de  nouvelles  ble.ssures  à  la  paix  meurtrie  ! 

On  va  chercher  aux  forêts  du  Maure  le  fauve  ;  jusqu'au  fond  de  l'Ammoii 

L'Afrique  est  f  uillée  :  afin  que  la  bète,  précieuse  par  sa  dent  cruelle, 

Ne  manque  pas  à  nos  massacres.  On  charge  sur  nos  vaisseaux,  dépaysé  et  Irémissant, 

Le  tigre  qui,  rampant,  est  traîné  dans  une  cage  dorée, 

Pour  qu'il  boive,  aux  applaudissements  du  peuple,  le  sang  humain. 

Hélas  !  j'ai  honte  de  parler  et  de  publier  des  destins  mortels  : 

A  la  mode  des  Perses,  à  des  jeunes  gens  à  peine  formés 

On  ravit  la  virilité,  et  leurs  organes  mutilés  par  le  fer 

On  les  sacrifie  à  l'Amour  :  il  faut  que  la  fuite  rapide  du  temps 

Suspende  le  cours  de  leurs  ans  en  se  laissant  arracher  un  délai  : 

Chez  eux,  la  nature  se  cherche  et  ne  se  trouve  pas.  Et  ils  plaisent  à  tous. 

Ces  prostitués  traînant  nonchalamment  un  corps  sans  nerfs, 

Avec  leurs  longs  cheveux  tombant,  et  tous  ces  vêtements  aux  noms  même  inconnus. 

Toutes  choses  dont  raffolent  nos  contemporains. 

Mais  voici  qu'arrachée  du  fin  fond  de  l'Afriiiue 
On  BOUS  expose,  avec  toutes  ses  taches  qui  iniitenl  l'or, 

Une  table  en  citronnier  avec  des  troupeaux  d'esclaves  et  de  brillantes  draperies  de  pourpre  ! 
Là  est  la  cause  de  bien  des  ruines  ;  ces  planches  étrangères  et  parées  d'une  fausse  noblesse, 
La  foule  ensevelie  dans  l'ivresse  les  entoure  ;  et  tout  ce  qu'il  y  a  de  Iton 

(1)  Par  leurs  qualités  et  leurs  défauts,  ces  vers  se  révèlent  de  la 
même  main  que  la  Prise  de  Troie.  Seulement,  tandis  que  dans  ce 
-dernier  morceau  il  semble  «  qu'il  ait  voulu  lucaniser  Virgile,  dans 
le  De  bello  civili  il  s'elîorcera  de  virgilianiser  Lucain  ».  (Gollignon,  Et. 
sur  Pétrone,  p.  141.)  L'auteur  a  surtout  cherché  la  concision.  Il  a 
écrit  sur  un  mètre  tragique  un  fragment  d'épopée.  Nous  sommes  donc 
encore  en  présence  d'une  sorte  de  gageure  littéraire. 


LE    SAT\T\ICON  267 


Sur  la  terre,  c'est  là  que  le  soldat  vagabond  l'accnmuk  par  la  force  des  armes. 

On  raffine  sur  la  bouche.  Le  scare  arraché  à  la  mer  de  Sicile 

Est  traîné  vivant  jusque  sur  nos  tables,  et,  ravies 

Aux  rives  du  Lucrin,  les  liuitres  figurent  sur  nos  menas, 

Pour  réveiller  l'appétit  à  force  de  dépense.  Déjà  les  rives  du  Phase 

Sont  veuves  d'oiseaux  et  sur  ses  bords  muets  seul 

Le  souflle  du  vent  murmure  parmi  le  fi  uillage  désert. 

Au  ihau)p  de  Mars  ce  n'est  pas  une  moindre  folie  :  les  citoyens  achetés 

Changent  leur  suffrage  suivant  le  gain  et  les  promesses  bruyantes. 

Vénal  est  le  peuple,  vénale  l'assemblée  du  Sénat, 

La  laveur  est  à  l'encan.  Aux  vieillards  même  la  courageuse  indépendance 

Manque  ;  la  puissance  romaina  domptée  par  l'argent  répandu 

Et  la  majesté  même  du  peuple  roi,  corrompue  par  l'or,  est  ruinée. 

Caton  vaincu  est  repoussé  par  le  peuple  qui  n'est  guère  fier 

De  cette  victoire  :  il  a  honte  d'avoir  volé  les  faisceaux  à  Caton. 

Car  —  honte  au  peuple  romain  !  Mœurs  de  décadence  !  — 

Ce  n'était  pas  un  homme  qui  subissait  nn  échec,  mais  la  puissance  de  Rome 

En  même  temps  que  son  honneur.  C'est  pourquoi  Rome  était  si  bien  perdue 

Que,  mise  par  elle-même  au  pillage,  elle  était  livrée  à  ses  propres  citoyens  comme  une  proie 

En  outre,  la  plèbe  prise  dans  un  double  gouffre  [sans  défense. 

Etait  rongée  par  la  plaie  de  l'usure  et  par  le  besoin  d'argent. 

Pas  une  maison  de  solide,  pas  un  corps  sur  lequel  ne  pèse  quelque  charge. 

Mais  une  sorie  de  corruption  germant  au  plus  secret  des  moelles 

Se  répand  dans  tous  les  membres,  furieuse  de  soucis  aboyants. 

Alors  les  armes  ont  du  charme  pour  les  malheureux  et  les  aises  perdues  par  la  proiligalilé 

Vont  se  retrouver  dans  le  sang  :  l'indigent  put  impunément  être  audacieux. 

Rome,  vautrée  dans  cette  fange,  plongée  dans  cette  torpeur, 

Quels  moyens  pouvaient  efficacement  la  réveiller. 

Sinon  les  fureurs  de  la  guerre  et  les  passions  que  soulèvent  les  armes. 


CXX.    SUITE    DU    POEME 


La  Fortune  avait  élevé  trois  chefs,  que  tous  trois  écrasa 
Sous  le  poids  des  armes,  mais  diversement,  la  luuèbre  Enyo 
Crassus  est  pour  le  Parthe,  le  grand  Pom;>ée  git  au  rivage  libyque, 
Jules  arrose  de  son  sang  l'ingrate  Rome, 
Et  comme  si  la  terre  avait  peine  à  porter  tant  de  sépulcres. 
Elle  sépara  leurs  cendres  :  la  gloire  assure  de  tels  honneurs. 
Il  est  un  lieu,  enfoui  profondément  dans  un  abîme  béant, 
Entre  Partliénope  et  les  champs  de  la  grande  Dicéarchée  (2), 
Que  baignent  les  eaux  du  Cocyte  :  car  le  souflle  qui  eu  sort 
Furieux  se  répand  en  propageant  des  émanations  funestes. 
L'automne  ne  verdit  pas  cet'e  terre,  le  pré  au  gazon  riant 

(1)  Déesse  de  la  guerre. 

(2)  C'est-à-dire  entre  Naples  et  Pouzzoles. 


2G8  l'œuvre  de  pétrone 


N'y  nourril  pas  d'herbes  :  jamais,  en  un  cliaiit  priiilaiiier,  les  suiiurcs 

El  flexibles  pousses  n'y  échanj^enl  de  confus  murmures  : 

Mais  un  cuajs  de  roches  que  liérisse  et  noircit  la  pierre  ponce 

Aime  à  s'en  errer  dans  l'ombri'  fun.'raire  des  cyprès  environnant?, 

C'est  de  ces  demeures  que  sui;;il  la  face  du  vieux  ['luton 

Que  souille  la  llamme  des  bûchers  et  la  cendre  blanche. 

Et  voici  les  mots  dont  il  poursuit  la  Fortune  ailée  : 

«  Toi  qui  gouvernes  en  despole  les  choses  divines  et  humaines, 

Hasard,  à  qui  déplail  toute  puissance  trop  sûre  d'elle-même, 

Qui  aimes  toute  nouveauté  et  délaisses  bientôt  ce  que  tu  possèdes, 

Est-ce  que  tu  te  sens  vaincue  par  le  poids  de  l'Empire  romain 

Et  ne  peux-tu  davantage  soutenir  cette  masse  vouée  à  la  perdition  ? 

Lui-même  ennemi  de  sa  puissance,  le  peuple  romain 

Soutieot  mal  l'a'uvre  immense  qu'acheva  sa  jeunesse.  Vois,  partout 

Le  luxe  nourri  par  le  pillajre,  la  fortune  s'acharnant  à  sa  perte. 

C'est  avec  de  l'or  qu'ils  bâtissent  et  ils  élèvent  leurs  demeures  jusqu'aux  cieux  ; 

Ici  les  amas  de  pierre  chassent  les  eaux,  là  nait  la  mer  au  milieu  des  champs  : 

En  changeant  l'élat  normal  dfs  choses,  ils  se  révoltent  contre  la  nature. 

El  voici  même  qu'ils  envahissent  mes  domaines.  Transpercée,  la  terre  béanle 

Se  fend  en  masses  insensées  ;  sous  les  monts  engloutis 

Voilà  les  cavernes  qui  gémissent,  et  pour  salis ''aire  une  vaine  fantaisie. 

Ces  chercheurs  de  pierreries  vont  aux  enfers 

Porter  aux  Mânes  l'espoir  de  revoir  la  lumière  du  jour. 

Allons,  Fortune,  il  faut  quitter  celte  ligure  paisible  et  te  préparer  aux  combats  ; 

Mets  les  Romains  en  branle  et  peuple  nus  royaumes  de  nouvelles  ombres. 

Il  y  a  si  longtemps  que  nous  n'avons  pu  nous  abreuver  de  sang 

El  que  Tisiphone  n'a  pas  lavé  les  membres  d'un  niurt  assoiffé. 

Depuis  que  l'épée  de  Sylla  s'abreuva  et  iiue,  sans  culture,  la  terre 

Mit  à  jour  des  moissons  nourries  de  sang.  » 


CXXI.    SUITE 

Ceci  dit,  voulant  tendre  sa  dextre  en  sgne  d'alliance. 

Dans  cet  effort,  il  coupe  le  sol  d'un  préciidce  abrupt. 

La  Fortune  serre  cette  main,  et  sa  poitrine  sonore  répand  ces  paroles  rapides 

«  0  père,  à  qui  obéissent  les  profondeurs  insondables  du  Cocyte, 

S'il  m'est  permis  de  dire  sans  crainte  la  vérité, 

Mes  vœux  vont  au-de\ant  des  liens,  car  une  colère  non  moindre  gonfle 

Ce  cœur,  et  la  flamme  qui  brûle  mes  moelles  n'est  pas  moins  ardente. 

Tout  ce  que  j'ai  fait  pour  les  collines  romaines,  je  l'ai  en  horreur, 

El  je  m'en  veux  de  ma  générosité.  Le  dieu  qui  les  ruinera 

Ce  sera  le  même  qui  pota  les  fondements  de  leur  toute-puissance.  J'ai  à  cœur. 

En  elïet,  de  livrer  ces  gens  au  bûcher  et  de  noyer  leur  luxe  dans  le  sang. 

Et  je  vois  d''jà  les  cham  s  de  Philippes  jonchés  d'un  ilouble  trépas, 

El  les  bûchers  de  Thessalie  et  les  funérailles  de  la  genl  espagnole. 

Déjà  le  bruit  des  armes  sonnant  à  mes  ureilles  m'assourJit, 

Déjà  je  distingue,  o  Nil,  les  prisons  libyennes,  et  les  gémissements  du  vaincu, 


PL.    VIII 


POLYÉXOS    ET    LA    PRÊTRESSE    DU    TeMPLK 
DE    PrIAPE. 

(Sauvé,  inv.) 


LE    SATYRICON  269 


Et  les  golfes  d'Actium,  et  ceux  qui  redoutent  les  armes  d'Apollon. 

Allons,  ouvre  tout  grands  ces  royaumes  assoifTés  de  sang  i|ui  sont  ton  domaine 

Kt  envoie  chercher  de  nouvelles  ombres.  C'est  à  peine  si  le  marinier  Caron 

Suffira  à  passer  dans  sa  barque  tant  de  fantômes  d'hommes  : 

Il  y  faudra  une  flotte.  Et  toi,  rassasiée  par  cet  énorme  désastre, 

Pâle  ïisiplione,  mords  dans  les  blessures  sanglantes. 

Le  globe  tout  entier,  dcchiré  par  la  discorde. 

N'est  plus  qu'un  troupeau  de  mânes  que  je  pousse  au  Styx.  » 


CXXII.    SUITE 


Elle  finissait  à  peine,  quand,  rompue  par  un  éclair  flamboyant, 

La  nue  tremble,  puis  so  referme  sur  les  feux  étoufl'és. 

Le  père  des  ombres  courbe  l'échiné  et,  craintif,  réintègre  le  sein 

De  la  terre,  pâle  'e  reconnaître  les  coups  de  son  aine. 

Ausfitùt  le  désarroi  de  l'humanité  el  les  désastres  imminents 

Apparaissent  dans  les  auspices  divins  :  le  vidage  ensanglanté, 

Le  Tilan  Soleil  se  voile  la  face  d'un  brouillard  : 

On  croirait  voir  déjà  se  heurter  les  armées  des  guerres  civiles. 

A  l'autie  bout  du  ciel,  Diane,  dans  son  plein  éloufl'ant  ses  rayons. 

Refuse  ses  regards  au  crime  qui  se  prépare.  Les  crêtes  des  montagnes  brisées 

Tonnent  sous  le  choc  des  sommets  qui  s'écroulent  ;  Its  fleuves  vagabonds, 

Expirant,  taris,  cessent  de  courir  capricieusement  entre  leurs  rives  accoutumées. 

Le  ciel  retentit  du  furieux  choc  des  armes  et  la  trompette  haletante 

Hurle  la  guerre  aux  étoiles,  tandis  que  dej.i  l'Etna,  dévoré 

De  feux  insolites,  bombarde  l'éther  de  ses  foudres. 

Mais  voici  que,  parmi  les  tombeaux  et  les  os  privés  de  bûcher. 

Des  faces  fantomales  aux  clameurs  sinistres  se  dressent,  men.'h.antcs. 

Dans  le  ciel  une  torche,  escortée  d'astres  inconnus,  propage  l'incendie. 

Et,  révélant  une  forme  nouvelle,  Jupiter  descend  sur  la  terre  en  une  pluie  de  sang. 

Le  dieu  chasse  bien  vite  ces  prodiges.  Car,  impatient  de  tout  relard, 

César,  qu'entraîne  l'amour  de  la  vengeance, 

Abandonnant  les  Gaules,  prend  les  armes  contre  ses  concitoyens. 

Sur  les  Alpes  aériennes,  là  où,  poussées  par  une  divinité  grecque  (I), 

Les  roches  s'abaissant  se  laissent  aborder, 

Est  un  lieu  consacre  par  un  autel  d'Hercule  :  ce  lieu,  une  neige  durcie 

L'enferme  l'hiver  et  le  dresse  vers  les  astres  en  parure  blanche. 

On  croirait  le  ciel  accroché  à  ces  cimes.  Le  soleil,  dans  sa  force, 

Ne  vient  pas  adoucir  ce  climat  rigoureux,  ni  le  souffle  du  vent  printanier. 

Mais  tout  est  raide  et  durci  par  la  glace  et  les  frimas  de  l'hiver, 

Sur  ces  hauteurs  dont  les  croupes  menaçantes  pourraient  porter  la  voiite  du  fiel. 

Dès  que  César  foula  ces  crêtes  du  pied  Je  ses  soldats  joyeux. 

Il  choisit  un  endroit  pour,  du  haut  de  ces  cimes, 

(1)  Tout  ce  passage  des  Alpes  est  inspiré  de  Tite-Live, 

18 


270  l'œuvre    de    PÉTRONE 


CaïUompler  les  plaiiies  de  l'ilespéric  s'éleiulant  à  perle  de  vue,  el  teiidaiit 

Les  deux  mains,  il  lança  à  pleiue  voix  ces  paroles  aux  étoiles  : 

«  Jupiter  tout-puissant,  et  toi,  terre  de  Saturne, 

Kière  jadis  de  mes  armes  et  naguère  surcliarj^i'C  du  poids  de  mes  lauriers, 

Je  le  jure,  c'est  malgré  moi  iiue  j'apporte  la  guerre  à  ces  armées. 

Malgré  moi  que  je  porte  la  main  sur  toi.  Mais  une  Idessure  m'y  force  : 

On  nift  chasse  de  ma  patrie,  pendant  que  je  teins  de  sang  les  eaux  du  Hliia, 

Tendant  (|ne  ces  Gaulois,  de  nouve m  en  roule  pour  le  Capilolc, 

Je  li'S  écarte  des  Alpes,  plus  sur  d'être  un  lianni  ajirés  cluniue  victoire. 

Le  sang  des  fiermaius  et  soixatite  triomphes. 

Voilà  ce  lui  fait  mjn  crime.  Et  pourtant  i|uel3  sont  ceux  que  ma  gloire  effraye  ? 

Quels  sont  ceux  qui  pensent  à  une  guerre  ?  Concours  achetés, 

Maïueuvres  louches,  c'est  par  vous  (lue  ma  Rome  m'est  devenue  marâtre. 

Mais,  je  le  sais,  ce  n'est  pas  impunément,  ce  n'est  pas  sans  une  revanche  que  ces  pleutres 

Auront  enchaîné  ma  dextre.  Eu  avant,  camarades  : 

Vainqueurs  et  indignés,  allez  ;  la  parole  est  aux  armes, 

Car  tous  on  nous  accuse  du  même  crime,  tous 

Un  même  désastre  nous  menace.  Il  faut  que  je  vous  remercie  : 

Vous  ne  me  laisserez  pas  écraser  tout  seul.  Et  puisque,  pour  prix  de  nos  trophées, 

On  nous  minace  du  chàtimant,  puis  lue  nitre  victoire  nous  vaut  des  ordures. 

Que  la  Fortune  soit  juge  :  jetons  les  dés.  Engagez  la  lutte. 

Éprouvez  la  force  de  vos  bras.  Ma  cause  est  jugée  d'avance  : 

Les  armes  à  la  main,  entre  tant  de  braves  cœurs,  je  ne  saurais  être  vaincu.  » 

Telle  fut  cette  proclamition.  Aussitôt,  du  haut  du  ciel,  l'oiseau  de  Delphes, 

Messager  d'heureux  augure,  fendil  l'air  rapidement. 

Et,  sur  la  gauche,  d'une  sombre  forêt. 

Sortirent  des  voix  mystérieuses  escortées  de  flammes  légères. 

L'éclat  même  de  Phébus,  dont  le  globe  s'épanchait  plus  joyeusement. 

S'accrut  et  son  visage  se  ceignit  d'une  couronne  d'éclairs  d'or. 


CXXIir.    SUITE 

Plus  fort  de  ces  présages,  il  donne  aux  enseignes  l'ordre  d'avancer. 

César  '.  Et  par  cette  initiative  osée  devançant  l'adversaire, 

Il  fait  sienne  cette  aventure  sans  précédents. 

Tout  d'abord  la  glace  et  le  sol  enchaîné  S3us  son  blanc  manteau 

Ne  résistèrent  pas,  endormis  dans  la  molle  et  horrible  neige. 

Miis  quand  les  escadrons  foulèrent  ces  nuages  solidifiés 

Et  que  les  chevaux  effrayés  ébranlèrent  les  liens  enchaînant  les  ondes, 

Les  neiges  s'échaulTèrenl  :  bientôt,  du  haut  des  monts,  les  fleuves 

Grossissent  à  peine  nés.  Mais  eux  aussi  —  comme  sur  un  ordre  — 

S'arrêlent  et  leurs  flots  s'endorment,  suspendus  dans  leur  chute. 

Et  la  neige  déjà  fondue  et  prête  à  tomber  s'immobilise. 

Déjà  peu  siire  auparavant,  maintenant  trop  glissante  elle  défie  la  marche, 

Et  échappe  au  pied  qui  la  foule  ;  péle-nicle,  hommes  et  chevaux 

El  armes  gisent  par  terre  en  une  terrible  confusion. 

Mds  voici  que  les  nuages,  heurtés  par  un  souffle  glacé, 


LE    SATYRICON  271 


■  Crèvent,  que  les  venls  rompus  par  la  tourmerte 
S'élèvent,  que  la  grêle  en  grains  énormes  déchire  le  ciel. 
Mais  les  nuages  rompus  venaient  tomber  jusque  sur  nos  armes 
Et  les  flots  gelés  se  choquaient  comme  une  onde  solide. 
La  terre  était  vaincue  par  toute  celte  neige,  vaincu  l'éclat 
Des  étoiles  du  ciel,  vaincus  les  fleuves  que  le  froid  attache  à  leurs  rives 
Ma' s  César  ne  l'est  pas  encore  :  appuyé  sur  sa  longue  lance. 
De  sa  hache  il  fend  pour  s'ouvrir  la  route  ces  champs  aft'reux  : 
Tel  dévalant  des  cimes  du  Caucase 
Le  flls  d'Amphitryon,  ou  Jupiter,  le  regard  farouche, 
Se  laissant  tomber  du  sommet  de  l'Olympe 
Pour  disperser  les  armes  des  géants  voués  an  trépas. 

Tan  lis  que  César  impatient  voit  s'abaisser  sous  ses  pas  ces  sommets  orgueilleux, 

Effrayée,  s'éLva  .t  sur  ses  plumes  légères, 

La  Renommée  ailée  vole  et  gagne  le  sommet  le  plus  haut  du  Palatin 

Et,  par  ce  coup  de  tonnerre  tombant  sur  Rome,  fait  frémir  les  enseignes  : 

4  Déjà  les  flottes  voguent  sur  la  mer  et,  à  travers  toutes  les  Alpes 

Bouillonnent  ces  escadrons  baignés  île  sang  germain.  » 

Les  armes,  le  sang,  le  meurtre,  les  incendies,  toute  la  guerre  enfin 

Volent  déjà  devant  leurs  yeux.  Agiles  par  tant  d'alarmes, 

Les  cœurs  efl^rayés  hésitent  entre  deux  partis  : 

L'un  se  décide  à  fuir  par  terre,  l'autre  préfère  les  eaux, 

La  mer,  déjà  plus  sûre  que  la  pairie.  Tel  voudrait 

Tenter  le  sort  des  armes  et  en  appeler  au  sort. 

Plus  on  craint,  plus  on  fuit.  Plus  prompt,  le  peuple  lui-même 

Au  milieu  de  celte  agitation,  chose  déplorable. 

Allant  où  son  esprit  frappé  le  pou.=se,  fuit  la  ville  abandonnée. 

Rome  se  complaît  dans  la  fuite,  et  les  citoyens  en  déroute 

Dans  un  bruit  confus  de  voix  abandonnent  leurs  toits  en  deuil. 

L'un  d'une  main  craintive  conduit  ses  enfants,  l'aulra  cache  dais  son  sein 

Ses  pénates,  franchit  un  seuil  qu'il  ne  doit  plus  revoir 

Et  assassine  de  ses  malédictions  un  ennemi  absent. 

]1  en  est  qui  pressent  leur  épouse  sur  leur  cœur  attristé, 

Et  les  pères  âgés,  aussi  bien  que  la  jeunesse  ignorante  du  fardeau  de  la  vie. 

Chacun  se  charge  de  ce  qu'il  craint  de  perdre.  Prenant  tout  ce  qu'il  a. 

L'imprudent  l'emporte  avec  lui,  amenant  du  butin  au  combat. 

Et  comme  quand,  sur  mer,  le  grand  Auster  sévit 

Et  bouscule  les  flots,  ni  les  agrès 

Ni  le  gouvernail  ne  servent  plus  au  matelot  :  l'un  attache  les  rames. 

L'autre  cherche  une  baie  abritée  et  de  tranquilles  livages  : 

Cet  autre,  fuyant  devant  l'orage,  confie  tout  au  hasard. 

Mais  pourquoi  gémir  sur  ces  détails  ?  Avec  le  consul  son  collègue,  le  grand  Pompée, 

Terreur  de  nos  mers,  explorateur  de  l'Hydasque  sauvage 

Écueil  de  la  piraterie,  qui  trois  fois  vainqueur 

Avait  fait  peur  à  Jupiter  lui-même,  à  qui  le  Pont  Euxin  aux  eaux  violées 

Et  le  Bosphore  aux  ondes  soumises  avaient  dii  rendre  hommage, 

0  honte,  il  s'enfuit,  abandonnant  le  pouvoir, 

.Montrant  le  dos  à  la  fortune  chang  ante,  le  dos  de  qui  fut  le  grand  Pompée. 


272  l'œuvre  de  pétrone 


CXXIV.    FIN 


Mais  une  si  grande  calamité  Iriomplie  nn'iiii'  de  la  roiistanre  ('es  dieux  (1)  ; 

Le  ciel  se  Tait  complice  de  la  panique  :  voici  ([iic,  de  par  le  monde, 

La  troupe  trauipiille  des  dieux,  prenant  en  haine  noire  terre  en  proie  à  tant  de  fureurs. 

L'abandonne  et  se  détourne  de  lu  foule  maudite  des  hommes. 

La  première  de  toutes,  la  Paix,  vosant  repousser  ses  bras  blancs  qui  s'ouvrent, 

Cache  sous  son  casque  sa  tôle  humiliée  et  abandonnant 

Notre  globe,  fugitive,  gagne  le  royaume  implacable  de  Plulon  ; 

La  Bonne  Koi,  humiliée,  l'accompagne  et,  les  cheveux  au  vent, 

La  Justice,  et  toute  triste  la  Concorde  avec  sa  robe  déchirée. 

Mais  en  revanche,  des  demeures  de  l'Érèbe  entr'ouvertes 

S'élance  au  loin  tout  le  chœur  des  Enfers,  la  sauvage  Eiinys, 

Et  Bellone  menaçante,  et  Mégère  armée  c'e  torches, 

Et  le  Meurtre  et  les  Embiiches  et  la  face  blême  de  la  Mort. 

Et,  dans  cette  troupe,  la  Fureur,  libre  comme  si  elle  avait  brisé  son  frein, 

Avance   sa  tète  sanguinaire  et  cache  sous  un  casque  sanglant  son    visage  percé  de   mille 

Elle  a,  à  la  main  gauche,  le  bouclier  usé  de  Mars  (blessures. 

Alourdi  d'innombrables  dards  et  avec  un  brandon 

En  flammes,  sa  dexlre  menaçante  apporte  l'incendie  à  la  terre. 

La  terre  sent  les  dieux  descendre  sur  elle,  et  les  astres  déchargés  d'autant 

Cherchent  leur  équilibre,  car  les  demeures  célestes 

Sont  divisées  en  partis  qui  s'affrontent.  Et  tout  d'abord  Vénus 

Dirige  les  actions  de  son  César,  accompagnée  partout 

De  Pallas  et  de  Mars  agitant  son  énorme  lance. 

Avec  Phébus,  sa  sœur  P,  ébé  et  Mercure 

Soutiennent  Pompée,  ainsi  qu'Hercule  qui  les  imite  en  (oui. 

Les  trompettes  retentissent  et  la  Difconle,  les  cheveux  épars, 

Lève  vers  les  i  ieux  sa  tête  infernale  :  sur  son  visage  est 

Du  sang  coagulé,  ses  yeux  meurtris  pleurent. 

Ses  dents  sont  rongées  d'une  rouille  de  tartre. 

Sa  langue  distille  le  venin,  son  visage  est  gardé  par  une  couronne  de  serpents, 

Et  parmi  ses  vêtements  déchirés  par  la  rage  de  s  n  cœur, 

Elle  secoue  de  sa  dexlre  frémissante  une  lorclie  homicide. 

Sitôt  quittés  les  ténèbres  du  Cccyle  et  le  Tarlare, 

Elle  gagne  à  grands  pas  les  sommets  élevés  de  l'illustre  Apennin 

D'où  elle  peut  voir  toutes  les  terres  et  tous  les  rivages, 

Et  les  bataillons,  se  répandant  déjà  sur  tout  le  globe. 

(1)  Le  deus  ex  machina,  les  divinités  qui  .sont  censées  tout  mener 
n'arrivent  que  quand  les  événements  sont  déjà  expliqués  par  des 
causes  naturelles.  Pétrone,  qui  en  est  pourtant  le  partisan,  fait 
ainsi  toucher  du  doigt  l'inutilité  du  merveilleux  et  son  caractère 
artificiel  et  postiche.  «  Les  morceaux  fabuleux  font  double  emploi 
avec  les  morceaux  historiques.  »  (Collignon.) 


LE    SATYRICON  273 


Alors,  d'un  cœur  furieux,  elle  profère  ces  parole;  : 

«  Et  maintenaut,  aux  armes,  peuples  aux  esprits  échautî-'s, 

Aux  armes,  et  laacez  les  torches  au  milieu  des  villes  ! 

Sera  vaincu  quiconque  se  cache  ;  la  femme  ne  se  croisera  pas  les  bras, 

Ni  l'enfant,  ni  la  vieillesse  déjà  désolée  par  l'âge  ; 

Que  la  terre  elle-même  tremble  et  que  les  toils  déchirés  entrent  en  guerre, 

Toi,  Marcellus,  défends  les  lois  ;  toi,  soulève  le  peuple, 

Curion,  et  toi,  Lentulus,  ne  néglige  pas  Mars  l'intrépide. 

Mais  toi,  divin  César,  pourquoi  tarder  à  te  servir  de  tes  forces, 

Ne  pas  enloncer  CfS  portes,  ne  pas  forcer  les  murs  de  ces  villes  ? 

Pourquoi  respecter  ces  trésors  ?  El  toi.  Pompée,  ne  saurai«-lu  plus  proléger 

Les  eiiadelles  romaines  ?  Recherche  les  murailles  d'Epidamne  (1), 

Et  teins  de  sang  humain  les  vallons  de  Thessalie. 

—  Et  tout  ce  que  la  Discorde  avait  ordonné,  tout  cela  eut  lieu  sur  la  terre  (i). 


Eumolpe  avait  déclamé  ses  vers  avec  beaucoup  de  feu. 
Mais  déjà  nous  arrivions  à  Crotone.  Descendus  dans  une 
petite  auberge,  nous  sortions  le  lendemain  pour  chercher 
un  gîte  de  plus  d'apparence,  quand  nous  tombâmes  sur 
une  bande  de  coureurs  d'héritages  (3)  qui  nous  deman- 
dèrent qui  nous  étions  et  d'où  nous  venions.  Comme  il 
avait  été  convenu  entre  nous,  nous  répondîmes  avec  un 
tel  empressement  et  un  tel  luxe  de  détails  qu'ils  nous  cru- 
rent sans  hésiter.  Et  les  voilà  aussitôt  en  lutte,  chacun 
s'acharnant  à  mettre  sa  bourse  à  la  disposition  d'Eumolpe 
et  à  s'insinuer  dans  ses  bonnes  grâces  en  le  comblant  de 
présents. 

(1)  Dyrrachium. 

(2)  Burmann,  constatant  de  l'enflure  dans  ce  morceau,  en  conclut 
que  Pétrone  la  force  pour  ridiculiser  Eumolpe  !  Pour  M.  Collignon 
«  ce  n'est  qu'une  anti-Pharsale  assez  mal  venue  »,  un  poème  ultra- 
classique, mais  auquel  manque  la  dernière  main,  une  déclamation 
vague  et  vide  contre  le  luxe  et  l'avarice,  que  déparent  de  nombreuses 
répétitions.  Voltaire  caractérise  le  poème  d'un  mot  :  «  Une  décla- 
mation pleine  de  pensées  fausses.  » 

(3)  Pétrone  aime  ces  contrastes. 


274  l'œuvre  de  pétrone 


CXXV.    ou   EUMOLPE   FAIT   FORTUNE 

Nous  étions  ainsi  depuis  longtemps  à  Crotone,  et 
Eumolpe,  jouissant  d'un  bonheur  sans  mélange,  avait 
oublié  dans  quel  état  il  y  était  arrivé,  au  point  de  se  vanter 
de  jouir  d'un  crédit  auquel  nul  ne  pouvait  résister  et, 
grâce  à  ses  relations,  de  pouvoir  assurer  l'impunité  à  ses 
amis,  s'il  leur  arrivait  de  commettre  quelque  délit  dans  la 
ville. 

Quant  à  moi,  grâce  aux  biens  qui,  chaque  jour,  aiïluaient 
chez  nous,  de  plus  en  plus,  je  m'étais  refait,  et,  devenu 
replet,  je  commençais  à  espérer  que  la  Fortune  se  lassait 
•de  me  poursuivre,  sans  que  cela  m'empêchât  de  réfléchir 
de  temps  en  temps  et  à  ma  situation  présente  et  à  la  cause 
qui  l'avait  produite  :  «  Qu'arriverait-il,  me  demandais-je, 
si  quelque  coureur  de  testaments,  plus  malin  que  les  autres, 
avait  l'idée  d'envoyer  prendre  des  renseignements  en 
Afrique  et  découvrait  tous  nos  mensonges,  ou  bien  si  le 
valet  d'Eiimolpe,  las  de  son  bonheur  présent,  allait  donner 
l'alarme  à  nos  amis  et,  nous  trahissant  par  jalousie,  révé- 
lait toute  la  fourberie  ?  Nous  n'aurions  plus  qu'à  nous 
•enfuir,  et,  retombant  dans  la  dèche,  à  recourir  de  nouveau 
pour  vivre  à  la  mendicité.  Grands  dieux  !  Combien  restent 
toujours  en  mauvaise  posture  ceux  qui  vivent  en  marge 
de  la  loi  !  Ils  doivent  s'attendre,  un  jour  ou  l'autre,  à  être 
traités  comme  ils  le  méritent.  » 

'  En  roulant  ces  sombres  pensées,  je  sors  de  la  maison 
pour  me  distraire  en  faisant  un  tour  au  grand  air  ;  mais 
j'étais  à  peine  sur  la  promenade  publique  qu'une  fille  assez 
bien  m'aborda,  et  m'appclant  Polyœnos,  nom  que  j'avais 
pris  depuis  ma  métamorphose,  me  dit  que  sa  maîtresse 
.me  demandait  de  vouloir  bien   lui   accorder  un  instant 


LE    SATYRICOX  27ï 


d'entretien  (1).  «  Vous  vous  trompez  sans  doute,  lui  dis-je 
tout  troublé  ;  je  suis  esclave  et  étranger,  donc  fort  peu 
digne  d'une  telle  faveur.  » 


CXXVI.   POLY.ENOS  RENCONTRE  CIRCE 

«  Non,  c'est  bien  de  vous  qu'il  s'agit,  dit-elle,  mais  ' 
conscient  de  votre  beauté,  vous  faites  le  dédaigneux  : 
vous  vendez  vos  caresses,  vous  ne  les  donnez  pas.  A  quoi 
riment  ces  cheveux  assouplis  par  le  peigne,  ce  visage  savam- 
ment fardé,  la  douce  vivacité  de  ces  yeux,  cette  démarche 
composée  à  loisir  et  ces  pas  eux-mêmes  qui  ne  s'écartent 
jamais  de  la  mesure  voulue,  si  vous  ne  prostituez  votre 
beauté  pour  en  faire  de  l'argent  ? 

•  «  Regardez-moi  bien  :  je  n'entends  rien  aux  augures 
et  je  ne  sais  pas  scruter  le  ciel  comme  un  astrologue. 
Cependant,  à  la  seule  inspection  du  visage,  je  connais  les 
habitudes  des  hommes  et,  rien  qu'à  vous  voir  vous  prome- 
ner, j'ai  deviné  votre  pensée.  Donc,  ou  bien  vendez-nous  ce 
que  nous  venons  vous  demander  —  et  dans  ce  cas  l'ache- 
teur est  à  deux  pas,  — ou  bien  consentez,  ce  qui  serait  plus 
généreux,  à  nous  le  prêter  —  et  je  resterai  votre  obligée. 
Car  de  nous  avouer  que  vous  êtes  de  condition  servile  et 
modeste,  cela  ne  peut  qu'irriter  encore  notre  caprice;  il 
y  a  des  femmes  qu'enflamme  l'odeur  des  haillons  et  qui 
ne  parviennent  à  s'exciter  qu'en  présence  d'un  esclave 
ou  d'un  valet  à  la  robe  retroussée.  L'une  se  consume  pour 
un  gladiateur,  l'autre  pour  un  muletier  tout  couvert  de 

(1)  L'épisode  qui  commence  ici  a  été  imité  par  :\latluirin  Régnier 
(Elégie  IV)  et  par  Bussy-Rabutin  qui,  racontant  la  prétendue  mésa- 
venture du  comte  de  Guiche  avec  la  comtesse  d'Olonne,  ne  fait 
guère  que  traduire  Pétrone  (Histoire  d'Ardélise  el  de  Trimalel). 


276  l'œuvre  de  pétrone 

poussière,  ou  pour  un  acLcur  (jui  s'alïichc  sur  la  scène. 
Ma  maîtresse  est  de  cette  école  :  elle  franchirait  quatorze 
gradins  au  delà  de  l'orchestre  pour  aller  aux  derniers 
rangs  de  la  canaille  chercher  qui  aimer.  » 

Charmé  par  ce  gracieux  badinage  :  «  Je  vous  prie,  lui 
dis-je,  celle  qui  m'aime,  ne  serait-ce  pas  vous  (1)  ?  »  Elle 
rit  beaucoup  d'un  si  froid  compliment  :  «  Je  crains,  dit- 
elle,  que  vous  ne  vous  en  fassiez  accroire  un  peu  ;  je  n'ai 
jamais  succombé  avec  un  esclave,  et  me  préservent  les 
dieux  de  voir  mon  amoureux  passer  de  mes  bras  à  la  croix. 
C'est  l'affaire  des  dames,  si  elles  aiment  baiser  les  cica- 
trices du  fouet.  Pour  moi,  qui  ne  suis  qu'une  servante,  je 
ne  m'assieds  qu'au  banc  des  chevaliers  (2)  ».  Je  ne  pouvais 
assez  m'étonner  d'un  tel  disparate  dans  les  goûts  :  n'était- 
il  pas  bizarre  de  rencontrer  chez  la  servante  l'orgueil  d'une 
matrone,  et  chez  la  grande  dame  les  bas  instincts  de  la 
domesticité  ? 

Après  une  longue  et  plaisante  conversation,  je  finis  par 
demander  à  la  soubrette  de  conduire  sa  maîtresse  sous  les 
platanes  voisins.  Ce  rendez-vous  lui  convint  :  aussitôt, 
relevant  sa  tunique,  elle  disparut  dans  un  bosquet  de  lau- 
riers attenant  à  la  promenade.  Elle  ne  me  fit  pas  languir  : 
elle  sort  de  cette  cachette  et  me  colle  au  côté  une  femme 
d'une  perfection  plus  impeccable  que  toutes  les  statues 
connues. 

Il  n'y  a  pas  de  mots  pour  rendre  sa  beauté  ;  tout  ce  que 
j'en  pourrais  dire  serait  trop  faible.  Ses  cheveux  naturel- 
lement ondulés  se  répandaient  en  flots  abondants  sur  ses 
épaules  ;  son  front  très  étroit  était  ramené  en  arrière  par 

(t)  La  méprise  est  plaisante. 

(2)  Scdeo  a  aussi  le  sens  obscène  :  se  livrer  à  quelqu'un.  Pétrone 
a  cherché  à  dessein  l'équivoque  :  la  phrase  est  à  volonté,  ou  élégante, 
ou  très  grossière. 


LE    SATVRICON  277 


une  coiffure  en  aigrette  ;  ses  sourcils  immenses  allaient  se 
perdre  dans  la  ligne  des  joues  et  s'unissaient  presque  aux 
confins  des  deux  yeux.  Son  regard  était  plus  clair  que  les 
étoiles  dans  une  nuit  sans  lune,  ses  narines  délicatement 
infléchies  et  sa  bouche  mignonne  telle  que  Praxitèle  se 
figurait  celle  de  Vénus.  Et  un  menton,  un  cou,  des  mains, 
des  pieds  dont  la  blancheur,  qui  aurait  éteint  l'éclat  du 
marbre  de  Paros,  se  trouvait  encore  rehaussée  par  un  frêle 
réseau  d'or  !  C'est  pourquoi,  ce  jour-là,  pour  la  première 
fois,  Doris,  mes  vieilles  amours,  je  vous  ai  méprisée  (1)  1 

Qu'y  a-t-il,  que  lu  jettes  ainsi  tes  armes,  Jupiter, 

Et  que  lu  te  taises,  quand,  nonobstant  leur  silence,  tu  te  fais  la  fable  des  Immortels. 

Celait  pourtant  le  jour  de  laisser  pousser  les  cornes  sur  ton  honl  sévère. 

De  dissimuler  sous  la  blanclie  plume  tes  cheveux  blancs. 

La  voici  bien,  la  vraie  Danac.  Essaie  seulement  de  toucher  ce  beau  corps  : 

Aussitôt  tes  membres  déborderont  d'ardeurs  incendiaires. 


CXXVII.    GALANT    ENTRETIEN    DE    CIRCE    ET    DE    POLY.ï:NO.S 

Charmée,  elle  me  sourit  aimablement  ;  on  eût  dit  la 
lune  dans  son  plein  apparaissant  tout  à  coup  à  travers  un 
nuage.  Puis,  ses  doigts  scandant  les  mots  :  «  Si  vous  ne 
méprisez  pas,  dit-elle,  une  femme  du  monde  qui,  il  y  a  un 
an,  ne  savait  pas  encore  ce  que  c'est  qu'un  homme,  je 
veux  bien  devenir  votre  sœur.  Je  le  sais,  vous  avez  déjà 
un  frère;  je  ne  rougis  pas  de  l'avouer,  je  me  suis  renseignée 
à  cet  égard;  mais  qui  vous  empêche  d'avoir  aussi  une  sœur? 
Je  ne  demande  qu'à  vivre  avec  lui  sur  le  pied  d'égalité. 
Et  maintenant  vous  pourrez,  quand  il  vous  plaira,  con- 
naître le  goût  de  mon  baiser. 

—  C'est  bien  plutôt  moi,  lui  dis-je,  qui  viens  vous  con- 
jurer, par  votre  beauté,  de  daigner  admettre  au  nombre 

(1)  Ce  portrait  d'une  beauté  à  la  mode  est  sans  doute  une  parodie 
de  quelque  roman  :  les  traits  en  s^ont  forcés. 


2/6  L  ŒUVRE    DE    PETRONE 

de  VOS  admirateurs  un  modeste  étranger.  Vous  trouverez 
un  fidèle  fervent,  si  vous  permettez  qu'on  vous  adore. 
Et  n'allez  pas  croire  que  je  me  présente  les  mains  vides 
au  temple  de  l'Amour  ;  je  vous  sacrifie  mon  frère. 

—  Eh  quoi  !  dit-elle,  vous  me  sacrifiez  celui  sans  lequel 
vous  ne  pouvez  vivre,  celui  pour  qui  vous  avez  tout  l'amour 
que  je  voudrais  vous  voir  pour  moi  ? 

Elle  me  dit  ces  choses  avec  un  tel  charme  dans  la  voix 
et  des  sons  si  doux  que  je  croyais  entendre  le  chœur  des 
Sirènes.  Ébloui  par  l'éclat  plus  que  céleste  de  sa  beauté, 
je  voulus  connaître  le  nom  de  ma  déesse  :  «  Comment, 
dit-elle,  ma  servante  ne  vous  a  donc  pas  dit  que  je  me 
nommais  Circé  ?  Non  point  que  je  sois  la  fille  du  Soleil  ni 
que  ma  mère  ait  pu  à  sa  volonté  en  arrêter  le  cours.  Pour- 
tant, je  me  croirai  digne  du  séjour  des  dieux  si  les  destins 
joignent  nos  deux  cœurs.  Et  même,  je  ne  saurais  dire 
comment,  c'est  quelque  dieu  qui  me  pousse  dans  cette 
aventure  :  ce  ne  peut  être  sans  raison  qu'une  nouvelle 
Circé  aime  un  autre  Polya^nos  (1);  entre  ces  deux  noms 
surgit  fatalement:  une  étincelle.  Pressez-moi  donc  dans 
vos  bras,  si  vous  voulez,  et  ne  redoutez  pas  les  regards 
indiscrets,  car  votre  frère  est  bien  loin  d'ici.  >^  Ainsi  parla 
Circé,  et  m'enlaçant  dans  ses  bras  plus  doux  que  le  duvet, 
elle  m'entraîna  par  terre  sur  un  gazon  émaillé  de  fleurs. 


Des  sommets  de  l'Ida  telle  répand  d;s  fleurs 

La  Terre  maternelle  quand,  dans  les  cliaines  d'un  amour  réciproque, 

Jupiter  de  tout  cœur  s'abandonne  à  sa  flamme  I 

Alors  surgissent  les  roses,  les  violettes  et  le  jonc  flexible. 

Et,  sortant  du  vert  des  prés,  le  lys  blanc  est  un  sourire  : 

Telle,  par  un  lin  gazon,  la  terre  se  fil  accueillante  pour  Vénus 

Et  le  jour  plus  clair  sourit  à  nos  secrètes  amours. 

(1)  Allusion  aux  amours  d'Ulysse  et  de  Circé.  Ulysse  est  en  effet 
appelé  dans  VOdijssée  (XII,  184)  -oXjaîvoç,  c'est-à-dire  :  digne  de 
beaucoup   d'éloges. 


LE    SATYRICON  279 


Couchés  tous  deux  sur  le  gazon,  nous  préludons  par 
mille  baisers  à  des  plaisirs  moins  éthérés.  '  Mais  pris  d'une 
faiblesse  nerveuse  subite,  je  trompai  l'attente  de  Circé. 


cxxviii,  la  vexgeance  de  priape  :  poly.enos  frappe 
d'impuissance 

Exaspérée  par  cet  afîront  '  :  «  Quoi  donc,  dit-elle,  sont- 
ce  mes  baisers  qui  vous  dégoûtent  ?  Le  jeûne  aurait-il 
rendu  mon  haleine  impure  ?  Ou  bien,  négligeant  mes 
aisselles,  sentirais-je  donc  la  sueur  ?  Si  ce  n'est  rien  de 
tout  cela,  alors  vous  avez  peur  de  Giton  ?  » 

Tout  rouge,  je  perdis  le  peu  qui  pouvait  me  rester  de 
forces  et  tout  le  corps  comme  paralysé  :  «  Je  vous  en  prie, 
ma  reine,  m'écriai-je,  ne  raillez  pas  ma  misère.  Vous  me 
voyez  frappé  d'un  maléfice.  » 

'  Une  excuse  aussi  futile  ne  calma  guère  la  colère  de 
Circé  ;  elle  détourna  les  yeux  avec  mépris  et  s'adressant 
à  sa  servante  '  :  «  Parle,  Chrysis,  mais  dis  la  vérité  :  suis-je 
laide  ?  Suis-je  mal  mise  ?  Est-ce  que  ma  beauté  est  gâtée 
par  quelque  défaut  naturel  ?  Ne  trompe  pas  ta  maîtresse, 
car  elle  ne  sait  ce  qu'on  peut  bien  lui  reprocher.  »  Sa  ser- 
vante se  taisant,  e'ie  lui  arrache  un  miroir,  examine  toutes 
les  parties  de  son  visage,  brosse  sa  robe  un  peu  fripée  au 
contact  du  sol,  mais  non  chiffonnée  comme  dans  les  luttes 
amoureuses,  et,  rapidement,  se  retire  dans  un  temple  voi- 
sin consacré  à  Vénus.  Pour  moi,  semblable  à  un  condamné 
et  comme  glacé  par  une  apparition  subite,  je  me  demandais 
si  je  rêvais  ou  si  vraiment  je  venais  d'être  privé  d'un  plaisir 
réel. 

Tels  dans  la  nuit  endormeuse  les  songes  se  jouent 

De  nos  yeux  sans  regard  :  alors  la  terre  livre  au  jour 

L'or  enfoui  :  la  main  avide  palpe  ces  pièces  qui  sont  à  un  autre 


280  l'œuvre    de    PÉTRONE 


El  s'empare  du  tré.-or.  Mais  aussi  la  sueur  monillc  les  tempes, 

El  celle  peur  inteuse  envahil  l'àme  que  par  liasarJ 

Celui  qui  connail  ce  trésor  caché  ne  s'en  vienne  fouiller  votre  sein  trop  lourd  : 

Puis  quand  bicnliit  celle  joie  se  dissipe  dans  l'âme  dérue 

Et  qu'on  revient  à  la  réalilc,  l'esprit  regrette  ce  qu'il  vient  de  perdri' 

Et  de  nouveau  se  plonge  tout  entier  dans  l'illusion  qui  fuit. 

'  Que  ma  mésaventure  ne  fût  qu'un  songe,  qu'une  véri- 
table hallucination,  cela  me  paraissait  certain.  Longtemps 
je  restai  tellement  privé  de  toute  force  que  je  ne  pus  me 
lever.  Enfin  mon  accablement  se  dissipa  un  peu,  je  recou- 
vrai quelque  vigueur  et  je  pus  rentrer  chez  moi,  où,  fei- 
gnant une  indisposition,  je  me  jetai  sur  mon  lit. 

Un  instant  après,  Giton,  ayant  appris  que  je  n'étais 
pas  bien,  arriva  tout  triste  dans  ma  chambre.  Pour  cal- 
mer ses  inquiétudes,  je  lui  dis  ne  m'être  mis  au  ht  que  pour 
me  reposer  un  peu  ;  je  lui  racontai  mille  autres  choses, 
mais  de  ma  mésaventure  rien,  tant  je  craignais  sa  jalousie, 
et  pour  écarter  de  son  esprit  tout  soupçon,  le  faisant  cou- 
cher à  mes  côtés,  je  me  mis  en  devoir  de  lui  donner  une 
preuve  de  mon  amour.  Mais  soupirs  et  sueurs  restèrent 
vains.  Il  se  leva  donc  très  en  colère,  se  plaignit  de  la  dimi- 
nution de  ma  vigueur  et  de  l'affaiblissement  de  ma  ten- 
dresse et  conclut  en  déclarant  que  depuis  longtemps  il  se 
doutait  que  je  devais  employer  ailleurs  et  mes  forces  et 
mon  amour.  «  Mais  non.  lui  dis-je,  petit  frère,  mon  amour 
pour  toi  reste  toujours  le  même,  seulement,  à  mon  âge,  la 
raison  vainc  l'amour  et  ses  ardeurs.  —  En  ce  cas,  dit-il 
ironique  ',  je  vous  rends  grâces  de  m'aimer  à  la  manière  de 
Socrate  :  jamais  Alcibiade  ne  sortit  plus  pur  du  lit  de  son 
maître  (1).  » 

(1)  Plutarque,  clans  le  discours  premier  sur  les  vertus  d' Alexandre 
dit  :  'I  Socrate  coucliait  près  d' Alcibiade  sans  violer  la  chasteté.  » 


LE    SATYRICON  281 


CXXIX.   LETTRE   DE   CIRCE   A   POLY.EXOS 

'  Je  lui  répondis'  :  «  Crois-moi,  frère,  je  ne  sens  plus 
que  je  suis  un  homme  :  je  n'y  comprends  rien.  Elle  est 
morte,  cette  partie  de  mon  corps  qui  jadis  faisait  de  moi 
un  Achille.  » 

'  Giton,  sentant  bien  que  j'avais  perdu  toute  force  et  ' 
craignant  que  si  on  surprenait  notre  entretien  secret,  cela 
ne  fît  gloser,  s'esquiva  et  s'enfuit  dans  l'intérieur  de  la 
maison.  '  Il  venait  à  peine  de  sortir  quand  '  Chrysis  entra 
dans  ma  chambre  et  me  remit  de  la  part  de  sa  maîtresse 
une  lettre  ainsi  conçue  : 

«  '  Circé  à  Polysenos,  salut.  '  Si  je  n'étais  qu'une  jouis- 
seuse, je  me  plaindrais  d'avoir  été  trompée.  Mais,  au  con- 
traire, maintenant,  je  rends  grâces  à  votre  défaillance. 
Elle  m'a  laissée  me  complaire  plus  longtemps  dans  l'attente 
du  plaisir. 

«  Qu'êtes-vous  devenu  ?  Vos  jambes  ont-elles  pu  vous 
porter  jusque  chez  vous  ?  Les  médecins  disent  en  effet  que 
sans  nerfs  on  ne  peut  marcher.  Je  vous  le  dis,  jeune  homme, 
gare  la  paralysie  !  Jamais  je  ne  vis  malade  en  tel  péril.  Si 
ce  froid  gagne  vos  genoux  et  vos  mains,  il  est  temps  de 
faire  appeler  les  croque-morts. 

«  Mais  quoi  !  bien  qu'ayant  reçu  de  vous  un  grave  outrage, 
j'aurai  pitié  de  vous  et  ne  vous  cacherai  pas  plus  longtemps 
le  remède.  Si  vous  voulez  vous  bien  porter,  lâchez  Giton  : 
je  vous  garantis  que  vous  recouvrerez  vos  forces  si  vous 
dormez  sans  lui  pendant  trois  nuits.  Quant  à  moi,  je  ne 
crains  pas  de  rencontrer  d'amant  auquel  je  déplaise.  Mon 
miroir  et  ma  réputation  de  beauté  ne  sauraient  me  trom- 
per. Adieu  !  '  guérissez  si  vous  pouvez  '.    » 

Quand  Chrysis  vit  que  j'avais  fini  la  lecture  de  cette 


282  l'œuvre  de  pétrone 

lettre  (le  reproches  :  «  Ce  qui  vous  est  arrivé,  dit-elle,  n'a 
rien  d'extraordinaire,  surtout  dans  cette  ville  où  les 
femmes,  par  leurs  sorcelleries,  font  même  descendre  la 
lune  du  ciel.  Le  mal  n'est  donc  pas  sans  remède  :  écrivez 
seulement  un  mot  aimable  à  ma  maîtresse  et  rentrez  dans 
ses  bonnes  grâces  par  un  aveu  loyal  de  vos  torts.  Car  il 
faut  bien  que  je  vous  dise  la  vérité  :  depuis  qu'elle  a  reçu 
cet  affront,  elle  ne  se  possède  plus.  »  Je  suivis  volontiers 
les  conseils  de  cette  servante  et  voici  la  lettre  que  j'écrivis  : 


CXXX.  LETTRE  DE  POLYiENOS  A  CIRCE 

«  Polyœnos  à  Circé,  salut.  J'avoue,  madame,  avoir 
commis  bien  des  fautes  dans  ma  vie  ;  car  je  suis  un  homme 
et  même  un  très  jeune  homme.  Pourtant  jusqu'à  ce  jour 
je  n'avais  jamais  mérité  la  mort. 

«  Vous  avez  devant  vous  un  coupable  repentant.  Quel- 
que châtiment  que  vous  ordonniez,  je  l'ai  mérité.  Je  suis 
un  traître,  un  meurtrier,  un  sacrilège.  Pour  ces  crimes, 
cherchez  des  supplices  qui  en  soient  dignes.  S'il  vous  plaît 
que  je  meure,  me  voici  avec  mon  épée  ;  si  vous  vous  con- 
tentez de  me  battre,  j'accours  le  dos  nu  vers  ma  maî- 
tresse. 

<(  Veuillez  cependant  ne  pas  oublier  que  ce  n'est  pas  moi 
qui  suis  en  faute,  mais  mes  outils  :  soldat  prêt  pour  la  lutte, 
les  armes  m'ont  manqué.  Qui  me  les  a  prises,  je  ne  sais. 
Peut-être  mon  imagination  trop  vive  a-t-elle  devancé  de 
trop  loin  mes  organes,  peut-être  mes  désirs  trop  pressés 
m'avaient-ils  prématurément  conduit  jusqu'au  plaisir.  Je 
ne  comprends  pas  ce  qui  m'est  arrivé.  Vous  me  dites  de 
craindre  la  paralysie  :  comme  s'il  pouvait  y  en  avoir  une 
plus  grande  que  celle  qui  m'a  privé  des  moyens  de  vous 


LE    SATYRICON  283 


posséder  !  jNIais  voici  maintenant  ma  suprême  excuse  : 
si  vous  me  permettez  de  réparer  ma  faute,  je  saurai  bien 
vous  plaire.  Adieu  (1).  » 

Ayant  renvoyé  Chrysis  avec  cette  belle  promesse,  je  me 
mis  à  soigner  le  corps  cause  de  tous  ces  maux,  et,  au  lieu 
d'aller  au  bain,  je  me  bornai  à  des  frictions  modérées. 
J'eus  recours  aussi  à  une  nourriture  stimulante  :  des  écha- 
lotes et  des  huîtres  sans  sauce,  et  je  bus  du  vin  avec  modé- 
ration. Puis  m'étant  préparé  au  sommeil  par  une  petite 
promenade,  je  me  mis  au  lit  sans  Giton.  J'avais  un  tel 
désir  d'apaiser  Circé  que  je  craignais  que  mon  petit  frère 
ne  m'éreintàt. 

cxxxi.  l'incantation 

Le  lendemain,  m'étant  levé  en  parfait  état  de  corps  et 
d'esprit,  je  me  rendis  dans  le  même  bois  de  platanes.  Ce 
ne  fut  pas  sans  crainte  que  je  pénétrai  en  des  lieux  à  moi 
si  funestes,  mais  c'est  là  que  je  pouvais  trouver  Chrysis, 
qui  me  conduirait  auprès  de  sa  maîtresse. 

Après  m'être  promené  un  instant,  je  venais  de  m'asseoir 
à  la  même  place  que  la  veille  quand  elle  arriva  traînant 
derrière  elle  une  petite  vieille.  Elle  me  salua  et  me  dit  : 
«  Eh  bien,  dédaigneux  jeune  homme,  commencez- vous  à 
reprendre  courage  ?  » 

Là-dessus,  la  vieille  tire  de  son  sein  un  filet  formé  de 
fils  de  diverses  couleurs  et  l'attache  à  mon  cou.  Ensuite 
du  doigt  du  milieu  (2)  elle  mélange  de  la  poussière  avec  sa 
salive  et  m'en  marque  le  front  malgré  ma  répugnance. 

(1)  Saint-Evremond  voit  dans  toute  cette  histoire  le  vrai  langage 
de  la  galanterie.  Nous  préférons  croire  que  Pétrone  se  mo([UC  un 
peu  du  lecteur. 

(2)  Le  médius  était  réputé  infâme  chez  1er  anciens. 


284  l'œuvre  de  pétrone 


Tant  i|ue  tu  vis,  ditellp,  il  faut  espérer.  Et  lui,  nisii(|iie  garilien  des  champs, 
Priape  à  la  verge  tendue,  sois  présent,  aide-nous. 

Cette  invocation  achevée,  elle  m'ordonna  de  cracher 
trois  fois  et  de  jeter  trois  fois  dans  ma  robe  de  petits  cail- 
loux qu'elle  avait  roulés  dans  de  la  pourpre  après  les  avoir 
enchantés  et,  approchant  les  mains,  elle  se  mit  à  tâter  mes 
parties  pour  se  rendre  com.pte  du  résultat.  En  moins  de 
temps  qu'il  ne  faut  pour  le  dire,  ma  verge  obéit  au  com.- 
mandement  et  remplit,  non  sans  une  vive  agitation,  la 
main  de  la  vieille.  Alors  celle-ci  s'écrie  triomphante  : 
«  Vois,  ma  Chrysis,  vois  quel  lièvre  j'ai  levé  ;  malheureuse- 
ment ce  n'est  pas  pour  moi  !  «  '  Ceci  fait,  la  vieille  me  remit 
entre  les  mains  de  Chrysis,  tout  heureuse  de  rapporter  à 
sa  maîtresse  le  trésor  qu'elle  avait  perdu.  Elle  me  condui- 
sit en  hâte  auprès  d'elle  et  m'introduisit  dans  une  retraite 
des  plus  charmantes  où  se  voyait  tout  ce  que  la  nature 
peut  offrir  d'agréable  aux  yeux.  ' 

Là,  réiégant  platane  répandait  les  omhrps  de  l'été 

Et  le  laurier  couronné  de  haies,  et  Its  cyprès  frémissants, 

Et  les  pins  hien  taillés  à  la  cime  ondoyante. 

Et  parmi  ces  hosquets  se  jouait,  onde  vagabonde,  le  fleuve 

Écumeux,  roulant  les  cailloux  dans  son  cristal  sonore. 

Digne  cadre  pour  nos  amours,  j'en  atteste  le  champêtre  Aédon 

Et  Pr^.cné  la  citadine,  qui  i;à  et  là,  au  our  des  gazons 

Semés  de  douces  violettes,  célébraient  de  leurs  chants  leurs  amoureux  larcins. 

Circé,  couchée,  pressait  ses  seins  d'albâtre  sur  un  lit  d'or 
et  agitait  dans  l'eau  tranquille  un  rameau  de  myrte 
fleuri.  En  m'apercevant,  elle  rougit  un  peu  au  souvenir 
de  mes  dédains  de  la  veille,  mais  quand,  ayant  renvoyé 
ses  femmes,  elle  m'eut  invité  à  m'asseoir  près  d'elle,  elle 
plaça  le  rameau  devant  mon  visage,  puis,  comme  rassu- 
rée par  ce  léger  obstacle  :  «  Eh  bien,  paralytique,  me  dit- 
elle,  êtes-vous  venu  aujourd'hui  avec  tous  vos  bagages  ?  » 


LE    SATYRICON  285 


—  Pourquoi  le  demander,  répondis-je,  au  lieu  d'essayer  ?  » 
Et  me  précipitant  à  corps  perdu  dans  ses  bras  sans  qu'elle 
proteste  le  moins  du  monde,  je  l'embrassai  à  satiété. 


CXXXII.  NOUVELLE  DECEPTION  DE  CIRCE  :  COLERE 
DE    CIRCÉ 

C'était  elle-même  qui,  avec  tout  le  prestige  de  sa  beauté, 
m'appelant  à  elle,  m'entraînait  au  sacrifice  :  déjà  l'air 
retentissait  des  baisers  de  nos  lèvres  unies  ;  déjà  nos  mains 
enlacées  avaient  parcouru  tous  les  sentiers  de  l'amour  ; 
déjà  nos  corps  mêlés  par  une  étreinte  mutuelle  préludaient 
à  l'intime  union  des  âmes.  '  Mais  après  ces  préliminaires 
charmants,  mes  forces  m'abandonnant  tout  à  coup,  il  me 
fut  impossible  de  parvenir  à  la  volupté  suprême.  ' 

Ma  partenaire,  indignée  d'un  outrage  aussi  direct,  court 
aussitôt  à  sa  vengeance  ;  elle  appelle  ses  domestiques  et 
leur  ordonne  de  me  fustiger.  Mais  mon  châtiment  lui 
paraît  trop  doux  :  elle  convoque  jusqu'aux  fileuses  et 
aux  valets  chargés  des  derniers  emplois  et  leur  crie  de  me 
couvrir  de  crachats.  Je  me  borne  à  mettre  les  mains  devant 
mes  yeux  et  sans  essayer  même  de  recourir  aux  prières, 
tant  je  savais  ce  que  je  méritais,  je  suis  mis  à  la  porte  sous 
les  coups  et  les  crachats.  La  vieille  Prosélenos  est  mise 
également  dehors  ;  Chrysis  reçoit  une  volée,  et  toute  la 
maisonnée  attristée  chuchote  et  se  demande  d'où  vient 
la  mauvaise  humeur  de  la  maîtresse. 

Quant  à  moi,  plus  taché  qu'une  panthère  par  les  meur- 
trissures accumulées,  je  cachai  adroitement  la  marque  des 
coups,  crainte  d'égayer  Eumolpe  par  ma  triste  aventure 
ou  de  faire  de  la  peine  à  Giton.  J'eus  recours  au  seul  moyen 
de  sauver  mon  honneur  :  feignant  une  indisposition,  je  me 

19 


286  l'œuvre  de  pétuonh 

fourrai  au  lit  et  tournai  aussitôt  ma  fureur  contre  ce  mau- 
dit ustensile  cause  unique  de  tous  mes  maux. 

Trois  fois  j'ai  pris  en  main  le  redoulal.ile  fer  à  ili'iix  Iran  li;ints, 

Trois  fuis,  plus  mou  que  le  tliyrse  aux  pousses  flexihles, 

Je  reculai  devant  le  fer,  mal  guidé  par  ma  main  Irenililanto, 

Et  déjà  n'élait  plus  possible  ce  que  tout  à  l'Iicure  je  voulais  exécuter. 

Car  le  coupable,  pins  glacé  par  la  peur  que  l'hiver  gelé. 

Avait  cherché  asile  aux  mille  rides  de  mes  organes. 

De  sorle  que  je  ne  pus  en  extraire  sa  tète  pour  le  supplice  projeté... 

Me  trouvant  joué  par  la  pâle  frousse  du  pendard. 

J'eus  recours  aux  paroles  que  je  choisis  aussi  vexantes  que  possible. 

Me  dressant  sur  mon  coude,  j'interpellai  donc  le 
rebelle  (1)  :  «  Qu'as-tu  à  dire,  honte  des  hommes  et  des 
dieux  ?  Car  il  ne  m'est  plus  permis  de  te  mettre  encore  au 
nombre  des  choses  sérieuses.  Grâce  à  toi,  je  suis  tombé  du 
ciel  au  plus  profond  des  enfers  !  Que  t'ai-je  fait  pour 
flétrir  les  fleurs  de  ma  jeunesse  sous  les  glaces  et  les 
langueurs  de  la  dernière  décrépitude  ?  Allons,  signe-moi 
mon  extrait  mortuaire.  »  C'est  ainsi  qu'irrité  je  me  répan- 
dais en  reproches. 

Mais  lui  me  tournait  le  dos,  regardant  obstinément  le  sol, 

Et  n'était  pas  plus  ému  des  beaux  discours  que  je  lui  tenais  (2) 

Que  les  saules  pleureurs  ou  les  pavots  à  la  lige  lasse. 

Je  n'eus  pas  plutôt  prononcé  cette  indécente  invective 
que  je  regrettai  mes  paroles,  envahi  d'une  honte  secrète 
pour  avoir  oublié  toute  pudeur  au  point  d'avoir  parlé  de 
cette  partie  du  corps  à  laquelle  les  gens  bien  élevés  n'osent 
pas  même  penser. 

(1)  Ce  monologue  irrité  n'est  d'un  bout  à  l'autre  qu'une  parodie 
des  poètes  épiques  et  tragiques  :  le  comique  jaillit  du  contraste  de 
la  noblesse  du  stjie  avec  l'obscénité  du  sujet. 

(2)  Parodie  spirituelle,  mais  obscène  des  beaux  vers  de  l'Enéide, 
où,  aux  Enfers,  Didon,  dans  son  ressentiment,  se  détourne  d'Énée 
(v.  469-470).  La  fin  du  dernier  vers  :  les  pavots  ^  In  tige  basse,  est 
empruntée  à  la  mort  d'Euryale  (Enéide,  IX,  435)  et,  le  début,  à 
l'églogue  V,  vers  10. 


LE    SATYRICON  287 


^lais  après  m'être  frotté  la  tête  :  «  Qu'ai-je  donc  fait  de 
si  mal,  m'écriai-je,  en  soulageant  ma  douleur  par  des 
invectives  si  naturelles  ?  Eh  quoi,  nous  pourrions  dire  du 
mal  de  notre  ventre,  de  notre  bouche  ou  encore  de  notre 
tête  quand  ils  nous  font  souffrir  un  peu  trop  souvent  ? 
Quoi,  Ulysse  ne  se  dispute-t-il  pas  avec  son  cœur  ?  (1)  Et 
les  personnages  de  tragédie  ne  s'en  prennent-ils  pas  à  leurs 
yeux,  comme  si  ceux-ci  pouvaient  les  entendre  ?  Les  gout- 
teux maudissent  leurs  pieds  ou  leurs  mains,  les  chassieux 
leurs  yeux  et  ceux  qui  se  blessent  aux  doigts  s'en  prennent 
à  leurs  pieds  qu'ils  frappent  contre  terre. 

Qu'avez  TOUS,  sévères  Gâtons,  à  me  regarder  d'un  front  sourcilleux  ? 

Condamnez-vous  la  neuve  simplicité  de  mon  œuvre  ? 

De  ces  simples  récits  la  grâce  sans  tristesse  sait  sourire  ; 

Tout  ce  que  font  les  gens,  pourquoi  ne  pas  le  dire  d'une  langue  sincère  ? 

Qui  donc  ignore  les  douceurs  de  l'alcove,  les  plaisirs  de  Vénus  ? 

De  quel  droit  interdire  de  se  dégo'jrdir  les  membres  dans  un  lit  bien  cbaud  ? 

Le  père  de  toute  sagesse  lui-même,  Epicure,  ne  prescrit-i!  pas  aux  sages 

D'aimer,  n'est-ce  pas  là  ([u'il  voit  le  but  de  l'existence  ? 

Rien  n'est  plus  absurde  qu'un  sot  préjugé,  ni  plus  ridi- 
cule qu'une  sévérité  de  commande. 


CXXXIII.  SUPPLICATIONS  A  PRIAPE 

Ces  réflexions  terminées,  j'appelle  Giton  :  «  Dis-moi, 
frère,  mais  bien  franchement  :  cette  nuit  où  tu  me  fus 
soufflé  par  Ascylte,  a-t-il  poussé  jusqu'aux  derniers  outrages 
ou  s'est-il  contenté  de  passer  avec  toi  une  nuit  tranquille 
et  chaste  ?  »  L'enfant  porta  la  main  à  ses  yeux  et  jura  en 
termes  catégoriques  qu'Ascylte  ne  lui  avait  fait  aucune 
violence. 

(1)  Au  XX^  livre  de  VOcl!jss<e,  v.  13  et  suivants,  Ulysse  se  pro- 
pose de  châtier  les  servantes  qui  ont  introduit  les  prétendants  chez 
lui.  C'est  là  qu'il  est  dit  qu'i7  se  dispute  avec  son  cœur. 


288  l'œuvre  de  pétrone 

•  Accablé  par  ce  qui  m'arrivait,  je  n'étais  pas  maître 
de  moi  et  je  ne  savais  pas  bien  ce  que  je  disais  :  «  A  quoi 
bon,  m'écriai-je,  me  rappeler  les  souvenirs  du  passé,  pour 
m'en  créer  de  nouveaux  sujets  de  souci  ?  »  Enfin,  je  pris  la 
résolution  de  ne  rien  négliger  pour  recouvrer  mes  forces 
viriles.  Je  voulus  même  me  vouer  aux  dieux.  Je  sortis  donc 
pour  invoquer  Priape  et,  '  à  tout  hasard,  feignant  l'espoir 
sur  mon  visage,  je  m'agenouillai  au  seuil  de  son  temple  et 
lui  adressai  cette  prière  : 

Compagnon  des  Nymphes  et  de  Bacchus,  que  Vénus  la  belle 

Donna  comme  patron  aux  forêts  fécondes,  à  qui  obéit 

Lesbos  l'illustre  et  la  verte  Tliasos,  qu'adore  le  Lydien 

Aux  vêlemenl«  flottants  et  iiui  as  ton  temple  à  Hypépa  : 

Viens,  gardien  de  Bactlius  et  joie  des  Dryades, 

Et  accueille  mes  timides  prières.  Je  ne  viens  pas  à  loi  inondé 

Du  triste  sang  du  meurtre  ;  je  n'ai  pas,  imj  ie  ennemi,  porté  la  main 

Sur  l'autel,  mais  sans  ressources  et  écrasé 

Par  l'adversité,  le  crime  i|ue  j'ai  commis  n'engage  niôine  pas  tout  mon  corps. 

Qui  pèche  par  impuissance  n'est-il  pas  moins  coupable  ?  Par  celte  prière,  je  t  en  supplie. 

Décharge-moi  de  mes  peines,  oublie  une  faute  si  légère. 

Et  silot  venue  l'heure  où  la  vie  me  sourira  de  nouveau. 

Je  ne  souffrirai  pas  que  ta  gloire  reste  sans  honneurs.  J'enverrai  à  les  autels, 

Religieusement,  un  bouc,  père  du  Iroupeau;  j'enverrai 

Un  agneau  cornu  et  le  fruit  de  la  laie  qui  grogne,  victime  à  la  mamelle. 

Le  vin  de  l'année  fumera  dans  les  coupes  et,  poussant  trois  cris  en  ton  honneur, 

Une  jeunesse  ivre  fera  le  tour  de  Ion  sanctuaire. 

Tandis  que  je  fais  cette  prière  sans  perdre  de  vue  l'organe 
malade,  la  vieille,  les  cheveux  en  désordre  et  vêtue  d'une 
robe  noire  qui  la  rend  hideuse,  pénètre  dans  le  sanctuaire. 
Elle  me  prend  par  le  bras  et  m'entraîne,  tout  effrayé,  hors 
du  portique. 


CXXXIV.   LA  VIEILLE  MENE  POLY^.NOS  A  LA  PRETRESSE 
DE    PRIAPE 

«  Quelles  sorcières,  dit-elle,  ont  donc  rongé  tes  nerfs  ? 
Ou  bien  as-tu,  la  nuit,   dans  quelque  carrefour,  mis  le 


LE    SATYRICON  289 


pied  sur  une  ordure  ou  sur  un  cadavre  (i)  ?  Tu  n'as  même 
pas  pu  t'en  tirer  à  ton  honneur  avec  Giton  :  mais  mou, 
faible,  fatigué  comme  un  vieux  cheval  sur  une  pente,  tu 
as  perdu  et  ta  peine  et  ta  sueur.  Non  content  d'être  toi- 
même  en  faute,  tu  as  attiré  sur  moi  la  colère  des  dieux  :  et  tu 
crois  que  tu  ne  me  le  payeras  pas  ?  » 

Là-dessus,  elle  me  conduit,  sans  que  j'ose  résister,  dans 
la  chambre  de  la  prêtresse,  me  pousse  sur  le  lit,  prend  un 
bâton  à  la  porte  et  me  frappe  à  tour  de  bras  sans  que 
j'ose  rien  dire.  Et  si  la  canne  brisée  du  premier  coup 
n'avait  pas  ralenti  son  élan,  elle  m'eût,  je  crois,  rompu  les 
bras  et  la  tête.  Je  ne  pus  retenir  mes  gémissements,  quand 
elle  se  mit  en  devoir  de  me  masturber,  et  comme  mes  larmes 
coulaient  en  abondance,  je  me  renversai  sur  l'oreiller  en 
cachant  la  tête  sous  mon  bras. 

Quant  à  elle,  tout  en  larmes,  elle  s'assit  au  pied  du  lit, 
accusant  d'une  voix  tremblante  le  destin  de  prolonger 
inutilement  son  existence,  tant  et  si  bien  que  la  prêtresse 
finit  par  venir,  «  Qu'êtes-vous  venus  faire  dans  ma  cham- 
bre ?  Pourquoi  pleurez-vous  comme  devant  un  bûcher  ? 
Et  surtout  en  ce  jour  où  même  les  affligés  doivent  rire.  » 

«  0  Œnothée  !  répondit  la  vieille,  ce  jeune  homme  que 
vous  voyez  est  né  sous  une  mauvaise  étoile  :  il  ne  sait 
vendre  sa  marchandise  ni  aux  garçons  ni  aux  filles.  Tu 
n'as  jamais  vu  homme  plus  impuissant.  Ce  n'est  pas  un 
braquemard  qu'il  a,  c'est  un  vieux  cuir  trempé  dans 
l'eau.  Et,  pour  tout  dire  en  un  mot,  que  pensez-vous  d'un 
homme  qui  sort  du  lit  de  Circé  sans  avoir  joui  ?  » 

A  ces  mots,  Œnothée  vient  s'asseoir  entre  nous  deux 
et  branlant  la  tête  :  «  Je  suis  seule  capable,  dit-elle,  de  gué- 

(1)  Les  anciens  considéraient  comme  une  impureté  qu'il  fallait 
expier   de   toucher  un   cadavre. 


290  l'œuvre    de    PÉTRONE 


rir  cette  maladie.  Et,  pour  que  vous  ne  croyiez  pas  que 
j'exagère,  je  demande  seulement  que  ce  jeune  homme 
couche  une  nuit  avec  moi  :  je  vous  le  rendrai  plus  dur  que 
le  fer.  » 

Tout  ce  quf.  tu  vois  sur  le  s'obe  m'obéit.  La  terre  llcurie, 

Si  je  le  veux,  tous  ses  sucs  épuisés,  languira  dessécliée  ; 

Si  je  le  veux,  elle  répand  ses  trésors  :  des  montagnes  et  des  âpres  rochers 

.laillisent  les  eaux  abondantes  d'un  Nil.  La  mer  me  soumet 

Ses  flots  calmés,  et  les  zéphyrs  silencieux  déposent 

A  mes  pieds  leur  souffle.  C'est  à  moi  qu'obéissent  les  fleuves 

Et  les  tigres  d'Hyrcanie  et  les  dragons  immobilisés  d'un  geste. 

Et  pourquoi  m'arrèter  à  ces  bagatelles  ?  L'image  de  la  lune  descend  du  ciel, 

Enchaînée  par  mes  incantations,  et  Phébus,  aff'oié. 

Est  forcé,  sa  course  achevée,  de  tourner  bride  malgré  ses  chevaux  furieux, 

Taut  ma  parole  a  de  force  !  Le  feu  des  taureaux  s'apaise, 

Eteint  dans  un  sein  virginal.  Circé,  fille  du  Soleil, 

Par  ses  chants  magiques  changea  en  bêles  les  compagnons  d'Ulysse  ; 

Pfotée  peut  devenir  tout  ce  iju'il  ve-jt.  Moi,  rompue  à  toutes  ces  prati()ues, 

Je  ferais  descendre  les  arbres  de  l'Ida  au  goufl're  des  mers 

Et  rétrograder  les  fleuves  jusqu'au  sommet  des  montagnes. 


CXXXV.   PREPARATIFS  DE  LA  CÉRÉMONIE 

Effrayé  d'une  promesse  aussi  bizarre,  je  frémis  tout  en 
regardant  cette  vieille  de  tous  mes  yeux.  «  Allons,  s'écrie- 
t-elle  alors,  prépare-toi  à  m' obéir  !  »  Et,  s'étant  lavé  les 
mains  avec  un  soin  extrême,  elle  se  penche  sur  le  lit  et  me 
donne  deux  gros  baisers.  Puis  elle  pose  au  milieu  de  l'autel 
une  vieille  table  qu'elle  couvre  de  charbons  ardents  et  elle 
répare  une  coupe  en  bois,  crevassée  par  le  temps,  avec  de 
la  poix  fondue,  et  repique  dans  la  muraille  le  clou  qu'elle 
avait  détaché  en  décrochant  la  coupe.  Enfin,  ceinte  d'un 
morceau  de  toile  carré,  elle  met  sur  le  feu  un  énorme  chau- 
dron et,  avec  une  fourche,  décroche  dans  son  garde-man- 
ger un  sac  où  il  y  avait  des  fèves  pour  son  usage  personnel, 
ainsi  qu'un  vieux  reste  de  crâne,  tailladé  de  mille  coups. 

Elle  délie  le  cordon,  répand  sur  la  table  une  partie  des 


LE    SATYRICON  291 


fèves  et  m'ordonne  de  les  éplucher  promptement.  J'obéis, 
en  mettant  soigneusement  de  côté  celles  dont  la  cosse 
était  moisie.  !Mais  elle,  impatientée  de  ma  lenteur,  prend 
celles  que  j'ai  mises  au  rebut,  d'une  dent  adroite  les 
dépouille  de  leurs  cosses  et  jette  les  épluchures  sur  le  sol, 
qui  en  est  bientôt  moucheté. 

La  pauvreté  est  mère  de  l'industrie,  et  c'est  la  faim  qui 
a  enseigné  aux  hommes  bien  des  procédés  utiles.  '  A  ce 
point  de  vue,  la  prêtresse  était  un  modèle  ;  sa  tempérance 
se  montrait  dans  les  moindres  détails  et  sa  chambre  sem- 
blait le  sanctuaire  même  de  l'indigence.  ' 

Ne  iherchez  pas  ici  la  blancheur  éblouissante  de  l'ivoire  indien  qu'on  a  serti  d'or, 

Ni  ces  marbres  éditants  qu'on  foule  ■l'un  pied  distrait  sur  un  sol 

Trompé  par  ses  propres  dons.  Mais  sur  une  claie  d'osier,  son  lit. 

Traînent  des  tiges,  vides  des  dons  de  Gérés,  et  des  écuelles  neuves 

lin  terre,  qu'une  roue  vulgaire  faionna  sans  effort. 

Plus  loin,  de  lentes  gouttes  tombent  des  paniers 

Faits  de  branches  flexibles  et  des  pots  où  Bacchus  a  laissé  des  traces. 

Mais  tout  autour,  sur  les  parois  bourrées  de  paille  légère 

Liée  par  un  limon  quelconque,  on  pouvait  compter  les  grossières  chevilles. 

Le  tout  surmonté  d'un  toit  oii  s'entrelacent  le  jonc  vert  et  le  roseau  frêle. 

Eu  outre,  suspendus  à  un  soliveau  fameux. 

Tous  les  vivres  que  contient  l'humble  cahane  :  des  alizés  sucrées 

Qui  pendent  parmi  des  couronnes  d'herbes  odoriférantes. 

De  vieille  sarriette  et  une  grappe  de  raisin  sec. 

Telle  fut  jadis,  sur  la  terre  hospitalière  d'Actéa, 

Hécalès  digne  des  honneurs  divins  que  la  muse  de  Batiadès  l'ancien 

A  transmis  d'âge  en  âge  à  l'admiration  des  siècles. 


CXXXVI.  INTERMÈDE  :  COMB.\T  DE  POLY.EXOS 
ET    DES    OIES    SACRÉES 

'  Les  fèves  nettoyées,  '  Œnothée  goûte  un  peu  de  la  chair 
du  crâne  et,  voulant  remettre  avec  sa  fourche  dans  le 
garde-manger  ce  crâne  aussi  vieux  qu'elle-même,  elle 
brise  la  chaise  vermoulue  sur  laquelle  elle  était  montée  et 
tombe  de  tout  son  poids  sur  le  foyer.  Elle  casse  donc  le 


292  l'œuvre  de  pétrone 

haut  de  la  bouilloire  et  éteint  le  feu  qui  commençait  à 
prendre.  Elle  se  brûle  même  le  coude  à  un  charbon  ardent 
et  s'inonde  tout  le  visage  de  cendre  chaude.  Je  me  lève 
effrayé,  et  je  remets  la  vieille  sur  ses  jambes,  non  sans  rire 
de  sa  mésaventure.  Mais  aussitôt,  pour  ne  pas  retarder  le 
sacrifice,  elle  court  chercher  du  feu  chez  une  voisine. 

Elle  était  à  peine  sortie  que  trois  oies  sacrées,  qui,  à  ce 
que  je  supposai,  recevaient  leur  nourriture  de  la  vieille  au 
milieu  du  jour,  se  jettent  sur  moi  et  m'entourent  tout  trem- 
blant en  poussant  des  cris  affreux  qu'on  aurait  pris  pour 
des  hurlements  de  rage  ;  l'une  déchire  ma  robe,  l'autre 
détache  le  cordon  de  mon  soulier  et  tire  dessus,  la  troi- 
sième, qui  semblait  leur  chef  et  qui  était  en  tout  cas  leur 
maître  en  cruauté,  ne  balança  pas  à  me  mordre  la  jambe 
de  son  bec  en  dents  de  scie.  Sans  m'arréter  aux  demi- 
mesures,  j'arrache  un  des  pieds  de  la  table;  de  ma  main  ainsi 
armée,  je  me  mets  à  frapper  le  belliqueux  volatile  et 
d'un  coup  bien  asséné  je  l'étends  mort  à  mes  pieds. 

Tels  les  oiseaux  de  Slymphale,  cédant  à  la  ruse  d'Hercule, 

Durent  fuir  vers  le  ciel,  telles,  bavant  le  venin. 

Les  harpies,  quand  elles  mouillèrent  de  ce  poson 

Le  repas  trom]ieur  de  Phinée...  L'étlier  elTrajé  frémit 

De  plaintes  inconnues  et  dans  les  lointaines  demeures  célestes 

'  On  put  voir  les  portes  d'or  vaciller  sur  leurs  gonds.  ' 

Cependant  les  deux  autres  oies  avaient  avalé  toutes  les 
fèves  qui,  tombées  par  terre,  avaient  roulé  sur  le  plancher; 
après  quoi,  affectées,  à  ce  que  je  supposai,  de  la  mort  de 
leur  chef,  elles  se  retirèrent  dans  le  temple.  Quant  à  moi, 
ravi  et  de  ma  vengeance  et  de  mon  butin,  je  jette  l'oie 
morte  derrière  le  lit  et  je  lave  avec  du  vinaigre  la  légère 
blessure  que  j'avais  à  la  jambe.  Puis,  craignant  les  repro- 
ches de  la  vieille,  je  forme  le  projet  de  me  sauver  ;  je  ramasse 
donc  mes  effets  et  me  dispose  à  prendre  la  porte. 

Mais  je  n'avais  pas  franchi  le  seuil  que  j'aperçois  Œno- 


LE    SATYRICON  293 


thée  revenant  avec  un  vieux  tesson  plein  de  braise.  Je 
bats  donc  en  retraite  et,  jetant  là  mon  manteau,  je  me  tiens 
sur  la  porte  dans  l'attitude  d'un  homme  attendant  quel- 
qu'un qui  ne  vient  pas.  Elle  plaça  la  braise  sur  un  tas  de 
roseaux  secs,  mit  dessus  plusieurs  morceaux  de  bois, 
s'excusa  d'avoir  tant  tardé  :  son  amie,  dit-elle,  n'avait 
pas  voulu  la  laisser  partir  sans  avoir,  pour  la  bonne  règle, 
mis  à  sec  trois  verres  (1)  :  «  Et  toi,  ajouta-t-elle,  qu'as-tu 
donc  fait  pendant  mon  absence  et  où  sont  donc  mes  fèves  ?  » 
Croyant  mériter  toutes  les  louanges,  je  lui  exposai  pas 
à  pas  tous  les  détails  du  combat,  et  pour  la  consoler  de  la 
perte  de  son  oie,  je  lui  offris  de  l'en  indemniser.  Mais  dès 
qu'elle  vit  le  cadavre,  la  vieille  se  mit  à  pousser  de  tels  cris 
qu'on  aurait  cru  à  une  nouvelle  invasion  des  oies.  Troublé 
par  ce  vacarme  et  tout  étonné  du  crime  qu'on  me  repro- 
chait, je  demandai  à  la  vieille  pourquoi  elle  se  fâchait  et 
pourquoi  elle  se  désolait  plus  de  la  mort  de  son  oie  que  de 
ma  blessure. 


CXXXVII.    NOUVEAUX    PREPARATIFS 

Mais  elle,  choquant  ses  mains  d'indignation  :  «  Scé- 
lérat, dit-elle,  et  tu  oses  encore  parler  ?  Tu  ignores  donc 
l'énormité  de  ton  forfait  ?  Tu  viens  d'occire  les  délices 
de  Priape,  l'oie  dont  toutes  vos  dames  raffolaient  (1). 
Et  pour  que  tu  ne  croies  pas  que  c'est  une  peccadille, 
si  nos  magistrats  en  avaient  connaissance,  tu  serais  mis 

(1)  Les  buveurs  s'imposaient  la  règle  de  boire  ou  trois  coups  ou 
trois  fois  trois  coups.  Ausoiie  dit  :  «■  Bois  trois  fois,  ou  trois  fois  trois, 
telle  est  la  loi  mystique.  » 

(1)  C'est  que,  d'après  une  tradition  que  nous  a  conservée  Pau- 
sanias,  pour  séduire  Léda,  Jupiter  se  serait  changé,  non  en  cygne, 
mais  en  oie.  Virgile  dit  la  même  chose  dans  le  poème  de  Ciris. 


294  l'œuvre  de  pétrone 

en  croix.  En  outre,  par  ce  meurtre,  tu  as  souillé  de  sang 
ma  demeure,  jusqu'à  ce  jour  inviolée.  Et  ainsi  tu  as  fait 
que  tout  ennemi  qui  voudra  s'en  donner  la  peine  n'aura 
qu'un  mot  à  dire  pour  que  je  sois  chassée  du  sacerdoce.  » 

Elle  dit,  et  de  son  chef  tremblant  arrache  les  cheveux  blancs  ; 

Ses  ongles  déchirent  ses  joues  ;  une  pluie  de  larmes  ne  manqua  pas  à  la  fùte  ; 

Tel  le  fleuve  indomptable  roule  à  travers  les  vallées 

Quand  les  neiges  gelées  se  mettent  à  fondre,  et  que  l'Au^ter  alangui 

Ne  veut  plus  s-oulTrir  qu'il  subsiste  de  glace  sur  la  terre  délivrée  ; 

Ainsi  un  torrent  à  grand  Ilots  inonda  sa  face, 

Et  sa  poilriiie  soulevée  parles  sanglots  fit  entendre  un  gémissement. 

«  Je  vous  en  prie,  lui  répondis-je,  ne  criez  pas  ainsi, 
je  vous  ai  pris  une  oie,  je  vous  rendrai  une  autruche.  » 
Mais,  assise  sur  le  lit,  elle  s'obstine  à  pleurer  sur  le  trépas 
de  son  oie. 

J'étais  dans  le  plus  grand  embarras,  quand  entre  Pro- 
selenos,  apportant  l'argent  nécessaire  pour  le  sacrifice. 
Elle  voit  l'oie  morte,  s'enquiert  de  la  cause  de  notre  tris- 
tesse et  se  met  à  pleurer  plus  fort  que  l'autre  vieille  et  à 
s'apitoyer  sur  mon  sort  :  c'était  à  croire,  ma  parole,  que 
j'avais  tué  mon  père  et  non  une  oie  nourrie  aux  frais  du 
public. 

Enfin,  en  ayant  assez  de  cette  lamentable  histoire  : 
«  Voyons,  m'écriai-je,  je  pourrais  me  racheter  à  prix 
d'argent  si  je  vous  avais  attaquées,  si  même  je  m'étais 
rendu  coupable  d'un  homicide.  Eh  bien,  je  pose  sur  cette 
table  deux  pièces  d'or  ;  vous  pouvez  avec  cet  argent  ache- 
ter et  les  dieux  et  des  oies.  »  A  la  vue  du  vil  métal,  Œno- 
thée  se  calma  :  «  Pardonnez-moi,  jeune  homme,  dit-elk  : 
c'est  pour  vous  que  j'étais  inquiète.  Je  vous  donnais  une 
preuve  d'intérêt,  non  de  méchanceté.  Je  vais  m'arranger 
pour  que  personne  ne  sache  rien  de  cette  affaire.  Quant  à 
vous,  priez  seulement  les  dieux  qu'ils  vous  pardonnent.  » 


LE    SATYRICON  295 


Quiconque  a  île  largenl  navigue  sous  un  vent  favorable 

Et  mène  la  fortune  au  gré  de  ses  désirs  : 

I)  peut  épouser  Danaé,  il  peut  même 

Faire  croire  à  Acrisias  que  Danaé  est  toujours  vierge  ; 

Il  peut  faire  des  vers,  des  discours, 

Plaider  même  :  Galon  ne  sera  pas  son  égal. 

Jurisconsulte  il  tranchera  du  coupable  ou  non  coupable 

Et  sera  tout  ce  que  sontServius  et  Labéon. 

Mais  pourquoi  tant  de  paroles  ?  ce  que  tu  veux,  si  lu  as  argent  en  poche,  demande-le, 

Tu  l'auras  :  uu  coll're-fort  garni  renferme  toute  la  puissance  do  Jupiter. 

Cependant,  la  vieille  prêtresse  se  démène  :  elle  me  met 
dans  les  mains  une  coupe  de  vin,  dont,  avec  des  brins 
de  poireau  et  de  persil  elle  fait  une  lustration  sur  mes 
doigts  étendus,  puis  jette  dans  le  vase  des  avelines  en  pro- 
nonçant des  paroles  magiques  :  suivant  qu'elles  descen- 
dent ou  qu'elles  remontent,  elle  en  tire  des  pronostics;  mais 
je  me  rendais  bien  compte  que  c'étaient  les  coques  vides 
qui  seules  surnagaient  et  qu'au  contraire  toutes  les  autres, 
lourdes  d'un  fruit  sain,  restaient  au  fond.  Puis,  se  sais- 
sissant  de  l'oie,  elle  l'ouvre,  en  tire  le  foie  qui  était  par- 
faitement sain  et  s'en  sert  pour  me  prédire  mon  destin. 
Enfin,  pour  ne  laisser  subsister  aucune  trace  de  mon 
œuvre,  elle  découpe  l'oie  et  met  les  morceaux  à  la  broche, 
pour  en  faire  un  festin  en  l'honneur  de  celui  qu'elle-même, 
un  instant  auparavant,  préparait  à  une  mort  inévitable  (1). 

Tout  en  s'agitant  -pour  ce  sacrifice,  les  deux  vieilles 
buvaient  sec  '  et  dévoraient  maintenant  joyeusement 
l'oie,  cause  de  tant  de  désolation.  Quand  elle  fut  entière- 
ment mangée,  Œnothée,  à  moitié  ivre,  se  tourna  vers  moi  : 
«  INIaintenant  achevons,  dit-elle,  les  mystères  qui  rendront 
leur  vigueur  à  vos  nerfs.  »' 

(1)  Parodie  d'une  cérémonie  d'expiation. 


296  l'œuvre  de  péïrone 


CXXXVIII.    POLY.ENOS    S  ENFUIT   EPOUVANTE 
II.    PI  EURE    SUR    SES    AMOURS 

Aussitôt  elle  exhibe  un  phallus  de  cuir  qu'elle  humecte 
d'huile,  puis  saupoudre  de  poivre  et  de  graine  d'ortie 
piles,  et  que  finalement  elle  m'introduit  lentement  dans 
le  derrière.  Puis,  sans  pitié  pour  mes  plaintes,  elle  mouille 
mes  cuisses  avec  le  même  liquide.  Enfin,  ayant  mêlé  du 
suc  de  cresson  et  d'aurone,  elle  en  couvre  mon  braque- 
mard  et,  armée  d'une  poignée  d'orties  vertes,  m'en  fouette 
d'une  main  légère  partout  au-dessous  du  nombril. 

Brûlé  par  les  orties,  je  prends  la  fuite,  mais  les  deux 
maudites  petites  vieilles,  furieuses,  me  poursuivent,  et, 
bien  que  paralysées  par  le  vin  et  le  rut,  elles  m'emboîtent 
le  pas  et  me  poursuivent  quelque  temps  par  les  rues  en 
criant  :  «  Au  voleur  !  Arrêtez-le  !  »  Je  parviens  pourtant 
à  m'échapper,  non  sans  m'ensanglanter  les  pieds  dans 
ma  course  précipitée.  *  J'arrive  enfin  chez  moi,  accablé 
de  fatigue  et  je  me  jette  sur  mon  lit,  mais  sans  pouvoir 
fermer  l'œil  ;  toutes  mes  mésaventures  défilaient  en  effet 
dans  mon  esprit,  et  jugeant  que  jamais  personne  n'avait 
été  victime  de  telles  disgrâces  :  «  0  Fortune  qui  m'es 
si  constamment  hostile,  m'écriai-je,  avais-tu  besoin  d'ajou- 
ter à  mes  maux  les  tourments  de  l'amour  pour  mieux 
me  torturer  encore  ?  Malheureux  que  je  suis  !  Alliés  contre 
moi,  la  Fortune  et  l'Amour  se  sont  conjurés  pour  me  perdre. 
L'Amour  surtout,  l'Amour  impitoyable  ne  m'a  jamais 
épargné  :  amoureux  ou  aimé,  je  suis  également  au  sup- 
plice. 

«  Voici  maintenant  que  Chrysis  m'aime  éperdument 
et  ne  se  lasse  point  de  me  poursuivre  !  Elle  qui  me  con- 


LE    SATYRICOX  297 


ciliait  les  faveurs  de  sa  maîtresse  mais  me  tenait  elle-même 
à  distance  comme  un  esclave,  parce  que  j'en  portais  l'habit, 
elle,  qui  jadis  méprisait  ma  condition  servile,  veut  main- 
tenant me  suivre,  même  au  péril  de  sa  vie  '  et  jure,  en 
me  dévoilant  la  violence  de  son  amour,  qu'elle  ne  peut 
plus  vivre  qu'à  mes  côtés. 

«  Mais  tout  entier  à  Circé,  je  méprise  toutes  les  autres. 
Et,  en  effet,  qui  la  surpasse  en  beauté  ?  Quelle  Ariane, 
quelle  Léda  a  atteint  cette  perfection  ?  Que  peuvent  à 
côté  d'elle  Hélène  et  Vénus  même  ?  Et  Paris,  juge  du  dif- 
férend des  trois  déesses,  s'il  avait  vu  entrer  en  ligne  ces 
yeux  si  vifs  et  si  provocants,  leur  eût  sacrifié  et  Hélène 
et  les  déesses.  Si  du  moins  il  m'était  permis  de  lui  ravir 
un  baiser  et  de  presser  un  instant  sur  la  mienne  cette  poi- 
trine aux  formes  divines,  peut-être  mon  corps  recouvre- 
rait-il son  ancienne  vigueur,  peut-être  cet  organe,  assoupi 
sans  doute  par  quelque  maléfice,  se  réveillerait-il.  Ses 
outrages  même  n'arivent  pas  à  me  lasser.  Qu'elle  m'ait 
fait  battre,  je  n'en  sais  plus  rien  ;  qu'elle  m'ait  mis  à  la 
porte,  ce  n'est  pour  moi  que  jeu,  pourvu  qu'il  me  soit  per- 
mis de  rentrer  en  gTâce.  » 


CXXXIX.  ou  CHRYS7S  POURSTTT  POT  Y-EX  OS  DE  SA  TENDRESSE 

'  Ces  réflexions  et  bien  d'autres  semblables,  jointes 
au  souvenir  obsédant  de  tant  de  charmes,  excitèrent  mon 
imagination  au  point  que,  '  dans  mon  délire,  je  m'en  pre- 
nais à  mon  lit,  comme  s'il  eût  offert  à  ma  rage  amoureuse 
une  image  de  ma  beauté  :  '  mais  tous  ces  efforts  restèrent 
encore  vains. 

«  Enfin  une  persécution  si  '  opiniâtre  '  vint  à  bout  de 
ma  patience  :  je  couvris  d'outrages  le  génie  ennemi  qui 


298  l'œuvre  de  pétrone 

avait  mis  cette  malédiction  sur  moi.  Reprenant  alors  un 
peu  mes  esprits  et  cherchant  une  consolation  dans  l'exemple 
de  tant  de  héros  anciens,  victimes  eux  aussi  de  la  colère 
des  dieux,  je  m'écriai  :  ' 

Je  ne  suis  pas  lo  seul  (l'i'une  ilivinitc  (-1  un  dcsiiii  implacable 
Poursuivent.  Jadis  Hercule  de  Tirynlhe,  harcelé  par  la  colère 
D'Iuacliia,  poila  le  poids  du  ciel  ;  avant,  Laomédon  dut  assouvir 
La  colère  impie  de  deux  divinités  unies  dans  la  vengeance  : 
Pelias  aussi  (éprouva  la  colère  de  Junon,  Télèphe  porta  les  armes 
Sans  le  savoir  et  Ulysse  eut  à  red  mter  les  royaumes  de  Neptune. 
MjÏ  aussi  à  travers  la  terre,  à  travers  la  mer  de  Nérée  blanchi 
Je  suis  poursuivi  par  la  lourde  colère  de  Priape  l'Hellesponlien. 

'  Torturé  par  ces  soucis,  je  passai  toute  une  nuit  d'an- 
goisses. Giton,  ayant  appris  que  j'étais  rentré  coucher, 
pénétra  dans  ma  chambre  au  petit  jour.  Il  se  plaignit 
violemment  de  la  vie  désordonnée  que  je  menais,  pré- 
tendit que  toute  la  maisonnée  était  fort  scandalisée  de 
mes  agissements,  qui  me  faisaient  trop  souvent  négliger 
mon  sersace,  et  me  prédit  que  les  relations  que  j'avais 
nouées  finiraient  sans  doute  par  m'être  funestes.  Par  quoi 
je  compris  qu'il  était  instruit  de  mes  affaires  et  que  sans 
doute  on  était  venu  à  la  maison  prendre  de  mes  nouvelles.  ' 

J'interrogeai  donc  mon  petit  ami  pour  savoir  si  quel- 
qu'un était  venu  me  demander  :  «  Personne  aujourd'hui, 
me  répondit-il,  mais  hier  une  femme  très  bien  s'est  pré- 
sentée ici,  elle  a  causé  longtemps  avec  moi  et  m'a  har- 
celé de  questions  pour  me  dire  à  la  fin  que  tu  avais  mérité 
un  châtiment  et  que  tu  subirais  la  peine  réservée  aux 
esclaves,  si  celui  à  qui  tu  as  fait  tort  ne  retire  pas  sa  plainte.  » 
'  Ces  nouvelles  me  mirent  à  la  torture  et  je  me  répandis 
de  nouveau  en  imprécations  contre  la  fortune.  ' 

Je  me  plaignais  encore  quand  Chrysis  entra  et  se  jeta 
dans  mes  bras  sans  aucune  retenue  :  «  Je  te  trouve,  enfin, 
s'écria-t-elle,  comme  je  te  voulais  !  0  mes  désirs  !  0  mes 


LE    SATYRICON  299 


plaisirs  !  Jamais  tu  ne  viendras  à  bout  du  feu  qui  me  dévore 
qu'au  prix  du  plus  pur  de  ton  sang  !  » 

*  Décontenancé  par  tant  d'emportement,  je  dus  recou- 
rir aux  plus  douces  paroles  pour  me  débarrasser  d'elle  : 
je  craignais  que  tout  ce  bruit  ne  parvînt  aux  oreilles  d'Eu- 
molpe,  car,  rendu  orgueilleux  par  la  prospérité,  il  nous 
regardait  maintenant  d'un  œil  de  maître.  J'employai  donc 
toute  mon  adresse  à  calmer  Chrysis  ;  je  lui  jouai  la  comé- 
die de  l'amour  ;  je  lui  susurrai  de  tendres  paroles  ;  en  un 
mot,  je  dissimulai  si  bien  qu'elle  crut  à  ma  passion  pour 
elle.  Alors  je  lui  expliquai  dans  quels  périls  elle  allait  nous 
mettre  tous  deux  si  elle  se  laissait  pincer  avec  moi  dans 
ma  chambre,  et  je  lui  dépeignis  Eumolpe  comme  un  maître 
qui  punissait  sévèrement  la  moindre  bagatelle.  Ce  qu'en- 
tendant elle  s'empressa  de  fuir  et  cela  d'autant  plus  vite 
qu'elle  vit  entrer  Giton,  qui  avait  quitté  la  chambre  un 
peu  avant  son  arrivée.' 

Elle  était  à  peine  sortie  qu'un  des  nouveaux  valets 
d'Eumolpe  entra  en  coup  de  vent  et  m'avertit  que  le 
maître  était  fort  en  colère  contre  moi,  parce  que  j'avais 
manqué  le  service  depuis  deux  jours  ;  il  ajouta  que  j'agi- 
rais prudemment  en  préparant  à  l'avance  quelque  excuse 
plausible,  car  il  n'était  guère  probable  que  la  colère  d'Eu- 
molpe se  calmât  sans  coups  de  bâton. 

'  Je  parus  à  Giton  tellement  agité  et  triste  qu'il  renonça 
à  me  dire  quoi  que  ce  fut  au  sujet  de  la  femme.  Il  ne  me 
parla  que  d'Eumolpe  et  me  conseilla  de  tourner  cette 
affaire  à  la  plaisanterie  plutôt  que  de  lui  en  parler  sérieu- 
sement. Je  suivis  le  conseil  et  j'abordai  l'entretien  avec 
une  mine  si  réjouie  que  le  poète  m'accueilht  sans  sévérité 
et  même  gaiement  ;  il  me  plaisanta  sur  les  faveurs  que  me 
réservait  Vénus,  loua  fort  ma  beauté  et  mon  allure  qui 
faisaient  de  moi  la  coqueluche  des  dames  :  «  Je  n'ignore 


300  l'œuvre    de    PÉTRONE 

pas,  ajouta-t-il,  qu'une  de  nos  plus  célèbres  beautés  se 
meurt  d'amour  pour  toi  ;  cela  pourrait,  mon  cher  Encolpe, 
nous  servir  quelque  jour.  Donc,  joue  bien  ton  rôle  d'amou- 
reux :  pour  moi,  je  soutiendrai  jusqu'au  bout  celui  que 
j'ai  assumé.  « 

CXL.    HISTOIRE    DE    PHILUMÈLE,    MÈRE    DE    FAMILLE 

Il  parlait  encore  quand  nous  vîmes  entrer  '  une  dame 
des  plus  respectables,  nommée  Philumèle,  qui,  dans 
son  jeune  âge,  avait  spéculé  sur  ses  charmes  pour  extor- 
quer mainte  succession,  qui  maintenant,  vieille  et  flétrie, 
introduisait  son  fils  et  sa  fille  auprès  des  vieillards  sans 
héritiers  et,  se  succédant  ainsi  à  elle-même,  continuait 
à  étendre  le  champ  de  ses  opérations. 

Elle  venait  donc  trouver  Eumolpe  pour  confier  à  sa 
prudente  direction  ces  deux  enfants,  son  unique  espé- 
rance, et  pour  se  mettre  avec  eux  sous  sa  bienveillante  pro- 
tection. Il  était,  à  l'en  croire,  le  seul  homme  au  monde  capa- 
ble de  dresser  les  deux  jouvenceaux  en  les  faisant  pro- 
fiter des  conseils  quotidiens  de  son  expérience.  Elle  déclara, 
en  terminant,  désirer  les  laisser  dans  la  maison  d'Eu- 
molpe  pour  qu'ils  pussent  profiter  de  ses  moindres  paroles, 
seul  héritage  qu'elle  fût  en  état  de  leur  assurer.  Et  elle 
le  fit  comme  elle  le  dit;  elle  nous  confia  une  fille  fort  belle 
et  un  jeune  éphèbe,  et  s'en  fut,  sous  prétexte  de  se  rendre 
au  temple  pour  s'y  acquitter  d'un  vœu. 

Eumolpe,  qui  était  si  confit  en  vertu  qu'il  m'eût  faci- 
lement traité  comme  on  traite  les  jeunes  garçons,  ne  vou- 
lut pas  perdre  un  moment  pour  inviter  cette  fille  à  une 
partie  de  fesses  conforme  aux  rites.  Mais  il  avait  dit  à 
tout  le  monde  qu'il  souffrait  de  la  goutte  aux  pieds  et  d'une 


LE    SATYRICON  301 


paralysie  des  lombes  et,  s'il  ne  soutenait  pas  ce  rôle  jusqu'au 
bout,  il  risquait  fort  de  mettre  en  bas  toute  notre  tragédie. 

Donc,  pour  rester  fidèle  à  son  mensonge,  il  pria  la  fille, 
par  accommodante  bonté,  de  vouloir  bien  se  mettre  des- 
sus et  commanda  à  Corax  de  se  glisser  sous  le  lit,  où  lui- 
même  était  couché,  puis,  les  deux  m.ains  appuyées  sur 
le  pavé,  de  le  mettre  en  mouvement  avec  ses  reins.  Le 
valet,  exécutant  le  lent  mouvement  prescrit,  répondait 
à  la  gesticulation  de  la  fillette  par  des  secousses  égales. 
Mais  quand  l'alîaire  fut  sur  le  point  d'aboutir,  Eum.oIpe 
cria  à  Corax  qu'il  le  priait  d'accélérer  la  cadence.  Pris  entre 
son  valet  et  son  amoureuse,  le  vieillard  semblait  jouer 
à  la  balançoire. 

Ainsi  par  deux  fois  opéra  Eumolpe,  au  milieu  de  grands 
éclats  de  rire,  sans  compter  les  siens.  De  mon  côté,  pour 
ne  pas  me  rouiller  dans  l'inaction,  j'avisai  le  frère  qui, 
à  travers  la  cloison,  admirait  les  exercices  de  sa  sœur, 
et  je  m'approchai  de  lui  pourvoir  s'il  serait  disposé  à  subir 
les  derniers  outrages.  Fort  bien  dressé,  le  jeune  homme 
ne  repoussa  pas  mes  cajoleries,  mais  la  divinité  qui  me 
poursuivait  vint  encore  faire  obstacle  à  mes  succès. 

'  Pourtant,  je  ne  fus  pas  aussi  afïligé  de  cet  insuccès 
que  des  précédents,  car,  peu  après,  ma  vigueur  me  revint 
et  me  sentant  brusquement  plus  vaillant  je  m'écriai  :' 
«  Dieux  tout-puissants,  vous  m'avez  rétabli  dans  la  pléni- 
tude de  mon  existence.  Car  Mercure,  dont  le  métier  est  de 
conduire  les  âmes  aux  enfers  et  de  les  en  ramener,  a  voulu, 
dans  sa  bonté,  me  rendre  ce  qu'une  main  hostile  m'avait 
ravi  pour  que  vous  sachiez  que  j'ai  été  plus  avantagé  que 
Protésilas  (1)  ou  l'un  quelconque  des  amoureux  antiques.  » 

(1)  Protésilas,  fameux  dans  l'antiquité  par  le  nombre  de  ses  exploits 
amoureux.  Débarquant  le  premier  sur  la  côte  troycniie,  il  fut  tué 
par  Hector. 

20 


302  l'œuvre    de    PÉTRONE 

A  ces  mots,  je  retrousse  ma  tunique  et  je  m'offre  dans 
toute  ma  gloire  à  l'admiration  d'Eumolpe.  D'abord,  il 
en  fut  épouvanté,  puis,  pour  arriver  à  se  convaincre  de 
sa  réalité,  il  caresse  de  l'une  et  l'autre  main  ce  présent 
des  dieux.  '  Une  bénédiction  d'une  telle  conséquence 
nous  avait  mis  en  gaîté  :  nous  rîmes  bien  de  la  perspica- 
cité de  Philumèle  et  de  la  compétence  précoce  de  ses  en- 
fants, destinée,  en  ce  qui  nous  concernait,  à  ne  leur  pro- 
fiter en  rien  :  c'était,  en  effet,  le  seul  espoir  d'hériter  qui 
l'avait  fait  nous  livrer  le  garçon  et  la  fille. 

Ayant  réfléchi,  à  part  moi,  à  tout  cet  infâme  manège 
pour  circonvenir  les  vieillards,  j'en  pris  texte  pour  ratio- 
ciner sur  l'état  présent  de  notre  fortune,  et  j'insinuai 
à  Eumolpe  qu'à  force  de  chasser,  les  chasseurs  de  testa- 
ments pouvaient  bien  finir  par  se  faire  chasser  eux-mêmes. 
«  Toutes  nos  actions,  disais-je,  doivent  être  d'accord  avec 
la  prudence.  '  Socrate,  le  sage  des  sages,  au  jugement  des 
dieux  et  des  hommes,  aimait  à  se  glorifier  de  n'avoir 
jamais  jeté  un  regard  dans  une  taverne  et  de  ne  s'être 
jamais  aventuré  dans-  une  assemblée  trop  nombreuse. 
Tellement  il  est  vrai  que  rien  n'est  plus  utile  que  de  ne 
jamais  aller  contre  le  bon  sens.  Voilà  qui  est  incontes- 
table. Et  aucun  homme  n'est  plus  exposé  à  tomber  en 
un  instant  dans  l'infortune  que  celui  qui  convoite  le 
bien  d'autrui.  Mais  de  quoi  vivraient  les  charlatans  et 
les  filous  si,  en  guise  d'hameçon,  ils  ne  jetaient  à  la  foule 
des  bourses  ou  des  sacs  d'argent  sonnant  et  trébuchant. 
De  même  qu'on  appâte  les  bêtes  brutes  avec  des  aliments, 
de  même  les  hommes  ne  se  laisseraient  pas  prendre  à  l'at- 
trait de  l'espérance,  si  on  ne  leur  donnait  pas  d'abord 
quelque  chose  à  mordre  :  '  sans  doute,  les  Crotoniates 
nous  ont  fait  jusqu'ici  un  accueil  magnifique,  '  mais  le 
navire  que  tu   leur  avais   promis   et  qui  devait  amener 


LE    SATYRICOX  303 


•d'Afrique  ton  argent  et  tes  esclaves  n'arrive  pas.  Déjà 
épuisés,  les  captateurs  d'héritages  restreignent  leurs  libé- 
ralités. Donc,  ou  je  me  trompe  fort,  ou  la  Fortune  com- 
mence à  se  lasser  des  faveurs  dont  elle  nous  a  comblés  tous 
trois.  » 


CXLI.  ou  EUMOLPE  PÉRIT,  VICTIME  DE  SON  HUMEUR  BADINE 
ET    FRONDEUSE 

*  «  J'ai  trouvé,  dit  Eumolpe,  un  bon  moyen  de  tenir  err 
haleine  nos  coureurs  d'héritages.  »  Et  tirant  son  testa- 
ment d'un  sac,  il  nous  lut  ses  dernières  volontés  :  '  «  Tous 
ceux  qui  sont  couchés  sur  mon  testament,  à  l'exception 
de  mes  affranchis,  ne  pourront  toucher  ce  que  je  leur  laisse 
qu'à  la  condition,  après  avoir  préalablement  coupé  mon 
corps  en  morceaux,  de  le  manger  en  présence  du  peuple 
assemblé.  Pour  qu'ils  ne  s'effrayent  pas  plus  qu'il  ne  con- 
vient, qu'ils  sachent  que  c'est  une  coutume  observée  : 
chez  certains  peuples  de  faire  manger  les  défunts  par  leurs  • 
proches  (1),  et  cela  est  si  vrai  que  l'on  conjure  souvent 
les  moribonds  de  se  hâter  d'en  finir  pour  ne  point  trop 
gâter  leur  viande.  Ceci  pour  encourager  mes  amis  à  ne 
pas  me  refuser  ce  que  je  demande,  mais  à  déguster  ma 
chair  avec  un  zèle  égal  à  celui  avec  lequel  ils  souhaitent 
le  départ  de  mon  âme  pour  le  royaume  des  ombres.  » 

'  Tandis  qu'il  nous  lisait  les  premiers  chapitres,  quel- 
ques-uns de  nos  captateurs  les  plus  zélés  entrèrent  dans 

(1)  On  a  voulu  voir  dans  ce  passage  une  allusion  à  la  Cène  des  chré- 
tiens, comme  dans  la  substitution  de  cadavres  de  la  Matrone  d'Epbèsc 
une  allusion  à  la  Passion  du  Christ,  comme  dans  le  chant  du  coq 
du  Banquet,  une  allusion  à  saint  Pierre.  Tout  cela  est  forcé.  Pétrone- 
n'a  pu  railler  le  christianisme  :  il  l'ignorait. 


304  l'œuvre    de    PÉTRONE 

la  chambre  et,  le  voyant  son  testament  en  main,  le  prièrent 
instamment  de  leur  permettre  d'en  écouter  la  lecture. 
Il  y  consentit  sur-le-champ  et  le  leur  lut  de  la  première 
ligne  à  la  dernière.  Mais  à  l'ouïe  de  la  clause  peu  banale, 
les  concernant,  leurs  nez  s'allongèrent.  Cependant  '  sa 
grande  réputation  de  richesse  aveuglait  si  bien  ces  mal- 
heureux '  et  ils  se  m,ontraient  si  plats  en  sa  présence, 
que  personne  n'osa  se  plaindre  d'une  telle  nouveauté. 
L'un  d'eux,  nommé  '  Gorgias,  se  déclara  même  tout  dis- 
posé à  en  passer  par  là,  '  à  condition  qu'Eumolpe  ne  le 
fît  pas  trop  longtemps  attendre. 

A  quoi  ce  dernier  répondit  :  '  «  Je  n'ai  pas  lieu  de  craindre 
que  votre  estomac  refuse  mon  legs.  Il  sera  docile  si  pour 
un  mauvais  dîner  vous  lui  prom.ettez  la  compensation 
d'une  foule  de  bons  repas.  Vous  n'aurez  qu'à  fermer  les 
yeux  et  à  vous  figurer  que  ce  ne  sont  pas  les  entrailles 
d'un  homme,  mais  en  réalité  cent  millions  de  sesterces 
que  vous  mangez.  Ajoutez  aussi  que  nous  inventerons 
bien  quelque  assaisonnement  pour  changer  le  goût  de 
ma  chair.  Car  aucune  viande  par  elle-même  ne  plaît  à 
notre  estomac,  mais  l'art  du  cuisinier  les  lui  déguise  de 
façon  qu'il  s'en  arrange. 

S'il  vous  faut  des  exemples  à  l'appui  de  mon  opinion, 
les  habitants  de  Sagonte,  pressés  par  Hannibal,  se  nour- 
rirent de  chair  humaine  et  ce  sans  en  attendre  aucun 
héritage.  Ceux  de  Pérouse,  pressés  par  une  extrême  disette, 
en  firent  autant  sans  chercher  par  ce  mode  d'alimenta- 
tion à  capter  autre  chose  que  les  tiraillements  de  leur 
estomac.  Quand  Scipion  prit  Numance,  il  y  trouva  des 
mères  qui  portaient  sur  leur  sein  le  corps  à  demi  dévoré 
de  leur  enfant.  '  Bref,  comme  seule  l'imagination  est  l'au- 
teur de  votre  dégoût  pour  la  chair  humaine,  vous  trou- 
verez bien  en  vous  assez  d'énergie  pour  triompher  de  cette 


LE    SATYRICON  305 


répugnance,  afin  de  recevoir  les  legs  immenses  dont  je 
dispose  en  votre  faveur.  » 

Eumolpe  débitait  ces  écœurantes  inventions  avec  une 
fantaisie  si  peu  retenue  que  les  chasseurs  d'héritages 
commencèrent  à  se  méfier  de  lui  et  qu'observant  dès  lors 
de  plus  près  nos  paroles  et  nos  actes  et  voyant  leurs  soup- 
çons se  confirmera  l'examen,  ils  nous  considérèrent  désor- 
mais comme  des  charlatans  et  des  escrocs.  En  consé- 
quence, ceux  qui  avaient  fait  le  plus  de  dépenses  pour  nous 
recevoir  résolurent  de  se  saisir  de  nous  pour  nous  punir 
selon  notre  mérite. 

Mais  Chrysis,  mêlée  à  toutes  ces  intrigues,  me  dénonça 
leurs  projets  contre  nous  ;  à  cette  nouvelle,  j'eus  telle- 
ment peur  que  je  pris  la  fuite  immédiatement  avec  Giton, 
en  abandonnant  Eumolpe  à  son  malheureux  sort. 

Peu  de  jours  après,  j'appris  que  les  Crotoniates,  indi- 
gnés d'avoir  nourri  si  longtemps  somptueusement  ce  vieux 
renard  à  frais  communs,  l'avaient  accommodé  à  la  mode 
marseillaise.  Pour  votre  gouverne,  sachez  que  chaque  fois 
que  INIarseille  '  souffre  de  la  peste,  un  des  plus  pauvres 
habitants  se  dévoue,  à  condition  d'être  pendant  un  an, 
et  aux  frais  du  public,  nourri  des  aliments  les  plus  déli- 
cats. Puis,  orné  de  verveine,  et  revêtu  de  la  robe  sacrée, 
il  fait  le  tour  de  la  ville  pour  recevoir  sur  sa  tête  tous  les 
maux  dont  souffre  la  cité,  et,  finalement,  il  est  précipité 
•  du  haut  d'un  rocher.  ' 


TflBLlE   DES   JVIHTIERES 


Page?, 

Introduction i 

PREMIÈRE  PARTIE 

ENCOLPE    ET  ASCYLTE 

1 .  OÙ  l'on  déplore  la  ruine  de  l'éloquence 77 

2 .  Contre  les  professeurs  de  rhétorique 78 

3 .  Contre  la  vénalité  des  maîtres 80 

4.  Contre  l'ambition  des  parents 81 

5*.    Où  sont  glorifiées  les  fortes  études 82 

6.  Encolpe  cherche  son  ami  et  son  auberge 82 

7 .  Où  Encolpe  retrouve  son  ami 83 

8.  Où  Ascylte  défend  sa  vertu 84 

9.  Où  Ascylte  apparaît  sous  un  jour  moins  favorable 85 

10.  Où  Encolpe  et  Ascylte  règlent  leurs  comptes 87 

11 .  Des  amours  d'Encolpe  avec  Tryphène,  Lycas  et  Doris 88 

12 .  Au  marché  aux  puces 99 

13.  La    tunique    retrouvée 99 

14 .  La  tunique  retrouvée  (suite) 100 

15.  La  tunique  retrouvée  (fin) 101 

16 .  Les  mystères  de  Priape 1 03 

17 .  La  prière  de  Quartilla,  prêtresse  de  Priape 104 

18 .  Où  Quartilla  devient  pressante 106 

19.  Où  Quartilla  enlève  trois  jeunes  gens 107 


20.  Psyché  la  tortionnaire. 

21 .  Le  cinède . 


108 
109 


22.  L'orgie   chez   Quartilla HO 

23 .  Encore  un  cinède 11]^ 

24.  Disgrâces  d'Encolpe  et  d' Ascylte.  Succès  de  Giton 112 

25.  Du  mariage  de  Pannychis  et  de  Giton 113 

26.  Comment  les  trois  amis  échappent  à  Quartilla H 4 


DEUXIÈME  PARTIE 

TRIMALCION 


27.  OÙ  l'on  voit  Trimalcion  jouer  à  la  paume  et  soulager  sa 

28.  Où  Trimalcion,  s'étant  baigné,  rentre  chez  lui  en  grand 

cortège  


119 
120 


308  l'œuvre    de    PÉTRONE 


Pages. 

29.  Le  portique  de  Trinialcion  :  peiiiLures  à  la  gloire  de  Triinal- 

cion 122 

30.  L'entrée  du  tricliniuiu  de  Trimakion 123 

31 .  Où  l'on  sert  les  hors-d'cuuvre 125 

32.  Où  l'on  voit  Triinalcion  faire  son  entrée 127 

33.  Où  Trinialcion  finit  sa  partie 128 

34.  Où  Trinialcion  étale  son  faste  et  disserte  sur  la  brièveté  de 

la  vie 120 

35.  Le  second  service  :  le  zodiaque 131 

36.  Où  Trinialcion  a  de  l'esprit  :  Coupez,  coupez  ! 133 

37.  Où  l'on  fait  connaissance  avec  Fortunata,  épouse  de  Tri- 

nialcion   134 

38.  Où  l'on  fait  connaissanci  avec  les  amis  de  Trinialcion    .  135 

39.  Où  Trinialcion  explique  les  douze  signes  du  zodiaque.  .  .  .  137 

40.  Entrée  d'un  sanglier 139 

41.  Où  Trinialcion  affranchit  Baccluis  et  va  à  la  garde-robe.  .  141 

42.  Où  l'on  prononce  une  oraison  funèbre 142 

43.  Où  l'on  entend  quelques  cancans 143 

44.  Où  l'on  fait  un  peu  de  politique 145 

45 .  Où  l'on  cause  sports 147 

46.  Où  l'on  s'entretient  de  pédagogie 150 

47.  Où  Trinialcion,  soulagé,  veut  que  chacun  se  soulage  à  son 

gré 152 

48.  Où  Trinialcion  converse  avec  un  lettré 154 

49.  Le  cuisinier  distrait  et  les  merveilles  cjui  s'ensuivirent.  .  .  .  155 

50.  Comment   Corinthe   et   son   airain   appartiennent   à   Tri- 

nialcion    156 

51.  Mirilique  et  terrible  histoire  du  verre  incassable 157 

52.  Où  Trinialcion  se  révèle  amateur  de  vases  d'argent  et  de 

danses  obscènes 158 

53.  Où  Trinialcion  consacre  un  instant  à  ses  affaires 160 

54.  Où  Trinialcion  est  puni  de  sa  passion  pour  les  acrobates.  .  161 

55.  Où  Trinialcion  se  révèle  poète  et  lettré 162 

56.  Une  loterie  étincelante  d'esprit 164 

57.  Où  Ascylte  se  fait  agonir 165 

58.  Où  c'est  au  tour  de  Gilon  de  se  faire  conspuer 167 

59.  Entrée  des  Honiéristes  et  suprême  exploit  d'Ajax 169 

60.  Le  plafond  descend  sur  les  convives  et  le  buste  de  Trinial- 

cion fait  le  tour  de  la  société 1 70 

61 .  Où  Niceron,  ami  de  Trinialcion,  raconte  ses  amours 172 

62.  Où  l'on  écoute  une  horrilique  histoire  de  loup-garou.  .  .  .  173 

63.  Où  Trinialcion  narre  Iphis  volé  par  les  sorcières,  les  exploits 

du  brave  Cappadocien  et  sa  mort  déplorable 174 

64.  Où  la  fête  s'anime  :  bataille  de  chiens  ;  lustre  brisé  ;  Tri- 

nialcion joue  au  cheval 176 

65.  Entrée  du  sévir  Habinnas  ivre 178 

66.  Un  menu  de  dîner .' 179 

67.  Où  Fortunata,  femme  de  Trinialcion,  et  Scintilla,  femme 

d'Habinnas,  se  font  des  grâces 180 


TABLE    DES    MATIÈRES  309 


Pages. 

68.  Intermède  artistique  et  littéraire 182 

69 .  Dernière  entrée 184 

70.  Comment,  sur  l'ordre  de  Trimalcion  lui-même,  les  invités 

sont  envahis  par  la  valetaille 185 

71.  Où  il  est  question  du  testament  et  du  tombeau  de  Trimal- 

cion   187 

72.  Où  le  chien  fait  bonne  garde 189 

73.  Où  Trimalcion  prend  son  bain 191 

74.  Où  Trimalcion  se  chamaille  avec  sa  dame 192 

75 .  Où  Trimalcion  fait  son  propre  éloge  et  l'histoire  de  sa  fortune  194 

76.  Suite  de  la  vie  et  de  la  fortune  de  Trimalcion 196 

77.  Où  Trimalcion  se  déclare  satisfait  de  la  vie  et  pense  à  la 

mort 197 

78.  Où  Trimalcion  donne  à  ses  invités  un  avant-goût  de  ses 

funérailles    198 


TROISIEME  PARTIE 

EUMOLPE 

79.  OÙ  Encolpe  est  encore  malheureux  en  amour 201 

80.  Où  Encolpe  est  de  plus  en  plus  malheureux 203 

81 .  Plainte  touchante  d'Encolpe  abandonné 204 

82.  Jalousie  belliqueuse  d'Encolpe  abandonné  :  plaisant  épi- 

sode du  soldat 206 

83.  Où  Encolpe,  philosophant  sur  l'amour,  fait  la  rencontre 

du  poète  Eumolpe 206 

8  i .   Où  Encolpe  confie  ses  peines  à  Eumolpe 208 

85.  A  son  tour  Eumolpe  confie  à  Encolpe  un  exploit  amoureux  209 

86.  Suite  de  l'exploit  amoureux 210 

87.  Fin  de  l'exploit  amoureux 211 

88.  Où  Eumolpe  établit  que  l'immoralité  est  l'unique  cause 

de  la  décadence  des  arts 212 

89.  La  prise  de  Troie,  poème 214 

90.  Où  Encolpe  prie  Eumolpe  à  souper 216 

91 .  Où  Encolpe  retrouve  son  Giton 217 

92.  Où  Eumolpe  trouve  Giton  à  son  goût  et  ne  craint  pas  de 

le  dire 218 

93.  Où  Giton  donne  à  son  grand  ami  une  leçon  de  savoir-vivre.  220 

94.  Où  Encolpe  a  recours  au  suicide  :  Giton  aussi 222 

95.  Où  le  vieux  poète  Eumolpe  fait  preuve  d'une  fougueuse 

intrépidité 223 

96.  Où  Eumolpe,  trahi  par  ses  amis,  est  sauvé  par  un  gérant 

amateur  de  belles-lettres  225 

97.  Rentrée  d'Ascylte  flanqué  d'un  crieur  public  et  d'un  ser- 

gent de  ville 225 

93.   Où   Eumolpe  dédaigne,  magnanime,  une  superbe  occa- 
sion de  se  venger 227 


310  l'œuvre    de    PÉTRONE 


Pages. 
99.    Où   Eumolpe,   après   une   profession   de   foi   épicurienne, 

pardonne  à  Encolpe 229 

100.  Où  Encolpe  et  Giton  font  une  fâcheuse  rencontre 230 

101 .  Où  les  trois  amis  délibèrent 232 

102.  Suite  de  la  délibération 234 

103.  Fin  de  la  délibération   :   Encolpe  et  Giton  entièrement 

rasés    236 

104.  La  vengeance  de  Priape  :  le  songe  révélateur 237 

105.  Encolpe  et  Giton  découverts  par  leurs  ennemis 238 

106.  Encolpe  et  Giton  vont-ils  expier  leurs  forfaits  ? 240 

107..   Plaidoyer  d'Eumolpe  en  faveur  de  ses  deux  amis 242 

108 .  Bataille 244 

109.  Traité  de  paix  :  clauses 246 

110.  Honte  et  détresse  d'Encolpe 248 

111.  La  matrone  d'Éphèse 249 

112 .  Fin  de  la  matrone 252 

113.  Encolpe  en  butte  aux  assauts  de  Lycas  et  de  Tryphène  par 

la  faute  d'une  perruque 253 

114 .  Tempête 257 

115.  Où  Eumolpe  fait  des  vers  et  où  on  enterre  Lycas 259 

116.  Crotone  et  les  coureurs  d'héritages 261 

117 .  Plan  de  campagne 262 

118.  Où  Eumolpe  disserte  sur  l'essence  de  la  poésie 264 

119.  La  guerre  civile,  poème 266 

120.  Suite  du  poème 267 

121 .  Suite 268 

122 .  Suite 269 

123.  Suite 270 

124.  Fin    272 

125 .  Où  Eumolpe  fait  fortune 274 

126.  Poly;cnos  rencontre  Circé 275 

127.  Galant  entretien  de  Circé  et  de  Polytenos 277 

128.  La  vengeance  de  Priape  :  Polysenos  frappé  d'impuissance.  279 

129.  I^ettre  de  Circé  à  Polya;nos 281 

130.  Lettre  de  Poly;enos  à  Circé 282 

131 .  L'incantation    283 

132.  Nouvelle  déception  de  Circé  :  Colère  de  Circé 285 

133.  Supplications  à  Priape 287 

134.  La  vieille  mène  Polysenos  à  la  prêtresse  de  Priape. 288 

135.  Préparatifs  de  la  cérémonie •  .  290 

136.  Intermède  :  Combat  de  Polyjenos  et  des  oies  sacrées.  .....  291 

137 .  Nouveaux  préjiaratifs 293 

138.  Polyœnos  s'enfuit  épouvanté.  Il  pleure  sur  ses  amours.  .  .  .  296 

139.  Où  Chrysis  poursuit  Polya'uos  de  sa  tendresse 297 

140.  Histoire  de  Philumèle,  mère  de  famille .  300 

141.  Où   Eumolpe   périt,   victime   de   son   humeur  badine   et- 

frondeuse 303 


Bibliothèque  des  Curieux 

4,  rue  de  Furstenberg  —  PARIS 

€xtrait  du  Catalogue 
Les  Maîtres  de  TAmour 


Collection  unique  des  œuvres  les  plus  remarquables 
des  littératures  anciennes  et  modernes  traitant  des 
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L'Œuvre  du  Comte  de  Mirabeau. 12  » 

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AMOURS  IMPERIALES 

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BAISERS  D'ORIENT 


GESTES  ET  CHANTS  D'AMOUR 

DES  PEUPLES  DISRAËL 

(Les  mille  femmes  de  Saloinon.  Loth  et  ses  filles. 
Le  Baiser  du  Moloch.) 


MIGNONS  ET  COURTISANES 


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Par  Jean  IIERVEZ 


LA  RÉGENCE  GALANTE 

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Prix  de  chaque  volume  illustré 12  fr. 


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